‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris; augm. de notes tirées des éditions de Du Puy de Le Duchat, et d'un commentaire historique, littéraire, et philologiqueChapitre 42 sur 61 · PAROLES DE CONSERVE · texte numérisé non relu

PAROLES DE CONSERVE

Nous cuidions que ce fussent conserves, mais ce u estoit que beaux mots, et puis c'est tout. Nous . goustasmcs quelque peu de paroles succrees, qui nous revinrent incontinent au cœur, car elles estoyent ameres en Festomach, et de mauvaise digestion , ce qui nous fit abandonner incontinent le lieu ; considérants aussy , qu'ainsy se repaistre de paroles estoit à faire aux avocats , non à gentils honmies. Sur ce propos arriva le marchand qui nous avoit fait sentir en idée le fond de ses chausses, pour nous mener à la foire, qui estoit à trois pas de là ; car le palais et la marchandise sentendoyent fort bien, et n'est quasy qu'une mcsme chose. Rien ne fut veu par nous de remarquable en ces deux lieux là que ne sçachiez très bien, fors les coupe bources que vismes en grand

SATYRE MENIPPÉE. Sag

nombre, et des plus apparents. Chascun y tenoit pour ceste cause la sienne à deux belles mains , et ne s'entre saluoyent les personnes qu'à la judaïque , avec baissement de teste, et levement de cul. Qui vouloit avoir marchandise bonne, il falloit estre mauvais marchand ; car j'ouy dire à un qui marchandoit , vous estes un bon marchand , conoune par risée, voulant dire, vous ne valez gueres. Nous eussions volontiers souhaité d acheter quelque chose en ces contrées là , mais nous n avions argent ny monnoye d'idée; et quand eussions eu la marchandise pour vous l'apporter, vous n'en eussiez donné un festu. J^entends bien que me demanderez si le caquet des femmes s'y oyoit aussy, et quoy donc? Toutes parloyent du bas mestier ; car c'estoit franchise que ceste foire. Mamie, disoit l'une, mon mary est un grasoyson, il me luy faut acheter une bride pour sa foire, et sera oyson bridé. Ne sçavez vous, disoit l'autre, ou on vend de bon drap du seau, pour faire un bonnet cornu au mien , je luy ay desjà acheté une cornette. O qu'il me couste , le bon Jean , encore me tanse il : si encore il y retourne, qu'il s'asseure d'une corne. Voire, disoit une afFetee, mon mary fait ce que je veux, j ay la bource à commandement; il n'a rien si je ne luy donne, encore s'estime il bien heureux. Nous ne voulions nous amu-

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ser à ouyr toutes leurs parloires ; aussy, qui eust esté si sot? Mais craignants de demourer trop lon{]; tepips en ce pays là , et ne sçachants à qui nous addresser pour retourner d ou estions venuz, nostre plus grand soin estoit de nous enquérir de nostre marchand , des moyens que devions observer pour nous retirer, estants fort ennuyez^ et Fappetit commençant à nous revenir, qui nous avoit laissé depuis le temps qu entrasmes en la caverne. Mais comme nous estions en ceste peine, la dame dont je vous ay jà parlé se présenta à nous, en nous donnant courage. Lors nous bien aises la saluasmes courtoisement, et, quittants ceste foire, la suyvismes bien délibérez. Lors nous usa de tels ou semblables propos à Tescart. Enfants, vous sçavez que par mon adresse vous navez eu mal encontre aucune en ces régions, ains sans peine avez tousjours trouvé qui vous conduyse, d'autant que j'y avoy donné ordre; ne vous mettez en peine de vostre retour, car je feray en sorte que descendrez avec beaucoup moins de difBcultez que n avez monté. Considérez qu encore qu'on n'appercjoive rien icy qu'en idée, toutesfois tout ce qu'avez veu est véritable, et n'y a rien à veoir davantage jx)ur ceste fois. Vray est que les choses futures sont aussy icy cachées, mais nul n'en a la veue, s'il n'est du tout esprit

omme sont les idées. Bien vous veux je monstrer our le regard de la France ou devez retourner, e qui a esté, est encore, et sera. Ce disant, nous uvrit un papier escrit des deux costez , ou estoyent )nimairement les vers qui s'ensuyvent :

En Fan de pleurs que la France impudique, Aura foulé aux pieds ses vieilles loix, En peu de temps luy naistront plusieurs rois Qui raviront son ornement antique.

En ce temps là, sous une peau de laine, Un monstre affreux, d'une louve conceu, Sera pour Dieu entre les gens reccu , Et infectra le ciel de son haleine.

Le throsne mesme ou se sied la Justice

Sera par tout souillé de son venin :

n n'y aura ny sentier ny chemin,

Ny lieu plus sainct ou soudain il ne glisse.

Lors les amis, par un désir avare.

Se guigneront l'un l'autre de travers ; La foy sera par tout prise à l'envers.

Et sera mesme entre les frères rare.

La pieté qui sur tout nous oblige A Dieu premier, et puis à nos prochains.

S'envolera aux peuples plus hautains.

Et nul sera qui lors ne la néglige.

De fer, de feu, de meurtre, de ravage,

D'erreur, d'horreur, de fureur, de terreur.

33a SATYRE MENIPPÉE.

Tout sera plein; et , pour dernier malheur, Sera changé Thomme en beste sauva^.

Et à lautre costé du papier, séparément ce que dessus , en grosses lettres :

Voicy le beau soleil que le jour nous rameine, Ce triomphant Henry, rejetton du bon temps, Soubs le reg^ duquel tous les pauvres contents. En repos et santé auront la bource pleine.

Je veoy desja, je veoy marcher en la campa^e Une suite de gens fidèles et guerriers, Qui, s'assemblants en un de trois divers quartiers, S^en vont planter les lys au beau milieu d'Espagne. Flamants aux blonds cheveux, préparez un hommage A vostre liberté qui s'appreste au retour; Et vous, Ligueurs , pleurez, car voicy vostre tour Qu'il faut prendre le frain et le joug de servage. Dy ton ConHteor, Savoyard, de bonne heure; Tes péchez sont cogneus , tu ne peux eschapper. Quand tu seras bien las de rire et de tromper. Encore faudra il à la fin que tu pleure.

Je les retiray tels que je vous les baillay, delà main de ladicte dame , qui , après que les eusmes leuz et receuz, nous toucha tous quatre dune verge qu elle tenoit ; lors fusmes assoupis de sommeil profond , et en ce poinct nous fît descendre en terre sans nous blesser. De quelle façon que ce fut, je ne vous en sçauroy que dire, car je dormoy, et n'en sccusmes rien ny Fun ny Tautre, tant que nous fusmes réveillez. Cestoit environ

sur les dix heures de nuict, que les larrons faisoyent leur trafic , au premier coup de la messe de minuict , la veille de Noël passé. Je vous laisse à penser comment nous fîismes estonnez de nous veoir ainsy tous le cul à terre ; et ce qui nous donnoit encore plus d occasion , c est que ne pensions tous quatre n avoir seulement faict qu'un songe de tout ce qu avions veu , et dormy une seule nuict depuis qu avions couru ces pays lunatiques. Voulez vous sçavoir aussy le propre lieu ou fusmes ainsy plaquez de la haut? Ce fut droictement contre la porte dVu beau et noble cabaret à Tours , à l'enseigne de la Mitre et de la Crosse. Par bonne encontre , chascun estoit couché ; mais Thostesse qui nous cognoissoit à nostre voix , nous ouvrit sa porte; et entrants dedans avec son congé, trouvasmes encore à table Dandin et Perrin , qui estoyent sur leur gageure à qui beuvroit le mieux. La semonce avoit esté faicte de Perrin à Dandin des le poinct du jour. Il ne fut réfuté. Dandin sy trouva avec deux tesmoins, et Perrin aussy avec les siens. Voulez vous sçavoir qui l'emporta? Je vous le diray , ainsy qu'il nous fut rapporté , et qu en peusme veoir la fin : car nous fusmes les opineurs de ceste cause avec l'hostesse , et Roger le président qui prononça l'arrest définitif. Il avoit esté convenu premièrement entre eux deux que

les saulcisses ne manqueroyent point , non plas que les andouilles ; car ce sont les cordes dont on devalle le vin aux bonnes maisons. Dandin à son arrivée demande à taster du vin du logis : on lay apporte un pot ; il n en fit qu un petit traict pour gouster. Perrin s'esmerveilloit d une telle goi^. Gomment , disoit il , tu ne pourras mie tantost plus bere ; men bon fieul , mange de ceste tranche de salé, elle te desseichera. Hure, hure, répliqua Dandin y par la mort gueine tu as bien trouvé ton homme, je t en humeray bien tantost d autre. Hé! hé! tu te mesles donc de festoyer les gens? Apporte, apporte, gar<^îon! crioit il, ceste mesure d escumage, que je te la rinsse. Ha ! dit Perrin, tu fais du compagnon , mais je gage encore le disner, qu'en présence du vénérable docteur Mousche, que bevray mieux que toy. A ce mot, Martin s eschaufia en ses brayes , envoya quérir le père susnommé, fit mettre argent sur la salliere: mais qui gaigna à vostre advis? Dandin mit à sec un demy poinçon , Perrin en beut tant soit peu plus que ses trois chopines. Le juge se trouva fort perplex à donner sentence. Enfin Roger fut receu a la donner. Nous opinasmes tous pour Perrin. Il prononça l'arrest que Perrin avoit mieux beuque Dandin, et voicy ce que nous alléguions par nos raisons : La gageure ayant été faicte à qui bevroit

le mieux, non qui bevroit le plus, c*e$toit une conséquence infaillible que Dandin lavoit perdue et Perrin gaignee : Nam habenda est ratio verb. in contract. L si. |5, <iui ff. ad leg.falc. in c, Aussy ne se pouvoit soubstenir le pauvre Dandin, et alloit par la chambre en dandinant, et rendant sa gorge, ne sçachant la perte de sa cause qu au lendemain , encore ma on dict depuis qu^il s'est faict de la Ligue pour ne rien payer, et que le borgne Boucher, avec un distingo qu il a trouvé, lui promet cause gaignee; mais laissons escorcher ce veau à ce Boucher. Ce petit conte vous est faict seulement pour vous apprendre la vraye méthode de boire, à vous autres qui ne sçauriez entendre les choses qu a coups de bourlets. Vous me direz que c'est signe dune forte nature que de beaucoup porter de vin. Je ne le croy pas. Bien trouve je qu'entre les verti^ qui faisoyent estimer un roy de Perse, le bien boire en estoit Tune comme bien entendre la magie ; et le grand Alexandre proposoit une couronne de prix à celuy qui bevroit le mieux. Mais que prouve cela? sinon qui est jà dict.

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