‹ Satires parisiennes du XIXe siècleChapitre 63 sur 135 · LE CHAMPIGNON LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LE CHAMPIGNON LITTÉRAIRE

Souvent les plus exquis sont des empoisonneurs.

(LACHAMBAUBIE, 111. I-

II faudrait qu'un critique, avant de raisonner De tout comme un docteur, songeât à nous donner Un petit spécimen de son intelligence, Quelque pièce à l'appui de sa propre science. Canrobert peut parler d'assauts et de combats; Mais pour moi, qui jamais n'ai porté sur le bras Que l'innocent fusil, que celte arme courtoise Dont la France a doté la milice bourgeoise, Me sied-il de trancher du général? Non pas! Vous-même, le premier, vous ririez aux éclats, Vous qui, n'ayant jamais mis le nez dans un code. Habillez quelquefois les lois à votre nio le.

Sans posséder l'hébreu comme l'abbé BargcS, Ni le grec comme Egger, on peut faire limés. Pour servir au lecicur de guide el d'interprète, Qu'on étudie au moins la question qu'on Iraite.

Plus d'un fameux censeur, >\v> qu'un livre paraît, Le caresse ou le mm il sans savoir ce qu'il est; Encore trop heureux s'il montre assez de zèle Pour le lire du pouce, ainsi que disail Bayle.

Mais le titre ou la table offre assez d'éléments

Pour asseoir à coup sûr ses graves jugements.

Aussi je me console, alors que quelqu'obstacle

Me prive clu plaisir d'assister au spectacle :

Mon feuilleton m'apprend si le public a ri,

Si l'on n'a rappelé que vingt fois Ristori ;

Je sais si du parterre un pointilleux, un rustre,

A sifflé, sans respect, les chevaliers du lustre,

A donné sans façon au diable les Romains,

Et maudil les accords de leurs bruyantes mains;

Si le Conservatoire est toujours en colère

Des progrès qu'en musique ailleurs on ose faire,

S'il se console enfin que tel maître achevé

Ne soit plus qu'un élève en face de Chevé6.

J'ai su dès mon réveil combien Rachel fut belle

Hier soir, aux Français, dans la pièce nouvelle.

Un journal est si vite et si bien renseigné !

11 a dans un clin d'œil tout vu, tout consigné.

— Votre journal, monsieur, remplit trop tôt sa tâche,

Car l'affiche au théâtre hier marquait : « Relâche ! »

Mais ce contre-temps tourne encore à son honneur ;

Il prouve aux abonnés sa pétulante ardeur,

Son désir de leur plaire et sa rare prudence

Qui n'attend pas les faits, les prévoit, les devance,

Et peut dire, en menlant, bien mieux la vérité,

Que s'il voulait la peindre 'avec fidélité.

Censurer qui produit, sans produire soi-même, C'est sans doute un adroit et fréquent stratagème; En France, nous voyons bon nombre de Français Qui sifflent -à merveille, et... ne chantent jamais.

170 satire i\.

Ce n'esl pas brave au moins; c'est, protégé par l'ombre, Surprendre un voyageur au détourd'uu l»oij sombre,

C'est contre un louis d'or jouer un vil jelon,

C'est imiter le lâche et stérile frelon

Qui te dérobe, abeille, un miel que tu composes

Du doux nectar des fleurs, à la saison des roses.

Sans redouter pour lui la loi du talion.

L'impertinent gamin, de son sale haillon,

Déflore l'habit noir du riche qu'il coudoie,

Et dans un ris moqueur laisse éclater sa joie.

Ainsi, maigre censeur, à l'œil creux, au cœur sec,

N'ayant à perdre rien, tu braves tout échec.

Enfant disgracié de la littérature.

Être incomplet, honteux de ta propre nature,

Ton impuissance même excite ta fureur.

Tu ne saurais créer, tu détruis de grand cœur;

Et si ta dent ne peut entamer un ouvrage.

Toujours ta bave impure en salit quelque page.

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