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sans gouverneur ny magistrat qui luy conimandast, et sans aucune police, ny pour s'entretenir ny se maintenir, ains chacun vouloit estre le maistre; comme il arrive à une aristocratie et gouvernement de plusieurs, ou il y a un peuple indomptable, confuz, superbe, riche, et rebelle, comme estoit celuy cy. Elle estoit outre cela tant despourveue d'artillerie et munitions de guerre , qu'il n'y avoit qu'une seule pièce montée , et qui peust promjDtement servir, parce que tout le surplus en avoit esté tiré , et perdu aux rencontres passées. Les murailles estoyent si mauvaises que par plusieurs endroits on y montoit et descendoit sans difficulté et sur-tout si peu de provision de pain, vin, et autres choses nécessaires à la vie, que personne n'estimoit quasy avoir provision pour quatre jours; ou qui rendoit les cœurs des habitants si froids, et leurs esprits si peu accordants entre eux, que sans doute, si le roy de Navarre eust bien sceu se servir de l'occasion , et user de sa fortune , il eust obtenu sans peine ce que depuis luy a cousté beaucoup à poursuy vre , et à la fin a esté contraint laisser. Mais comme il demeura eny vré de sa victoire , et luy sembla que tout ce sur quoy il mettroit la main seroit retracé, et que personne ne luy resisteroit; il se contenta d'entrer en la ville de Mante qui luy porta les
Cl DISCOURS
clefs, et le recogneut pour son roy légitime et seigneur, contre le serment qu elle avoit faict , le jour auparavant, à l'église des catholiques, et là, fit loger sa cour, et attendit là, refraischissant son armée, quelques poudres et munitions quon luy envoyoit d'Angleterre. Geste dilation et demeure qui fut de quinze jours, on doit croire qu'elle advint par ordonnance de Dieu pour la conservation de Paris, parce que pendant on fit provision de la plus grande partie des choses qui defailloyent, ou au moins de celles qui estoyent plus nécessaires pour se deffendre valeureusement , et avec tant d'honneur comme elle fit, entrant en icelle très grande quantité de bled, d'avoine, et autres grains, jusques à trois mil muids et davantage, et plus de dix mil muids de vin, en quoy Dieu commença à monstrer sa céleste providence pour le salut de ceste ville, en laquelle y avoit si peu d'ordre et tant de desordre, que jDcrsonne ne pensoit ny à la provision générale de la ville, ny aucun particulier à ce qui luy pouvoit advenir et arriver; ains s'asseuroyent tant aux villes et passages qu'ils tenoyent sur la rivière, et en la grande quantité du peuple qui estoit en leur ville, qu'ils ne pensoyent jamais leur pouvoir arriver chose qui leur fit ennuy. Sainct-Denis s'asseura aussy de ceste façon, pour estre voysine de Paris.
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Or en ce temps arriva en ladicte ville de Sainct- Denis, monseigneur le duc de Mayenne; fort las et recreu selon sa disgrâce!, suyvy d'assez petit nombre de gens , et tous les Espagnols qui estoyent restez de la bataille, ou la mesnie nuict qu'il arriva, Tallerent visiter et se condouloir avec luy de ceste perte , monsieur le légat et l'ambassadeur d'Espagne l'animants et l'encourageants en ce qu'il avoitjustement commencé, luy offrants tout l'aide et secours qu'ils pourroyent à l'avenir. L'archevesque de Lyon y alla aussy et plusieurs autres seigneurs de Paris , pour le mesme effet , encore que de ceux de la ville il y en allast moins qu'il nepensoit, pourquoy leur di et qu'il cognoissoit à ses despens le proverbe latin fort véritable : Quand tu seras beureux tu compteras beaucoup d'amis; et qu'il estimoit ceux qui estoyent là venuz ses seuls amis, et de qui il se pouvoit fier; et que les autres en sa prospérité l'aimoyent, et en son adversité apprestoyent desja les espaules, et pourtant qu'il estoit besoin qu'ils eussent grand soin de ces deux villes, de Paris et Sainct-Denis , comme les clefs desquelles pendoit tout ce qui avoit esté commencé , et sur lesquelles se devoit fonder tout ce qui estoit à advenir. Et , ayant faict ces remonstrances , le jour ensuyvant partit pour s'en aller vers la Picardie pour lever des forces.
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En ce temps, le commandeur More, chef delà plus grande part des forces estrangeres , avec lesquelles le roy d'Esjiagne avoit donné secours à la France, estoit à Paris, donnant ordre à la provision de deniers pour la solde des gens de guerre, munitions et autres choses nécessaires à la ville, lequel , si tost qu'il eust receu ceste nouvelle, partit, tant pour faire que les troupes de Flandre qui s'en retournoyent à cause de la perte de leur gênerai, le comte d'Aiguemont, demeurassent, que pour aller advertir le prince de Parme de ce qui se passoit pour lors, et faire diligence de remédier à ce qui se devoit craindre pour l'advenir. Doncques, s'estants passez jusques à quinze jours, sans que le roy de Navarre se remuast , luy estant arrivé une partie des munitions qu'il attendoit, et luy semblant que son armée s'estoit assez reposée, partit de Mante avec icelle, et chemina en intention d'oster le commerce de la rivière à Paris , duquel elle se maintenoit; et, passant aux environs d'icelle, commanda à quelque cavallerie s'avancer pour cognoistre et tenter la volonté de ceux de la ville de Gorbeil, assise sur la rivière de Seine, distant de Paris sept lieues, qui est connne la clef de tous les vivres qui descendent par ceste rivière. Geste cavallerie gaigna les fauxbourgs sans beaucoup de résistance, et le lendemain les
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habitants, qui n'avoyent voulu recevoir garnison des catholiques, se rendirent à volonté, ou entrant le roy de Navarre , se fit recognoistre pour roy, et séjourna là quelques jours, se rejouissant comme si la perte de Paris n'eust consisté qu'à gaigner ce peuple, et de faict, tous ceux qui estoyent avec luy le pensoyent aussy. La ville de Lagny, sise de l'autre costé sur la rivière de Marne quasy vis à vis dudict Gorbeil , se rendit aussy ; si bien que , par ce moyen , serrant plus estroitement les rivières d'une part et d'autre , il fit mettre du canon d'une part et d'autre, pour empescher que pas une flotte , tant petite fust elle , peust passer. Ceux de Paris, encore que du commencement ils s'estonnassent , et eussent peur à cause de ces pertes , et qu'il y eust autant de diversité d'opinion au peuple, comme au changement de prix et cherté des viandes , ils s'asseurerent toutesfois sur la présence et aide des seigneurs qui estoyent en la ville, desquels nous parlerons après; et spécialement avec la doctrine et persuasion des prédicateurs, qui eurent tant de puissance , que les tribulations très suffisantes pour les estonner, ils les prenoyent pour occasions de s'encourager; chose qui se doit attribuer à miracle , et à la seule volonté de Dieu , qui manie les cœurs des hommes ainsy qu'il luy plaist,
cvi DISCOURS
et en faict ce qu'il veut. Car de veoir un si grand peuple, comme celuy de Paris, si superbe et indompté , et à qui personne ne pouvoit donner le frain , et principalement lors qu'il estoit une seconde Babylone, ou chascun sans loy, sans roy, ne justice, tiroit la part ou bon luy sembloit, et le veoir neantmoins s'accorder tout ensemble à une voix, d'aimer mieux mourir, que se soubmettre à un hérétique; et que, si quelqu'un estoit si hardy de dire le contraire , il estoit mis à mort , sans forme ne figure de procez, ou jette en l'eau, ce qu'ils ont faict à plus de vingt , et à aucuns pour avoir seulement dict qu'il estoit bon et nécessaire de faire la paix avec l'ennemy.
Toutes ces choses considérées , il n'y a personne qui ne doive dire que ce sont des merveilles plus que admirables que Dieu a faictes en la conservation de ce peujile. Les Parisiens donc esleurent pour leur gouverneur monseigneur de Nemours, et commencèrent à fortifier leurs murailles, et abattre plusieurs maisons et édifices des fauxbourgs qui pouvoyent servir à l'ennemy à les endommager et les empescher de les pouvoir battre , et pour faire ces choses plus diligemment, voyants que la ville estoit si grande et le temps si court , ils envoyèrent tous les jours de chasque maison des hommes pour y travailler, et tous les pauvres
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aussy y estoyent receuz : pour lesquels chascun selon son pouvoir et moyen y contribuoit volontiers, et alloyent de bons bourgeois eux niesmes aux murailles faire la paye. Ils demandèrent outre ce garnison d'estrangers , chose qui ne s'estoit jamais veue auparavant en ce peuple , si bien que l'on fit entrer trois mil lansquenets qui furent distribuez, une partie à la garde de l'arsenal, ou sont les munitions de guerre et artillerie, et le reste par les endroits de la ville les plus nécessaires à garder, et avec ceste ordonnance se délibérèrent d'attendre ce que le roy de Navarre voudroit entreprendre, qui s'en alla, après avoir fortifié Gorbeil, jDrendre les autres places qui sont sur les rivières qui passent par la ville de Paris , et la première qu'il attaqua fut Montereau, qui se rendit sans faire aucune résistance, et de là passa à Melun, ville d'importance et forte, tant à cause du pont qui est sur la rivière, qu'à cause que la plus grande partie d'icelle est environnée d'eau , si bien qu'elle se peut facilement deffendre avec peu de gens : à cause de quoi monseigneur de Mayenne y avoit mis des garnisons , mais le gouverneur et les soldats voyants que l'ennemy avoit faict dresser sa batterie, etmesme jà faict quelque bresche, estimants ne pouvoir estre secouruz se rendirent , et se donnèrent à luy quelques uns de ladite garni-
cviir DISCOURS
son. De là il s'en alla camper devant la ville de Sens, en laquelle il deliberoit mettre sa cour et son conseil : et arrivant , il fît mettre en batterie six pièces de canon , ayant peu auparavant exhorté ceux de dedans par ses heraults , et personnes particulières qu'il envoya pour faire qu'ils le receussent et recogneussent pour roy, leur offrant toute douceur et bon traitement de vrai seigneur, et au cas qu'ils ne le voudroyent faire , les battroit comme ennemis. Le gouverneur, apjDelé le sieur de Ghanvallon, et les gentils-hommes voisins, qui s'estoyent retirez dans la ville , faisants peu de cas de ses belles promesses et terribles menaces, se résolurent de ne le recevoir, s'il ne se mettoit au giron de l'Eglise, de laquelle il avoit esté séparé par l'heresie , et se fist catholique. Ce que voyant le roy de Navarre , les fit battre par deux endroits , et leur fit donner un assaut ; contre lequel ils se deffendirent si valeureusement , encore qu'il y eut fort peu de gens de guerre , comme dix-huict cents hommes tout au plus dans la ville , qu'ils ne le firent pas seulement retirer avec grande perte des siens, mais le contraignirent, après un second assaut , de s'en aller et lever le siège , aussy qu'il n'a voit plus de moyen de les presser davantage, et faire nouvelle batterie, n'ayant aucunes munitions, et ne sachant pour lors d'où en prendre.
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Si bien que laissant ceste ville il s'en vint le chemin de Paris , le jour Sainct-Marc vingtcinquiesnie avril , et vint mettre son canon devant Cliarenton , à la veue de la ville, ou il y avoit dix soldats parisiens dans une tour, qui se deffendirent courageusement trois ou quatre jours: mais feignant un jour de vouloir parler à eux, fit aller par un autre costé de ceste tour pour les surprendre ; ce qu'ayant faict, et gaigné le pont, il fit pendre leur capitaine, et le mesme jour, se présenta à la ville ou il gaigna quelques maisons , et puis tout ce qui estoit autour d'icelle, et ce pour tout. Et à cela s'estant passé quelques jours, il délibéra de tenter les forces des Parisiens , et pour cest effet fit attaquer le fauxbourg Sainct-Martin avec grand nombre d'infanterie et cavalerie : mais il fut si bien deffendu , qu'il n'y peut rien faire , et fut contrainct se retirer avec perte de beaucoup de ses gens et beaucoup de blessez, entre autres le sieur de la Noue, une des meilleures testes qu'il y ait en son armée, lequel eut son cheval tué soubs lui et récent un coup de mousquet en la cuisse. Ce qui abattit tellement le cœur des ennemis, qu'ils se retirèrent vistement et avec si peu d'ordre , que si ceux de Paris les eussent poursuyvis, ils leur eussent pris deux pièces de canon qu'ils avoyent amenées pour exécuter leur dessein. Les seigneurs et grands per-
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sonnages , de qui la présence a maintenu Paris j usques en l'extrémité à laquelle elle est venue , qui est la plus grande et la dernière à laquelle un peuple , comme celuy de Paris et de sa condition , puisse estre reduict, estoyent plusieurs: parce que, outre monseigneur de Nemours, chef et gouverneur de la ville, il y avoit monseigneur le légat, l'ambassadeur d'Espagne, l'ambassadeur d'Ecosse, archevesque de Glasco , monseigneur le cardinal de Gondy, l'archevesque de Lyon , l'evesque de Plaisance, Panigarole, evesque d'Ast, l'evesque de Rennes , l'evesque de Senlis , l'evesque d'Astrees : et des princesses , y avoit madame de Nemours , madame de Mayenne, avec messeigneurs ses enfants, madame de Guyse, et madame de Montpensier. Outre cela y avoit de grands prédicateurs, qui avoyent plus de puissance par leur doctrine et persuasion envers le peuple, que personne du monde, et principalement Pierre Ghristin, de qui l'éloquence, comme d'un Demosthene, tenoit et manioit leurs cœurs , ainsy que desiroyent ces personnages et seigneurs estrangers: monseigneur le chevalier d'Aumale , colonel de l'infanterie de France , avec plusieurs gentils-hommes et ses capitaines: et outre y avoit le parlement, et les autres compagnies ordinaires de la ville, le prevostdes marchands et eschevins d'icelle. Lesquels tous,
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voyants que le siège continuoit, et le courage et resolution de ceux qui estoyent assiégez croissoit et se resolvoit de mourir plustost que se rendre, cliascun se délibéra de mettre la main à la paste, les uns donnants quelque argent pour payer les soldats et fournir aux frais de la guerre, comme faisoyent mondict seigneurie légat, et fambassadeur d'Espagne, tant de leurs moyens que de ceux de leurs maistres : les autres faisants la guerre aux sorties et escarmouches avec l'ennemy, et autres aux fortifications des murailles, fondre l'artillerie , et la faire monter et mener sur lesdictes murailles , lever les parapets, mettre des chaisnes à la rivière, et toutes autres choses nécessaires en matière d'armes pendant un siège d'une telle et si importante ville. Aussy ceux de qui dependoit le gouvernement et administration de la police , cognoissants la grande faute qu'ils avoyent faicte pour n'avoir bien garny la ville de munitions, ils y voulurent remédier, en faisants une recherche générale des grains , et comptants le nombre de personnes qui estoit dans la ville, pour juger combien de temps elle pourroit tenir à raison d'une livre de pain par jour pour chasque personne. Il se trouva deux cent mil personnes , et de bled environ pour les nourrir un mois. Ils comptèrent aussy l'avoine qui y estoit pour s'en servir
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après à faute de bled , et en trouvèrent quinze cents muids. Et afin que le bled durast plus, et fust despensé au profict des pauvres, ils ordonnèrent, par le conseil et advis de quelques bons bourgeois, zelezetaffectionnezcatholiques,specialementd'Antlioine TAmy, marchand et des premiers, et très catholique , que Ton choisiroit en chasque quartier un boulanger, auquel on delivreroit du bled à raison de quatre escuz le septier, pour le vendre en pain aux pauvres , à raison de six blancs. Or il ne leur restoit plus que sçavoir au vrai la resolution du reste des bourgeois et commun peuple, et la volonté qu'ils avoyent de se deffendre , j)ar ce qu'en une si grande multitude il ne se peut faire qu'il n'y ait beaucoup de diverses opinions. Pourquoy savoir, ils firent une assemblée générale de ville, ou se trouvèrent les principaux bourgeois et capitaines de la ville, et là jurèrent tous de mourir plustost que recevoir un hérétique pour roy. Et non seulement cela , mais encore descouvrir et révéler tout ce qu'ils sauroyent se faire ou pratiquer à rencontre de ceste saincte Union : qui fut cause que peu après on descouvrit quelque entreprise secrette de l'ennemy, de laquelle estoyent quelques personnes de la ville, assez notables, dont les uns furent mis hors , et les autres exécutez , et par ce moyen, Testât de la ville pour un
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temps fut plus asseuré. Mais parce qu'on voyoit qu'encore qu'il y eust assez bon nombre de (jens de pied dans la ville, toutesfois il y manquoit de la cavalerie pour faire les escarmouches, monseigneur de Nemours fit appeler le sieur de Vitry, qui avoit une fort belle compagnie de cent cinquante hommes, avec j)romesse de deux mil escuz pour l'entretenir, lequel y vint, et luy fut payé ladite somme par l'ambassadeur d'Espagne.
L'ennemy, qui se voyoit lors avec quinze mil hommes, à sçavoir : douze mil de pied et trois mil chevaux , voyant qu'il n'avoit peu prendre les fauxbourgs , logea son camp aux lieux plus proches de la ville, plus loin toutesfois que la portée du canon, et environna d'une part et d'autre la rivière , courant toute la campagne d'autour , pour empescher qu'il n'entrast en l'un ny en l'autre lieu chose du monde. Il pensoit bien que la ville de Paris, ayant esté quinze jours en cest estât, seroit contrainte se rendre, ou pour le moins qu'il y auroit quelque remuement et mutinerie dans la ville à cause des vivres j et tous ceux qui en estoyent sortis, et estoyent avec luy, croyoyent le mesme; et ce qui leur faisoit croire, estoit qu'ils savoyent le peu de provision qu'il y avoit en icelle, n'y en ayant autre, excepté celle que les plus riches avoyent pour leur famille, et I. h
cxiv DISCOURS
aucuns boulangers et marchands pour fort peu de temps, ce qui, à comparaison d'un si grand peuple, n'estoit qu'un grain de millet dans un grand champ , outre qu'ils consideroyent que ce peuple, accoustumé à ses ayses et commoditez, et de veoir tousjours les places bien pleines de pain et d'autres denrées , ne les voyant plus , se mutineroit et feroit une sédition tout incontinent, qui fut cause qu'il ne se soucia pas beaucoup de faire autre effort que de prendre les passages. Cependant ceux de dedans faisoyent tous les jours des sorties, tant de gens de pied que de cheval, et ramenoyent tousjours quelques prisonniers, et demeurèrent ainsy depuis le douziesme de may, jusques au commencement de juin. En ce temps le sieur de Potrincourt rendit le chasteau de Beaumont à faute de vivres et munitions , l'ayant premièrement deffendu aussy vaillamment comme il se pouvoit désirer ; et ceste place estant rendue au roy de Navarre , vint faire dresser trois batteries en ruyne à la ville de Paris , faisant tirer trois ou quatre jours assez furieusement, avec treize pièces de canon; et tira si heureusement pour ceux de dedans, que le premier jour qu'il fut tiré bien cent coups de canon , il ne fut blessé qu'un seul homme, et les autres jours ne fit pas plus d'effet; toutesfois il ne laissoit de faire tirer, pour
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estonner ce peuple qui n'estoit accoustumé à se veoir battre de telle façon, et qui ne s'estoit jamais veu assiégé. Cependant monseigneur de Nemours, ayant si bien faict planter l'artillerie, laquelle en peu de temps on avoit fondue et montée, qu'il y en avoit jusques à soixante et cinq pièces , et mettre sur les murailles et lieux d'où il pouvoit faire offencer l'ennemy, qu'on respondoit fort souvent à leurs canonnades ; mais c'estoit sans beaucoup d'effet tant de part que d'autre ; et luy cependant sortoit quasy tous les jours aux escarmouches, et tant les soldats et gens de guerre qui estoyent dans la ville, comme les bourgeois mesmes qui estoyent animez et encouragez par la belle resolution qu'ils voyoyent estre entre les gens d'église, qui firent un jour leur monstre en fort belle ordonnance , et avoyent j)Our leur capitaine l'evesque de Senlis, et pour les autres chefs et soldats, le prieur des chartreux avec plusieurs de ses religieux, les fueillants, et les capuchins; tous lesquels accompagnez de quelques habitants de la ville dévots et religieux , portants un crucifix et image de la vierge Marie pour enseigne, armez par dessuz leurs habits ordinaires allèrent par la ville, avec resolution de deffendre par la force leur religion, comme vrays Macchabées, ou mourir en la deffense d'icelle. Voire donc
Gxvi DISCOURS
ainsy ceste belle et dévote assemblée, en laquelle il y en avoit à qui les os perçoyent quasy la peau de jeusnes et abstinences, comme les fueillants, qui ne mangent que du pain avec des herbes crues, ou pour toute délicatesse , cuites avec du sel et de l'eau : cela enflamma les cœurs des habitants de telle façon , et d'un feu si vif , qu'il sembloit que toute la mer ne fust pas bastante pour en esteindre la moindre étincelle.
Or il ne manquoit qu'une chose, à sçavoir de pouvoir reparer le peu de soin que l'on avoit mis à pourvoir la ville des choses nécessaires dont on commençoit fort à ressentir l'incommodité, et le dommage qu'apportoit ceste petite prévoyance; à quoy pensant remédier, on ordonna que les paysans, bouches inutiles et mendiants, qui estoyent bien trente mille , et que l'ennemy avoit faict entrer en la ville, en fussent mis hors; mais ceux qui avoyent la charge d'exécuter ceste ordonnance, pensants qu'il n'estoit de l'honneur et grandeur de la ville, le faire, et ne pouvants croire, pour l'abondance qu'ils avoyent tousjours veue en icelle, qu'ils peussent si tost manquer, ne la vouloyent mettre en exécution, encore qu'en toutes autres villes bien policées, l'on ait tousjours accoustumé en telles occasions faire le semblable; si bien que pour ne lavoir faict, ils vinrent à
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une si grande disette, qu'ils ne se voyoyent plus de vivres ny d'argent pour payer les soldats , parce que les bourgeois disoyent qu'il ne leur estoit possible de rien fournir, alléguants pour excuse , que tant de deniers qui avoyent esté levez et payez par eux, avoyent esté mal employez, mal mesnagez, et dissipez par ceux qui les avoyent maniez , sans jamais vouloir rendre compte, et personne ne l'osoit demander de peur d'encourir leur mauvaise grâce ; si bien qu'il fust nécessaire de prendre du secours d'ailleurs ; et advisa monsieur le légat, monsieur de Paris, et l'ambassadeur d'Espagne, qu'il valoit mieux que les églises et parroisses donnassent tous les ornements d'argent qu'ils avoyent , fors ceux qui estoyent nécessaires au service divin, à condition qu'ils seroyent renduz dans trois mois , pour payer les gens de guerre, et que lesdits sieurs légat et ambassadeur, secoureroyent les pauvres et leur feroyent des aumosnes- et de sa part offrit l'ambassadeur d'Espagne , Dom Bernardino de Mendoze , donner chasque jour, pendant le siège, pour six vingts escuz de pain, tant aux pauvres honteux, que autres de la ville, ce qu'il fit; et de ces aumosnes les pauvres se sentirent beaucoup allégez. L'ennemy cependant qui travailloit à oster toutes les commoditez de vivres , pensa qu'ostant les
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moulins il y avanceroit beaucoup , tellement qu'il les fit tous bi usler, qui fut une très grande perte à ceux de la ville qui en tiroyent très grand profîct et revenu; mais on trouva tout aussy tost moyen d'en faire d'autres dans la ville, les uns à bras, les autres qui se tournoyent avec des chevaux.
Or il ne faut pas douter que le roy de Navarre, encore qu'il assiegeast, ne desirast autant ou plus la paix, comme ceux qui estoyent assiégez ; et comme toutesfois il ne la voulust demander, pensant c[ue telle demande ne seroit séante au tiltre qu'il j)retendoit, les gentils -hommes de sa suitte prièrent le sieur de Sainct-Govart , qui avoit esté nagueres ambassadeur à Rome, de communiquer avec monsieur le légat , lequel alla en la maison du sieur de Gondy, au fauxbourg Sainct- Germain, pour le veoir avec monsieur le cardinal de Gondy, et ce qui se fit là , fut qu'on asseura que la resolution des catholiques estoit de mourir plustost tous, que recevoir un hérétique pour leur roy , et se départirent d'ensemble là-dessuz. Ce qu'ayant sceu la noblesse, leur nombre d'entre eux, prenants le comte de Soissons pour chef, le prièrent de porter la parole, et faire sçavoir au roy de Navarre Testât auquel les affaires se trouvoyent pour lors à cause de ceste resolution, la grande perte de noblesse qu'il se devoit attendre
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de faire, la riiyne dune si belle et florissante ville, comme celle de Paris , et finalement la désolation de ce royaume, qui estoit toute apparente, s'il ne se faisoit catholique. Mais il fît la response que fit le prince d'Orange en Flandre , sur le mesme sujet, que pour gaigner un royaume, il ne quitteroit pas sa religion , et ne vouloit changer celle que ses ministres luy avoyent aprise , et que qui le voudroit suyvre le fit, car il estoit ferme là; sinon ceux qui ne trouveroyent bonne ceste sienne resolution s'en allassent. Lafaimcommençoit desja à presser ceux de Paris, et ceux de Sainct- Denis aussy, qui estoit ce en quoy se fioit le plus le roy de Navarre, avec les menées secrettes qu'il tramoit en la ville de Paris ; mais Dieu permit que , comme elles se devoyent exécuter, elles furent descouvertes , dont aucuns de ceux qui en estoyent furent exécutez, entre autres un nommé Regnard, procureur au Chastelet de Paris , et les autres emprisonnez , et le reste s'enfuit avec luy, faisants que de la flesche dont ils visoyent contre les autres, ils fussent frapez eux mesmes; et ne profitants autre chose par leur entreprise que de confirmer les cœurs des catholiques à porter plus patiemment la faim , et attendre le secours que monseigneur de Mayenne pratiquoit du roy d'Espagne , lequel pour estre très grand , venir de loin , et falloit
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pour le lever et entretenir beaucoup de deniers , ne se pou voit avoir si tost comme l'on desiroit, et la nécessité le requeroit. Et afin que ceste difficulté et empeschement ne se sceust par le peuple, et que cela ne fust cause de leur faire perdre courage, comme sans difficulté on devoit croire qu'il le feroit, mondit seigneur de Mayenne envoyoit fort souvent des messagers, pour asseurer du secours qu'il esperoit , et qu'en peu de temps il viendroit avec iceluy, et les prédicateurs le disoyent en leurs sermons et en asseuroyent le peuple; tellement qu'il s'entretenoit, non toutesfois sans fascherie, avec ces espérances, invention sans laquelle à grand' peine eut on peu venir à bout de ce qui avoit esté si heureusement commencé, parce que Paris estant composé de deux sortes de personnes, les uns riches, aysez, et qui vivent à leur plaisir, les autres pauvres et petites gens , qui ne vivent qu'au jour la journée, et veoir ceux là qui, au lieu des viandes délicates qu'ils avoyent accoustumé de manger, n'usoyent plus que de pain d'avoine, et de chair d'asne, mulets, et chevaux, encore s'en trou voit il peu et bien cher; ceux ci ne gaigner pas un liard, et n'avoir pas de quoy acheter des boulies qui se vendoyent faictes de son d'avoine, qui estoit tout ce que mangeoyent les pauvres, tant la cherté de
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toutes les autres choses estoit grande. Ce n'estoit pas pour espérer les pouvoir tenir long temps. Toutes ces nécessitez furent telles et si grandes, que les prières s'augnientoyent tous les jours. Et, en une assemblée de ville qui fut faicte , l'on fit un vœu au nom de toute la ville , à Nostre-Dame de Lorette ; et promit on que si tost que l'on seroit délivré de ce siège, on luy feroit présent d'une lampe et un navire d'argent, pesant trois cents marcs, avec autres offrandes et actions de grâce, en recognoissance du bien que ses prières auroyent apporté. L'on faisoit outre cela des processions fort dévotes de gens qui alloyent nudz pieds, et se faisoyent en chasques paroisses des prières de huict jours, ou, avec grande dévotion, le Sainct-Sacrement mis sur le maistre autel, elles se faisoyent continuellement, et ainsy l'une après l'autre en faisoyent de mesme, et là, les nuicts, les oraisons continuoyent comme de jour; ce qui certainement a plus deffendu la ville, que les armes des habitants quelles qu'elles fussent.
La saison lors estoit de cueillir les grains, et faire moisson, qui estoit fort belle et en grande quantité tout autour de la ville ; si bien que ceux de dedans, qui estoyent fort pressez de faim, s efforçoyent d'aller couper, et les ennemis les empescher le plus qu'il leur estoit possible; telle-
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ment qu'à ceste occasion ils venoyent souvent aux mains, et s'escarmouchoyent- de façon que si les uns se vantoyent d'avoir la fleur de la France, et l'élite des capitaines pour commander, et des soldats j)Our exécuter; les autres, qui estoyent peu en nombre , ne leur cedoyent en rien , et ne se monstroyent moindres en valeur ny hardiesse ; et en ceste faim ne se rendoyent pas seulement admirables, et eternisoyent leur nom ceux de Paris, mais aussy et principalement monseigneur de Nemours, à qui la louange d'honneur, qui ne périra jamais, est deue, pour le travail, le soin, la diligence, la sagesse, et discrétion dont il a usé en la garde et deffence de ceste ville ; comme aussy mérite avoir part en ceste louange monseigneur le chevalier d'Aumale, un des plus vaillants princes de l'Europe , et les sieurs de Vitry, Grandmont, Potrincourt, et autres gentils-hommes qui ont exposé leur vie à la deffense d'icelle, et tous les jours ont faict des sorties et escarmouches , principalement lors que les ennemis devoyent estre amusez , pour donner loisir aux pauvres d'aller couper quelques grains autour de la ville, qui fut cause de quelque soulagement de la grande nécessité et fit secours pour quelques jours, et eut monté à beaucoup, si la multitude du peuple n'eust esté si grande.
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Ceux qui donnoyent ordre à la police , ou pour ne sçavoir comment, ou pour ne pouvoir, y alloyent si laschement, qu à faute d'avoir faict sortir les bouches inutiles, et les pauvres dont il y avoit fort grand nombre, il fut nécessaire^, pour éviter au desordre qui en pouvoit arriver, que ceux qui avoyent commencé à faire des aumosnes continuassent, principalement l'ambassadeur d'Espagne, parce que monsieur le légat y avoit desja tout employé sa vaisselle d'argent, mais aussy les augmentassent , comme fit ledit ambassadeur , donnant chasque jour pour six vingts escuz de pain, et de grandes chaudières de boulie, faicte comme nous avons dict cy dessuz , qui estoit le seul manger des pauvres ; et ainsy nourrissoit plus de deux mille personnes, sans l'argent qu'il bailloit pour les gens de guerre , auxquels ne pouvant fournir par ce moyen, il leur donnoit mesme de ses chevaux pour tuer et manger. En quoy il n'employa pas seulement tout ce qu'il avoit de deniers, mais aussy tout son crédit, à s'engager, et vendit ses bagues et vaisselle d'argent, sans retenir qu'une cuillier pour soy. Pour lequel zèle et affection , qui ne pouvoit estre plus grand, ainsy comme il estoit bien voulu et loué des bons , il estoit tant blasmé de ceux qui estoyentmal affectionnez.^ qu'ils disoyent tout haut.
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qu'il estoit cause que la ville ne se rendoit, et le nienaçoyent de le tuer ; ce qu'ils pensèrent bien exécuter au tumulte qui arriva au palais peu de temps après , comme nous dirons tantost, mais en ayant esté averty, il se tint en sa maison , et y mit quelques gardes de lansquenets, jusqu es à ce que les choses fussent un peu apaisées.
Sainct-Denis cependant estoit tellement pressé de faim, qu'ils estoyent reduicts à ne manger chacun par jour que quatre onces de pain de son, dont monseigneur de Nemours estant infiniment en peine, désirant de conserver ceste ville, faisoit tenir tous les jours quelque moyen de les secourir; mais la difficulté y estoit si grande, à cause de la grande garde que faisoyent les ennemis autour d'icelle , qu'il ne luy fut possible de leur donner rafraischissement. Toutesfois à la fin, comme le bruit couroit tous les jours plus grand du secours proche, et que monseigneur de Mayenne estoit prest, il luy sembla qu'il valloit mieux bazarder vingt ou trente honnnes, que de laisser perdre une place de telle importance à Paris estant le secours si proche comme il pensoit qu'il fust, et l'escrivoit mondit seigneur de Mayenne. Tellement qu'il prit trente des mieux montez de ses gardes , et leur faisant prendre à chascun un sac de farine à l'arçon de la selle , les fit tenir
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prests, pour passer de vitesse jusques à Sainct- Deiiis, pendant qu'il amuseroit les ennemis à une sortie, luy, monseigneur le chevalier d'Aumale, et quelques gentils-hommes , faisant sortir ses gens par une autre porte. Ce qui fut exécuté hardiment et heureusement de quelques uns, mais les autres qui ne furent si heureux, et ne peurent passer, tournèrent bride incontinent, et revinrent à Paris ; et ce peu de chose encouragea bien un peu ceux de Sainct-Denis, mais voyants que le secours dont on parloit ne venoit point, et qu'il n'y avoit plus moyen de tenir, se rendirent, à composition la plus belle et honorable qui fut jamais veue. Car ils obtinrent tout ce qu'ils demandèrent, emportèrent tout ce qu'ils voulurent, et leur bailla on encore des chevaux pour conduire leur artillerie, chose qui n'a pas accoustumé se donner à ceux qui sont vaincuz; mais le roy de Navarre trouvoit ceste ville de telle importance , tant pour incommoder davantage Paris , que pour se loger, qu'il ne se soucioit pas à quel prix il eust cest avantage.
Peu de temps auparavant , comme il faisoit faire quelques aproches à ladicte ville, le sieur de Bregneu y fut blessé ; et comme il fut prest de mourir, fit une belle confession en la présence des principaux et plus grands de l'armée ; et dict
DISCOURS
qu'il ne sentoit sa conscience chargée de rien tant que d'avoir servy un roy hérétique, et avoir porté les armes contre une si juste et saincte cause que celle des catholiques. Ce qui donna à penser à ceux qui estoyent catholiques , et entre autre chose encore ce qui estoit arrivé peu auparavant, à sçavoir que les minimes du fauxbourg Sainct- Honoré n'avoyent voulu recevoir à la communion ceux qui s'y présentèrent de leur armée, et leur eussent refusé l'entrée de leur maison s'il eust esté en leur puissance, à cause qu'ils estoyent tous excommuniez, comme fauteurs, adhérants, et assistants à un hérétique ; qui fut cause qu'aucuns d'entre eux parlèrent au roy de Navarre de se faire catholique. Et ledict sieur de Sainct- Gouard envoya vers monsieur le légat , pour le prier de conférer encore avec luy , j)Our adviser s'il n'y auroit point quelque moyen de paix et reconciliation pour soulager ce pauvre royaume ; et y ayant eu asseurance de part et d'autre pour conférer librement , ils se veirent au fauxbourg Sainct-Germain , monsieur le cardinal de Gondy y estant présent, mais ils ne firent rien , parce que lesdicts seigneurs n'avoyent charge ny pouvoir de rien faire, ny dire, sinon que, si le roy de Navarre ne se faisoit catholique, ce qu'il ne vouloit faire , ny que pas un des siens
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se meslast de luy en parler, ceux de Paris desiroyent plustost mourir que d'admettre un hérétique pour roy. Les affaires demeurèrent quelques jours en ces termes, renforçant cependant l'ennemy chasque jour de nouvelles troupes qui luy venoyent, et les assiej^ez attendants le secours qui leur aprochoit ; jusques à ce que voyant le roy de Navarre qu'il ne pouvoit em^^escher que ceux de la ville ne sortissent, et qu'ils ne coupassent le bled, qu'ils ne tuassent des siens, et qu'ils n'en prissent, comme entre autres ils prirent le sieur d'Andelot, frère de Ghastillon, tous deux fils du feu amiral qui fut tué à la Sainct-Barthelemy ; ayant eu principalement renfort dudict Ghastillon de bien deux mille hommes de pied Gascons , et huict cents chevaux , se deslibera d'exécuter une chose, laquelle s'il eust plustost faicte luy eust peu servir à venir à bout de son dessein : ce fut de prendre les fauxbourgs; ce qu'il fit la nuict du vendredy 27 de juillet, et tout aussy tost les fit fortifier avec retranchements et barricades , et fit aprocher le canon d'un gect de pierre des portes de la ville, et faire beaucoup de trous aux maisons qui commandoyent aux murailles, pour empescher ceux de la ville s'avancer sur icelles, ny aller sur le rempart. Les assiégez pensoyent bien que telles aproches es-
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toyent pour venir aux mains, ou pour donner l'escalade, ou pour miner j à cause de quoy monseigneur de Nemours ne dormoit ny nuict ny jour, donnoit ordre à fortifier et remparer les lieux les plus foibles , mettant quelquefois luy mesme la main à l'œuvre. Et parce que Tennemy commençoit à battre vivement la porte de Sainct- Honoré , il la fit le jour mesme terrasser et la remparer de telle façon qu'il rendit ce lieu là asseuré contre tout ce que Tennemy y pouvoit attenter. Avec tout cela la faim et la nécessité qui estoit en la ville estoit très grande , parce que encore que les huguenots de »Sancere se fussent obstinez à deffendre leur ville, jusques à manger du pain d'ardoise , et d'autres pierres mises en poudre, avec du viuj ils estoyent peu, et quasy tous gens de guerre et soldats , qui pouvoyent plus facilement que le peuple de Paris accoustumé à la paix , et à l'ayse supporter ceste nécessité ; et avec tout cela , j e vy beaucoup de fois manger de l'oing dequoy on faict de la chandelle , et servoit de pain à manger aux pauvres ; et les riches , encore qu'aucuns eussent quelque chose de reste, la plus grand'part mangeoit du pain d'avoine et de son , et encore par poids ; ce qui s'est pratiqué jusques aux maisons des princes et princesses , qui ne donnoyent à leurs gentils-
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hommes à chascun par jour que demy livre ou peu plus de ce pain. Geste nécessité et misère croissoit d'heure en heure, à cause mesme que la chair de cheval estoit si chère, pour la fjrande quantité de peuple qui estoit dans la ville , que les petits n'en pouvoyent acheter, ny avoir un morceau , et estoyent contraints de manger des chiens et des herbes crues sans painj et, au lieu de vin , parce qu'il y en avoit fort peu , boire de la tisane qui se vendoit par les carrefours, comme autresfois on faisoit la malvoisie. Encore la patience en ce estoit si grande, qu'avec toutes ces calamitez et misères, chose admirable à la vérité, ils aymoyent mieux mourir que recevoir un hérétique, et faire paix avec luy.
Et parce qu'il luy sembloit que, ne pouvant entrer par force, ceste nécessité estoit une belle occasion pour luy; il pratiqua secrètement avec les serviteurs qu'il avoit dans la ville, une sédition et mutinerie soubs prétexte de la faim , pensant cependant trouver moyen de se saisir de quelque porte, et se faire maistre de la ville; mais ceste menée ne fut pas si secrette qu'elle ne fust sceue de quelques uns, et mesme le temps et la nuict qu'elle se de voit exécuter; et, entre autres, Pierre Gristin, duquel il a esté desja parlé, en advertit monseigneur de Nemours , lequel fut toute
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la nuict à cheval à faire la ronde , et donna si bon ordre à la ville que lenneniy n'eut moyen d'exécuter son entreprise; mais le lendemain le conseil s'assemblant au palais , il vint un nombre de pauvres gens qui commencèrent à demander la paix , et firent quelque tumulte; mais parce qu'on en estoit adverty, il fut aysé d'y remédier, et fut apaisé de ceste façon pour quinze jours ; au bout desquels au mesme lieu vint une plus grande troupe de gens, avec armes, demander ou la paix ou du pain; et le premier qui se présenta et se voulut opposer à eux , qui fut un honneste marchand , homme de bien et bon catholique , et capitaine de son quartier, nommé Le Gois, ils le blessèrent de telle façon que, peu de jours après, il en mourut. En ceste rumeur, courant par toute la ville , monseigneur le chevalier d'Aumale, avec les gentils-hommes et capitaines y arriva aussy tost, lequel faisant fermer toutes les portes du palais , fit prendre prisonniers tous ceux qui s'y trouve rent avec armes , et le lendemain y en eut deux de penduz des principaux au mesme lieu , et qui avoyent blessé le capitaine Le Gois. Ils confessèrent l'entreprise, et que l'ennemy, à leur faveur, se saisissant du palais, devoit, par iceluy entrer dans la ville; mais Dieu, qui la gardoit, rompit et mit à néant ce dessein. Et cela fut cause, voyant
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que la nécessité pressoit de telle façon , et qu'elle apportoit couleur aux meschants de faire ces desordres , que l'on commença désormais à songer s'il n'y auroit point quelque moyen de traiter paix. Pour à quoy parvenir, on rassembla le conseil ou estoit monseigneur le duc de Nemours, monsieur le cardinal de Gondy, monsieur l'archevesque de Lyon , des présidents et des conseillers de la cour de parlement, et autres des principaux de la ville. En ce conseil il fut fort débattu s'il estoit nécessaire ou expédient de s'accorder avec le roy de Navarre : les uns disoyent qu'il valoit mieux mourir que donner la couronne de France à un hérétique et relaps, mesme qui avoit déclaré peu auparavant que , pour gaigner un royaume, il ne voudroit perdre sa foy (si foy se doit appeller celle qui luy a esté enseignée); et alleguoyent davantage, qu'estant la façon des courtisans d'imiter leur roy, tant en ses mauvaises que bonnes façons de vivre, comme on l'avoit veu en Angleterre et autres provinces, il en adviendroit un très grand détriment à ce royaume et à toute la chrestienté ; et que, quant à ce qu'aucuns se persuadoyent que, quand il seroit roy, qu'il abjureroit son opinion, c'estoyent des espérances trop frivoles, et tromperies d'un homme qui les avoit desja trompez.
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Et que quant à ce qu'il promettoit d'estre protecteur de la religion catholique, apostolique, et romaine , et qu'il y niaintiendroit chascun , et donneroit liberté à tout le monde sans force quelconque, de vivre en quelle religion il luy jDlairoit, c'estoit chose trop inusitée et trop peu asseuree qu'un hérétique vescut avec un catholique en paix , tant s'en faut qu'il les voulut deffendre; parce qu'en Allemagne ils vivent bien ainsy les uns avec les autres sans dissention , cela vient de la bonté et douceur des catholiques , parce qu'il n'y a point de seigneur en toutes icelles, hérétique, qui permette un catholique vivre en son pays, encore qu'il y en ait de catholiques qui y laissent bien des hérétiques. Mais encore que toutes ces raisons eussent esté bien fort débattues d'une part et d'autre, la nécessité fit condescendre en l'opinion plus douce en apparence ; et fut arresté que monsieur de Paris et monsieur de Lyon iroyent trouver le roy de Navarre, pour veoir s'il se pourroit faire quelque paix universelle pour tout le royaume. Et tous furent de cest ad vis, excepté monseigneur de Nemours, lequel pour s'excuser d'y condescendre, dit qu'il avoit juré et promis avec les autres princes de deffendre la religion catholique , et qu'il ne pouvoit faire chose qui prejudiciast à ce serment, sans le
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consentement des autres princes qui avoyent promis comme luy, et que la garde de la ville de Paris luy ayant esté baillée par son frère, il estoit résolu de mourir, ou de la luy rendre en Testât auquel il l'avoit receue , ou au moins plustost consommée que perdue par sa faute. Les députez, la nécessité de la ville croissant d'heure en heure, partirent et allèrent trouver le roy de Navarre, qui estoit venu à Sainct-Anthoine, fort près de la porte de la ville, pour les recevoir. Il les receut plus froidement qu'ils ne pensoyent ; et , luy ayants proposé ce dont ils estoyent chargez, à sçavoir : le bien qui arriveroit en ce royaume d'une paix universelle, et que cela consistoit seulement, en ce qu'il pouvoit faire , d'embrasser la foy que les rois ses prédécesseurs avoyent tenue; moyennant quoy la ville de Paris estoit preste de le recevoir pour roy, et s'asseuroit que les autres villes en feroyent autant. Il leur fit response qu'il sçavoit bien que la ville de Paris avoitle Cousteau sur la gorge, et que ce qu'ils venoyent à luy c'estoit l'extrême nécessité qui les y contraignoit; toutesfois si elle se vouloit rendre à luy, il la recevroit à miséricorde, sans y comprendre aucune autre ville, ny parler de laisser son hérésie, parce qu'il estoit résolu de ne laisser jamais sa foy, et qu'ils s'en retournassent, parce qu'il ne vouloit qu'ils allassent
cxxxiv DISCOURS
communiquer avec le duc de Mayenne ; que ce n estoit pas à faire aux vassaux de donner des conditions à leur roy, inais bien au roy de leur pardonner. Eux luy dirent qu'ils n avoyent charge de rien faire sans parler premièrement à monsieur de Mayenne; et, ne le pouvants obtenir, furent contraints s'en revenir à la ville. Gela donna opinion au roy de Navarre que les Parisiens estoyent fort pressez, et que facilement il les estonneroit, et les pourroit emporter ; si bien qu'il fit mettre treize pièces de canon devant la muraille, proche la porte Sainct-Germain , et en un endroit foible , ouïe fossé estoit sec, et n'estoit guère creux; mais monsieur de Nemours fit telle diligence de faire fortifier cest endroit , terrassant premièrement la porte , et abattant quelques vieilles masures qui estoyent au-dessuz d'icelle , afin que l'ennemy, venant à les abattre, elles ne luy servissent à combler le fossé, ou offensassent ceux de la ville, mettre artillerie suz le rempart, faire feux artificiels s'ils venoyent à l'assaut , ou donnassent l'escalade , garnir cest endroit des meilleurs soldats qui fussent en la ville, et y estre luy mesme nuict et jour : que cela fit qu'il garantit ce lieu.
Il sceut aussy que l'on minoit, et que l'on en estoit desja bien avant; mais, ayant donné ordre que la mine fut bientost éventée , il la rendit inu-
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tile; mais le roy de Navarre, voyant que cle tenter la batterie et faire miner plus avant, ny donner escalade, encore qu'il eust plus de deux mille eschelles, ce seroit chose trop périlleuse et de peu de profict, il pensa qu'il valoit mieux tenter un autre chemin plus seur et plus doux, qui fut de belles paroUes, et de promesses, se souvenant peut estre du proverbe que Ton dict : Que les dons et présents rompent les rochers mesmes; et ainsy envoya vers monseigneur de Nemours et à madame de Nemours, divers messagers, tantost des lettres , tantost des personnes exprès ; leur remonstrant l'opiniastreté de ne se vouloir rendre, veu l'extrémité en laquelle ils estoyent, et le bien et advantage qu'ils devoyent attendre, s'ils se vouloyent départir de ceste opiniastreté , qu'il feroit ce qu'ils luy demanderoyent ; et la lettre qu'il escrivit à mon dict seigneur de Nemours estoit telle :
Mon cousin , .
(c Vous avez faict assez paroistre vostre valeur et « générosité en la deffense de Paris jusques icy; « mais de vous opiniastrer davantage soubs une « vaine attente de secours, il n'y a aucune appa- «rence; et, si vous me contraignez de tenter la « force, vous pouvez penser qu'il ne sera lors en
cxxxvi DISCOURS
« ma puissance d'empescher qu'elle ne soit ruy- « née, pillée, et saccagée. Encore quand le secours " que vous attendez viendroit, vous savez qu'il ne «peut passer jusques à vous sans une bataille, « laquelle devant que me donner ny me presen- « ter, vostre frère se souviendra de la dernière j « et , quand bien Dieu me defavoriseroit tant , « pour mes peschez, que je la perdisse, vostre con- " dition seroit encore pire , pour n'avoir voulu « recognoistre vostre roy légitime et naturel, de " tomber soubs le joug et domination des Espa- « gnols, les plus fiers et cruels du monde. Partant «je vous prie de vous soubvenir de ce qui s'est « passé , et jetter les yeux sur ce qui peut advenir; « et me recognoistre pour tel que devez, vostre roy « et bon amy. »
Toutes ces diligences et pratiques n'eurent autre effet, sinon de le confirmer davantage en la resolution qu'il avoit des long temps prise, et escrivit à un des marescliaux de France, pour le prier de dire au roy de Navarre, qu'encore qu'il fust son serviteur, il l'estoit plus de la religion catbolique et de la foy, qui ne lu y permettoit de le recognoistre, à cause de sa prétendue religion; mais que, embrassant la vraye, et se faisant catholique, il seroit le premier qui travailleroit à le
DE CORNEJO. cxxxvn
faire recongnoistre , et à la paix , et que ceux de Paris luy ouvriroyent les portes ; mais autrement qu'ils estoyent délibérez mourir plustost tous, et luy avec eux, que de contrevenir à ce qu'ils avoyent tous promis. Voylà donc Testât de ceste louable ville, tant pressée de faim, que non seulement les pauvres en mouroyent , mais aux plus grandes maisons et plus riches, comme celles de monsieur le légat, de l'ambassadeur d'Espagne , des princes et princesses, chasquejour les gentilshommes n'y mangeoyent que six onces de pain ; en la plus-part des autres maisons, on ne pouvoit quasy rien donner aux serviteurs, et tout le menu peuple enduroit la mesme nécessité. La chair estoit fort chère, à cause de la grande quantité de chevaux et mulets que l'on y avoit mangés , comme de deux mil chevaux et huict cents asnes que mulets , et les pauvres mangeoyent des chiens, des chats, des rats, des feuilles de vigne, et autres herbes qu'ils trouvoyent, encore estoyent ils fort chers. Entre autres le gardien des cordeliers m'a asseuré qu'en trois semaines on n'avoit pas mangé en son couvent un morceau de pain , et qu'ils n'avoyent qu'un peu de ces herbes que nous avons dict , et de ces bouillies faictes de son d'avoine , comme les autres. Et beaucoup de ceux qui n'avoyent de quoy acheter de ces petites choses,
cxxxviii DISCOURS
mouroyent par les rues , qui doit bien tourner à la louange de la chrestienté, et compassion de ce pauvre peuple, et s'en trouvoit quelques matinées cent, cent cinquante, et quelquefois jusques à deux cents de morts de faim par les rues; et, de compte faict, il se trouve qu'en trois mois il est bien mort treize mil personnes de faim. G'estoit là le changement de la gloire et triomphe de ceste belle ville , laquelle , au lieu de ces belles et riches tapisseries, vaisselle d'argent, joyaux, et pierres précieuses; au lieu des beaux carrosses, coches, et chevaux , qui promenoyent les gentils-hommes et dames par la ville, ne se voyoit autre chose que chaudières de ces bouillies, et herbes cuites sans sel, et marmites de chair de cheval, asne, et mulet, de quoy ce pauvre peuple chrestien et religieux se maintenoit. Les peaux mesmes et cuirs desdictes bestes se vendoyent cuites dont ils mangeoyent avec autant d'appétit , comme ils eussent faict les meilleures viandes du monde. Le boire ne les soustenoit guère davantage , parce que , comme j'ay dict, les tavernes et cabarets de bons vins, s'estoyent changez en trafic de je ne sçay quelles eaux, comme tisanes mal cuites et mal faictes qui se vendoyent par les carrefours. La musique qui s'y entendoit, estoyent les cris des pauvres, des vieilles gens, pauvres femmes et pe-
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tits enfants qui demandoyent du pain , sans que personne leur en peust donner ny les secourir. Et puis , s'il falloit trouver un peu de pain blanc pour un malade , il ne s'en pouvoit trouver, ou bien c'estoit à un escu la livre. Le beurre , qui estoit auparavant le commun manger des pauvres , et se donnoit à quatre ou cinq sols la livre , valoit deux et trois escuz; les œufs dix et douze sols la pièce ; le septier de bled valoit cent et six vingts escuz , et toutes les autres choses à l'equipoUent. J'ay veu manger à des pauvres, des chiens morts, tout cruds , par les rues , aux autres des tripes que l'on avoit jettees dans le ruisseau, et à d'autres des rats et souris que l'on avoit semblablement jettez, et sur-tout des os de la teste des chiens mouluz, chose quasy incroyable , et que la ville de Paris , si abondante autrefois , fut venue à telle extrémité ; car, comme l'ambassadeur d'Espagne peu auparavant eust conté en une compagnie , qu'en une place du grand turc , assiégée par les Perses , on y avoit mangé du pain faict des os mis en poudre, cela non seulement ne put estre creu, mais fut interprété de plusieurs mal affectionnez sinistrement et en mauvaise part. Cela se pratiqua à la fin, et l'ay veu de mes propres yeux.
Le bois ne faisoit pas quasy moindre besoin que le reste, si bien que pour brusler, il falloit
cxL DISCOURS
rompre tables, licts, chaises, bancs, et mesme les couvertures des maisons : et les pauvres vendoyent un peu de ce bois pour quelque morceau de pain d'avoine.
Ces misères et calamitez furent suy vies de plusieurs maladies , entre autres d enfleures , dont tous les pauvres estoyent tourmentez , comme l'hydropisie : mais la médecine qu'ils y faisoyent estoit la patience, de laquelle ils estoyent tellement armez, qu'elle augmentoit encore plus que leur mal : et ne laissoit on de faire infinies processions, avec les indulgences et pardons que monsieur le légat leur donnoit, qui se gaignoyent en la jDlus-part des églises, avec les sermons qu'ils oyoyent, qui leur faisoit prendre tant de courage avec tout ce qu'ils enduroyent, que les sermons leur servoyent de pain : et quand un prédicateur les avoit asseurez qu'ils seroyent secouruzdans huict jours, ils s'en retournoyent contents, et s'entretenoyent de ceste espérance, encore qu'on leur eust donné beaucoup de telles remises et dilations , et ne leur soubvenoit plus de ce qu'ils avoyent enduré : si bien qu'il se peut dire, que les prédicateurs ont esté la cause de la belle resolution de ceux de Paris, comme monseigneur de Nemours l'a esté de leur persévérance en icelle , et de tenir la main que personne ne se laschast, et principalement
DE CORNEJO. cxLi
des plus grands, ou il y avoit plus de daiifjer : ce qu'il fit avec tel soin , discrétion , et diligence que fist jamais homme.
Doncque les choses estant en tel estât , on seut pour le vray que monseigneur de Mayenne n'avoit pas seulement joinct les forces que le roy d'Espagne luy envoyoit, et que le prince de Parme n'envoyoit pas seulement ce qu'il avoit en Flandre, mais qu'il y venoit en personne au hazard et péril de son gouvernement, et des Pays-Bas, et qu'ils venoyent au secours de Paris, et qu'il estoit arrivé à Meaux avec mondit seigneur de Mayenne qui avoit desja une armée de quinze mil hommes. On entendit aussy les nouvelles de la belle réception qu'on luy avoit faicte en ladicte ville, et la protestation aussy qu'il fit : Que l'intention du roy d'Espagne n'estoit autre que de favoriser l'intention des catholiques , et avancer la saincte Union d'iceux, extirper les hérésies, et empescher qu'il ne vinst à la couronne un roy hérétique et contraire à la religion catholique, apostolique, et romaine, et qu'il estoit délibéré pour ce faire d'y employer tout jusques à sa propre vie, sans désirer ny place, ny ville, ny chasteau, comme aucuns disoyent, et l'ennemy faisoit courir le bruit.
Le roy de Navarre, qui jusques là n'avoit peu croire la venue du prince de Parme, fut contrainct
cxLii DISCOURS
le croire, et qu'il estoit venu avec plus de force qu'il ne pensoit : et encore peut estre pensoit il en luy mesme que son armée fust de douze à treize mil hommes de pied , et trois mil cinq cents chevaux, tous gens les plus aguerris et resoluz qu'on vit jamais, comme nous dirons après. Voyant donc le peu d'apparence qu'il y avoit de prendre Paris de force, ny par la faim, et le grand péril auquel il se voyoit tomber, s'il ne donnoit ordre à ses affaires promptement, il escrivit aux prélats, lesquels il n'avoit voulu laisser passer peu de jours auparavant , pour aller trouver monseigneur de Mayenne, les priant d'aller vers luy, leur envoyant un ample saufconduit, et la carte blanche par le sieur d'Andelot prisonnier, pour faire la paix comme ils voudroyent, reservant toutesfois l'article de la religion, parce qu'il y vouloit mourir ( dis je en son hérésie, non pas religion), et ainsy partirent encore une fois monsieur le cardinal de Gondy et monsieur l'archevesque de Lyon , avec quelques autres , pour aller trouver monseigneur de Mayenne : mais l'ambassade fut tellement sans fruict, que n'y ayant esté rien faict, monsieur le cardinal de Gondy se retira en sa maison, et monsieur de Lyon, après avoir faict au roy de Navarre la responce de monseigneur de Mayenne, qui estoit : qu'il estoit desja trop tard , et
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qu'il ne pouvoit plus rien faire sans l'intervention du prince de Parme, et qu'il ne se pouvoit plus traiter de paix, pour les raisons que nous dirons après, il s'en retourna vers monsieur de Mayenne : et ainsy demeura le roy de Navarre comme hors d'espoir à demy de la couronne qu'il esperoit, et les siens du tout hors de l'attente qu'ils avoyent de piller Paris. Chose qui ne leur fut pas moins fascheuse à supporter, que la faim aux assiégez: parce qu'ils estoyent si mal équipez, et avoyent si peu d'argent , que la plus grand part estoyent quasy tout nuds, sans chemise, chapeaux, souliers, mal armez, leurs chevaux harassez et mal équipez, avec plusieurs autres incommoditez qui s'endurent en un siège. Pour auxquelles remédier, ils ne pouvoyent faire autre chose , que vendre secrettement de la viande aux assiégez, les passeports qu'ils ohtenoyent à cest effet, pour les uns et pour les autres, et qu'on leur donnoit à faute d'autre chose , pour les payer.
Le prince de Parme donc arrivé à Meaux, accompagné de tous les princes et seigneurs de sa cour , Espagnols et Italiens , à sçavoir, le prince d'Ascoli , le premier après luy, et la seconde personne de son conseil , le prince de Ghasteau Beltran , le prince de Simai , le marquis de Ranti , le comte de Baerlaimont , le comte d'Aramberg,
DISCOURS Dom Sanche de Ley va , avec infinis gentils-hommes et capitaines , comme Jean Baptiste de Taxis , qui a esté autrefois ambassadeur en France, et est à ceste heure superintendant gênerai de l'armée, Dom Alonse Ydiaquez, Dom Antonio de Zugninga, maistres de camp du régiment d'Espagnols : Pierre Gaétan , maistre de camp du régiment des Napolitains, et Capechuca Romain, maistre de camp d'autre régiment d'Italiens, et tous les soldats et autres gens de guerre , les plus vaillants qui portent jamais armes.
Deux jours après vint le sieur de La Motte, gouverneur de la ville de Gravelines, capitaine des meilleures et plus vieilles bandes que le roy d'Espagne ait à son service. Il amena quand et luy l'arriére garde de l'armée, faisant office de maistre de camp gênerai, et de l'artillerie. Et le jour suyvant toute l'armée commença de marcher en ordonnance vers Paris , dequoy le roy de Navarre averty par les coureurs , il assembla tous ses gens qui estoyent fort escartez, et le trentiesme d'aoust , levant le siège , commença à marcher vers monseigneur de Mayenne, avec toute son armée, qui estoit environ de seize mil hommes de pied, et quatre à cinq mil chevaux, estant délibéré de donner bataille , laissant les fauxbourgs de Paris libres : mais au reste en tel estât,
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qu'il n'y avoit rien d'entier en iceux : et spécialement en quelques églises , ou ils avoyent tout gasté, rompu, et jette par terre les reliques d'icelles.
Mais ce département vint si à propos, que s'il eust tardé encore deux ou trois jours ceux de Paris eussent esté contraincts luy ouvrir les portes, et encore à le prier d'entrer dedans : et se voyants libres si inopinément , la resjouyssance n'y fut pas moindre qu'avoit esté la tristesse auparavant. Et monsieur le légat avec monseigneur de Nemours, les autres seigneurs, et la plus grande partie du peuple, allèrent le mesme jour à la grande église , ou se fît , pour rendre grâces à Dieu, une solemnelle procession, chanter le Te Deum : et les jours d'après , la pauvre ville affligée commença à prendre un peu de repos , cependant que le roy de Navarre alloit présenter inconsidérément la bataille à monseigneur de Mayenne, luy envoyant un herault pour la demander, lequel mondict seigneur de Mayenne envoya au prince de Parme , et l'ayant ainsy renvoyé par deux ou trois fois , il pria le prince de Parme luy faire response, parce qu'il avoit chargé de luy parler, tout ainsy qu'à monseigneur de Mayenne. Lors le prince de Parme luy respondit : Dictes à vostre maistre que je suis venu en France par le com-
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mandement du roy mon maistre, pour mettre fin et extirper les hérésies de ce royaume , ce que j'espère faire avec la grâce de Dieu, devant que d'en sortir : et si je treuve que le chemin plus court pour y parvenir soit de donner bataille, je luy donneray, et le contraindray la recevoir, ou feray ce qu'il me semblera pour le mieux.
Ayant faict ceste response l'armée chemina , et vinrent assiéger Lagny : et de l'autre costé de la rivière monseigneur de Mayenne et luy, firent mettre sept pièces de canon devant la ville, qui la battirent le vendredy, veille de Nostre-Dame de septembre , depuis le matin jusques à midy : et par un pont de batteaux qu'ils avoyent faict faire un peu au-dessoubs, ils firent donner l'assaut. Le roy de Navarre les pensa secourir avec quelque cavallerie , et un régiment de gens de pied , mais la plus grande partie d'iceux fut mise en pièces, par quelques gens du prince de Parme : et ceux qui purent entrer dans la ville, fut à l'heure que les catholiques y donnoyent l'assaut si furieux qu'ils l'emportèrent et mirent au fil de l'espee tous les soldats qui y estoient jusqu'à six cents, et le gouverneur de la ville nommé le sieur de La Fin , prisonnier, et bien cent autres, tant capitaines, que gentils-hommes. Pour se venger dequoy, le roy de Navarre leva son camp secrettement, et le diman-
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chesuyvant sur les unze heures de nuict, envoya grande quantité des siens dans le fauxbourg Sainct- Jacques de Paris, qui donna une alarme à toute la ville; mais denieurerentlà sans faire bruit, et que personne les vit.
Les premiers qui sortirent après l'alarme donnée, furent les jesuistes, qui s'en allants incontinent à la muraille proche de leur maison , qui est depuis la porte de Sainct- Jacques, jusques à celle de Sainct - Marcel : et voyants qu'il n'y avoit point de garde, s'y mirent en sentinelle dix d'entr'eux: et comme ceux de la ville virent l'alarme passée, et qu'on ne voyoit paroistre personne , la plus grande partie s'en retourna en sa maison : mais ces bons pères, ou pour rendre meilleur compte de ce qui se passeroit ceste nuict, ou par inspiration divine pour le salut de la ville , ne se voulurent encore retirer, et demeurèrent ainsy quasy j usques sur les quatre heures du matin , et lors ouyrent quelque petit bruit au fossé, à l'endroit ou ils estoyent : et s'arrestants tout coy, jugèrent bien qu'il y avoit là grande troupe de gens, mais l'obscurité estoit si grande à cause d'une bruyne qu'il faisoit, qu'ils ne les pouvoyent veoir : qui fut cause qu'ils commencèrent à crier à l'arme , mais les ennemis ne laissèrent pourtant de planter six ou sept échelles, et monter à la muraille. Et le premier qui parut
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vint droit au lieu ou estoît un des jesuistes , qui luy donna un si grand coup d'une vieille hallebarde qu'il avoit, qu'il la rompit en deux sur sa teste, et le firent tomber du haut de la muraille en bas , et en firent autant à deux autres , ces bons pères , et à un qui avoit desja jette une échelle dans la ville pour descendre , mais ils l'acoustrerent si bien avec deux pertuisanes qu'ils avoyent , qu'ils luy osterent l'échelle qu'il tenoit avec la main gauche, et ne luy donnèrent loisir de se servir d'un coutelas qu'il avoit en la main droite , encore qu'il leur en tirast beaucoup de coups ; mais à la fin lassé et blessé d'un coup à la gorge, il tomba comme les autres. A ce bruit arriva un avocat anglois nommé Guillaume Balden , et un libraire nommé Nivelle, lesquels trouvants un de ces bons pères après un qui vouloit monter et le vouloit empescher, luy ayderent aie jetter par terre, et le tuèrent: et cet avocat, en voyant un qui estoit desja sur la muraille et prest de mettre son échelle dans la ville, luy donna un si grand coup d'espee sur la main , qu'il luy couppa , et le contraignit se retirer bien vistement : cependant chacun de la ville arriva en cest endroit, etjetta on tant de paille allumée dans le fossé, que les ennemis, qui estoyent bien desja là deux mille, voyants la clarté, et qu'ils estoyent descouverts , sonnèrent la retraite , et laissèrent là
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leurs échelles. Ce fut là le troisiesme et plus apparent moyen que ces gens aveuglez eurent de prendre la ville : parce que , si , au lieu de six échelles qu'ils mirent, ils en eussent mis six cents, et en divers lieux , comme ils pouvoyent faire , en ayants plus de quinze cents, le peuple et tout le monde estant tant las , et fatigué, ils fussent venuz à bout de leur entreprise; mais Dieu les voulut aveugler comme les autres fois, et que ces bons pères eussent ceste gloire d'avoir deffendu ceste ville, non seulement par leur doctrine, mais aussy avec les armes, et au prix de leurs vies : que s'il se veoit par ce discours que cinq choses sont en la conservation de ce peuple , faillant l'une desquelles, à ce qu'il semble, il seroit impossible de la conserver : à sçavoir, l'esprit et la valeur de monseigneur de Nemours, gouverneur d'icelle, la présence de monsieur le légat, les aumosnes de l'ambassadeur d'Espagne, la persuasion des prédicateurs, et les nouvelles escrites par monseigneur de Mayenne, et publiées par les princesses, nous pouvons dire que la sixiesme et plus apparente des autres a esté la diligence et le soin de ces bons pères. De quoy honteux, le roy de Navarre, et de n'avoir peu venir à bout de son entreprise, a rompu son armée, après avoir perdu cinq ou six mil hommes en plusieurs et diverses