DEUX OPINIONS VALENT MIEUX QU'UNI LE PHILTRE AMOUREUX
Arrière ceux dont la bouche, Souffle le cliaud et le froid !
(La Fontaine, V, 7.)
D'un journal avancé le fougueux pamphlétaire Contrariait parfois l'allure héréditaire D'une feuille attachée à d'anciens souvenirs. Pourtant tout n'allait pas au gré de ses désirs. Plus d'une fois on vit cet ardent politique Trouver à qui parler, et son Irait satirique, Adroitement paré, retomber impuissant.
L'orage, chaque jour, grondait plus menaçant. Les abonnés, bercés d'une douce espérance, Suivaient avec ardeur l'attaque et la défense, Toujours prêts à crier : « Victoire! » à tout moment. Mais... qui pouvait prévoir un pareil dénouement? Tandis que l'on s'acharne, au plus fort de la lutte, Du même heurt chacun des deux partis culbute. Un petit incident, né d'un petit hasard, Yicnt leur ouvrir les yeux, par malheur un peu tard. Ils voient qu'un môme acteur, habile en plus d'un rôle Seul joue à leurs dépens une pièce fort drôle... Que dire?... On meurt de faim avec beaucoup d'esprit; La bonne opinion est celle qui nourrit,
lut! SATIRE IX.
El pour la découvrir, il faul bien qu'on essaie Ensemble ou (our à tour celle qui le mieux paie.
C'est affreux ! direz-vous. J'en conviens, mais, liélas! Notre vie est fragile et sujette aux faux pas. Sans cesse eu butte au choc des hommes et des choses, Nous subissons souvent bien des métamorphoses.
Interrogez d'ailleurs ce monsieur si chrétien.
Connu dans tout Paris pour ne pardonner rien.
Demandez-lui pourquoi son triste cœur distille
Ce venin qui toujours empoisonne son style.
« Je suis, » répondra-t-il, « je suis bien malheureux !
« J'expie, et pour jamais, le charme de mes yeux.
« Franchement je croyais que l'avare nature
« Avait, au détriment de ma pauvre figure,
« Embelli mon esprit, et puis voilà qu'un jour
« Je suis cruellement démenti par l'amour.
« Oui, messieurs, j'étais beau !... je ne m'en doutais guère.
« Vous, peut-être, non plus... Cette étonnante a lia ire
« Me trotte par la tète et me rompt le cerveau...
« Ah ! que je suis fâché, messieurs, d'être si beau!
« Je tremble en y songeant; il est si peu d'usage
« D'avoir tout à la fois bel esprit, beau visage!
« Or voici les détails exacts, intéressants3
« De l'horrible attentat qui m'a troublé les sens:
a Une femme!... que n'al-je en mes mains la dernière I
« Une femme!... c'était ma propre cuisinière.
« Osa tourner sur moi i\r^ regards criminels:
« nue dis-je? Elle osa [tins... û regrets éternels I c Ainsi que celle sotte ci jalouse maîtresse o Oui troubla la raison du poëte Lucrèce.
« Par les cruels effets de philtres amoureux
« Qui devaient rallumer en lui de nouveaux feux,
« Ainsi la misérable, en quadruplant la dose,
« Oblint exactement, hélas! la même chose;
« De ma part, point d'amour, mais beaucoup de fureur.
« Mon Dieu ! qu'il est changé mon noble et tendre cœur t
« Je suis comme un damné, s'il est possible, pire ;
« Je n'ai plus, ici-bas, qu'un seul plaisir... médire.
« Ne me le volez pas!... Sortez!... Que mon courroux,
« Messieurs, puisse à loisir s'exhaler contre vous. »
Malheur donc à celui qui tombe sous la patte D'un- pareil forcené; jamais il ne le rate, Car il vous suce à blanc. Ce vampire infernal Se barricade au fond d'un confessionnal. Là, sa griffe grinçant sur le saint Évangile, Sur sa proie il vomit les torrents de sa bile.
Toujours porter la guerre au nom d'un Dieu, de paix5,
D'un pur amour de Dieu colorer ses forfaits,
Laïque, ce n'est pas le rôle de l'Église.. .
Votre farouche accent révolte et scandalise;
Tous êtes un barbare et non le champion
Des douces vérités de la religion.
L'Évangile, bien simple, est compris et sait plaire,
Sans qu'un feuilletonniste en fasse un commentaire.
Grâce à Dieu! par bonheur, nos critiques du jour N'ont pas encor (ous pris des breuvages d'amour. On peut être malin ou croire le paraître, Mais non aussi méchant quand même on voudrait l'être.
<68 5AÏIRE IX.