‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris; augm. de notes tirées des éditions de Du Puy de Le Duchat, et d'un commentaire historique, littéraire, et philologiqueChapitre 29 sur 61 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Comment Tantheur trouva trois compagnons en son chemin, et

de ce qu'ils rencontrèrent.

Vous devez donc premièrement sçavoir qu'un temps fut que tous les enfants perduz se rencontrèrent en un chemin, et fiit ledict temps aussy appelé le temps perdu ; car on ne la peu retrouver depuis , quelque diligence qu ayent faict les chroniqueurs ; estants cause de ceste perte les lunetiers de Calabre , avec la bonne intelUgance cpi'ils eurent avec le pape Grégoire, leur confeoCTé. En ce temps là, dy je, ne faisoit guère beau gaigner les pardons, car ils coustoyent cher. Les sages, contre l'ordonnance expresse, en furent frustrez. Les fols se donnoyent des coustes, car la presse estoit grande. Les riches devenoyent pauvres et les pauvres riches , par transsubstantiation de substance , que les alquemistes appellent. Les champs estoyent dans la ville, et la ville aux champs, qui est cas bien estrange* Plusieurs.

aSa SATYRE MENIPPÉE.

mouFoyent de ceste gprande maladie epidemiale qu'on appelle faute d argent, et si pour en avoir n y avoit qu à prendre. Pour bien courir on achappoit , pour bien courir on attrapoit. Chascun jouoit à j'en suis. Puis incontinent fut joué à ren* dez moy ma vache. Les montagnes estoyent en guerre contre les valees. Les campagnes eussent bien voulu estre bois, et les bois campagnes en plusieurs lieux. Bref, tout estoit en desordre, et se tenoyent les hommes au large , de peur de se blesser. Or comme l'heur voulut, je, qui vous fay ce présent conte, rencontray sur le grand chemin qui tire à Mirebeau, trois pèlerins, bons amis, et gentils compagnons, auxquels m*estant enquis de la retraicte, trou vay qu'ils alloyentchcr* cher fortune , cheminants tout leur petit pas : car de^urir fortune, se disoyent ils, il y a du dange™et veut fortune estre cherchée , courue point Pource me prièrent la chercher avec eux doucement sans m'eschauffer. Ou la trouverons nous, leur demanday je? De cela , me respondirent ils, nous ne vous saurions que dire : car fortune se trouve par rencontre , tel en est bien près qui en recule ; pource &ut avoir bon pied et bon œil pour la prendre; encore eschappe elle , si on ne la tient bien ferme. Ha! dy je lors, je vous quitte donc, mes bons amis ; car j'ay les mains foibles, difBd-

SATYRE MENIPPÉE. a53

lement pourroy je retenir ceste farouche dont me parlez. Quoy oyants les compagnons prest que j*estoy de me destourner du chemin, m'arresterent, et promirent sur leur serment, que je nauroy peine quelconque à ceste chasse , mais qu'eux porteroyent toute la fatigue ; et quand ils auroyent &ict fortune asseuree entre leurs mains, que j*aiiroy part à leur fortune. A quoy je condescendyvolontiers, et principalement à cause que je les voyoy si bons couillauds et trupeluz. Le premier et plus apparent d entre eux se nommoit en son Tillage Aliboron, joly monsieur ou maistre pour le moins, homme à tout feire, et grand raillard. Le second estoit Enguerrand, franc archer de Bagnolet, rond comme une pomme; ne pensez que cestuy soit sorty de la race d'Enguerrand de Marigny, qui faisoit du roy Charles VII sa fortune , dont mal luy en prit; car ledict compagnon n'estoit tel et haissoit à mort les financiers qui faisoyent de la bource de leur maistre mitaine. Le tiers sappeloit Roger bon temps, cogneu en maints lieux, mais qui pour les causes susdictes avoit abandonné son pays , non sans danger de se perdre. Ainsy tous trois bien délibérez suyvirent leur route, et moy avec eux. Mais oncques ne trouvasmes fortune, par lespace de dix-sept mois que fusmes à la chercher; seulement rencontrions

254 SATYRE MENIPPi^E.

au chemin plusieurs sortes de gens qui la cho"choyent comme nous. Entre autres vismes nn grand pendart, comme pourroit estre quelcju'un d'entre vous , qui disoit lavoir tenue long-temps dans un sac close, mais qu'elle luy estoiteschappee, à son grand regret, d'autant qu'elle lavoitmenaeé en eschappant. Aussy le vismes nous quelque peu de temps après branché dans un bois, oomme si c'eust esté un pourceau de Wesphalie. Ce qui nous fit croire qu'il luy avoit faict tort d*ainsy h tenir enfermée dans un sac. Une autre fois se ptsenta à nous un petit honmie, soldat à mon ans de la Ligue, Espagnol de nation, qui nous monstra un grand coup de taillade qu'il avoit sur l'es* chignon du col, remontant vers Taureille gauche à demy a vallée, nous disant qu'ainsy avoit Fortune vouleu qu'il eust sur l'aureille la prenant en patience, et espérant estre quelque jour guary. Je pry plaisir d'arraisonner, quant à moy, un certain mignon, fringuant, fraizé, miste, coint, d'assez bonne paste, qui venoit à la traverse, sifflant, chantant, riant, rigolant, donnant de la houssine à chascun pour la bonne fortune qu'il avoit trouvée en la cour, mais sa joye ne dura guère, car je luy fy paroistre conmie il s'estoit trompé, prenant botte de foin pour filet, renard pour marte, et hape lourde pour rubis. Nostre

SATYRE MENIPPÉE. a55

Enguerrand , dun autre costé, en rencontra un à qui il avoit esté amy, mais ne lestoit plus , lasseurant d avoir trouvé fortune par charmes , usant de chifires, et faisant d un 6 un 9, par révolution, et de cent, mille, par un caractère qu'il appeloit honnestement interest. Toutesfois n avoit usé de ce dernier, disoit le hère, que vingt ou trente SoêBj lorsqu'il estoit roy des deniers au Tarot, 4oiit je sceu très bien reprendre Enguerrand , disant quainsy ne luy faUoit abuser de Fortune, crainte qu'elle ne le prist quelque jour au colet, quand elle ne seroit en ses bonnes. Ne vous attendez donc, respondit le rustre, puisque craignez tant Fortune, de l'avoir jamais à vostre commandement : qui a peur des feuilles n aille au bois.

Ja n'aurez en ce temps rien D'elle, si estes gens de bien.

Et disoit vray : car, comme je vous ay ja dict, nous j)erdismes nostre temps en ceste chasse, dont se plaignoit fort Roger. Ge qui nous fit prendre enfin resolution de ne la chercher plus, puisque mesme tel la trouve qui ne la cherche

.^f**^^>%0%/%f^%/9^0^%f^%^^^^90% •V%0* » 0^*^M^ ^WIMIH^^rf^

Page 1