‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris;Chapitre 21 sur 47 · CUV TRAITÉ · texte numérisé non relu

CUV TRAITÉ

de provision pour plus de deux mois , eussent à porter le reste au marché , pour vendre , sur peine de confiscation de tout ce qu'ils auroyent. La criée estant faicte , le bled ne défaillit au marché, ny le pain chez les boulangers , l'espace de trois semaines. Toutesfois l'abondance n'estoit telle, que la livre de pain ne se vendist cinq sols tournois , qui estoit grande cherté : laquelle pourtant ne destournoit ce peuple, aveuglé 'en son malheur, de chanter ordinairement chansons à la louange de la ligue, se vantoit bien heureux d'estre à un roy catholique romain, sçavoir le roy d'Espagne. Bernardin Mendoze, ambassadeur pour luy à Paris, ayant recogneu ce peuple se resjouir de ce qu'il s'estoit rendu au roy d'Espagne , fit battre une grande quantité de demy sols, marquez des armoiries d'Espagne, lesquels ilfaisoit jetter à poignées par les carrefours , ou il voyoit grand nombre de peuple , qui faisoit , que ceste populace crioit : Vive le roy d'Espagne. Il continua par plusieurs fois de faire jetter de ces demy sols, tellement que le peuple vivoit un peu plus à son ayse, à cause de la largesse de Mendoze. Mais ce fut grand pitié, quand ce peuple ne trouva plus de bled au marché, ny de pain chez les boulangers, les susdicts demy sols ne furent plus de mise, de sorte, que le peuple fut contrainct de vivre à la façon Espa-

DES MISERES DE PARIS. • ^ clv gnole, faisant ordinaire d'herbes et racines. Geste façon de vivre le fit discontinuer de chanter les louanges de la ligue, estant assez empesché de déclarer les calamitez, que la faim luy faisoit souffrir. Elle fut en peu de jours si extrême, quelle fit mourir sept ou huict mille personnes. Dix ou douze jours après, que ce peuple ne mangeoit pain d'ordinaire, les principaux de la ville commencèrent à s'estonner, qui fut cause, que les intendants de la police s'assemblèrent , pour remédier à ce mal en quelque sorte. En ceste assemblée ils délibèrent mettre hors la ville une quantité des plus pauvres et malades ; chose que les gouverneurs de la ville jugèrent non moins nécessaire et profitable aux pauvres malades, que utile pour la conservation de la ville. Qui fut cause que quelques uns des susdicts intendants de la police, allèrent parlementer sur la muraille de la ville aux gens du roy, qui estoyent logez aux fauxbourgs, à fin de supplier sa majesté qu'il luy pleust laisser sortir quelque nombre de ces pauvres gens, qui mouroyent tous les jours de famine. Ce que sadicte majesté ne voulut permettre, ains plustost fit crier de sa part, qu'il ne laissast sortir personne hors ladicte ville. Ce misérable peuple estoit desja assemblé en un certain lieu pour sortir, ne désirant autre chose ;

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mais après avoir entendu la response du roy, comme forcené jetta cris si horribles et grands, que ceux qui estoyent aux fauxbourgs les peurent facilement entendre. Gestoit chose horrible, que de veoir et ouyr ce pauvre peuple. Bernardin Mendoze et l'archevesque de Lyon passant un jour devant le palais, ou il y avoit une grande multitude de ces pauvres gens criants à la faim, Mendoze leur fit jetter un nombre de ces demy sols, mais le peuple n'en fit compte, ains disoit : Las, monsieur, faictes nous jetter du pain, car nous mourrons de faim. L'archevesque de Lyon, voyant ce peuple ne tenir compte de l'argent, fut esbahy, et de ce pas s'achemina vers messieurs les gouverneurs , leur remonstrer qu'il estoit nécessaire de pourvoir à ce pauvre peuple, puis que le roy de Navarre n'avoit voulu qu'il sortist hors de la ville. Sa remonstrance entendue , les gouverneurs firent crier à son de trompe, que tous les curez et marguilliers des paroisses eussent à se trouver le lendemain vingt-cinquiesme de juin au palais, pour adviser sur la nécessité des pauvres qui mouroyent de faim par les rues. Ledict jour, estants assemblez , fut renionstré par un certain marguillier, parlant au nom et en la personne de tous , que il seroit bon que les ecclésiastiques nourrissent quinze jours tous les pauvres qui estoyent en

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la ville. Or il y avoit deux sortes de pauvres; les uns n' avoyent ne pain ne argent ; les autres avoyent bien de l'argent , et ne trouvoyent du pain pour employer leur argent. Geste remonstrance proposée , un ecclésiastique , parlant au nom de tous, dit que ils ne pourroyent faire sans en communiquer aux députez du clergé. Sur quoy le sieur de Nemours commanda auxdicts ecclésiastiques d'en ordonner incontinent, sans aucun delay, d'autant que la nécessité le requeroit. Ce commandement estant faict, les prélats s'assemblèrent et ordonnèrent qu'on feroit une visite par toutes les maisons des ecclésiastiques, pour puis après en ordonner selon la quantité des vivres qui se trouveroyent auxdictes maisons. Tyrius , recteur du collège des jesuistes, supplia le sieur légat du pape qu'il luy pleust les exempter de ceste visite; à quoy le prevost des marchands, en présence de tous, respondit : Monsieur le recteur, vostre prière n'est civile ny clirestienne ; n'a il pas falu que tous ceux qui avoyent du bled, l'ayent exposé en vente , pour subvenir à la nécessité publique? Pourquoy serez vous exempt de ceste visite? Vostre vie est elle de plus grand prix que la nostre? Geste response entendue, le recteur fut honteux , et eust bien voulu ne s'estre trouvé en l'assemblée. On commença la visite par

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la maison des jesuistes , en laquelle on trouva quantité de bled et de foin , et du biscuit, pour les nourrir plus d'un an. On trouva aussy grande quantité de chair salée, laquelle ils avoyent faict sécher pour la mieux garder. Si bien qu'il y avoitplus de vivres en leur maison qu'aux quatre meilleures maisons de Paris. Or on ne visita maison des ecclésiastiques, en laquelle il n'y eust du biscuit au moins pour un an ; mesme celle des capuchins, lesquels on dict ne vivre d'autre chose, que de ce qu'on leur donne tous les jours, et ne reserver rien au lendemain , ains tout le reste le distribuer aux pauvres , se trouva fort bien munie. Dont plusieurs furent estonnez, eu égard à la façon ordinaire dont ils vivent. La visite estant faicte, on porta l'inventaire des munitions et vivres , trouvez es maisons desdicts ecclésiastiques aux gouverneurs de la ville , et pareillement au légat du pape , lesquels firent faire recherche des maisons pauvres, qui se trouvèrent au nombre de douze mille trois cents maisons : dont il y en avoit sept mille trois cents de ceux qui avoyent argent , mais ne trouvoyent du pain pour l'employer; et cinq mille maisons de pauvres nécessiteux. Là dessuz ils ordonnèrent que les ecclésiastiques donneroyent à manger une fois le jour, quinze jours durant , aux pauvres nécessiteux ,

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pour rien , et aux non pauvres à chascun d'eux une livre de pain par jour, et ce portant un marreau marqué des armoiries de la ville. On leur donna les rolles des pauvres et non pauvres, lesquels ayants receuz, prirent jour pour distribuer les vivres. Cependant envoyèrent leurs commis par toutes les maisons pauvres, leur faire commandement d'amener trois jours devant la distribution, leurs cbiens et chats, au lieu qui leur seroit dict et déclaré. Ils furent très ayses, d'accepter ceste condition, se resjouissants de ce qu'ils pourroyent avoir du pain par ce moyen tant plus facilement. Ceux qui avoyent charge de distribuer les vivres , ayants receu les chiens et les chats de ces pauvres gens, en tuèrent une quantité, les firent cuire dedans des grandes chaudières avec herbes et racines , telles qu'ils les pouvoyent recouvrer, puis distribuèrent le potage aux pauvres, et à chascun un petit morceau de chair de chien ou de chat, et environ une once de pain; aux non pauvres chascun une livre de pain commun pour six sols tant qu'il dura; et, quand il fut finy, on leur bailla du biscuit , pour huicvf sols la livre. Les quinze jours expirez, les ecclésiastiques furent quittes de leur devoir en ce point. Mais pour lors la misère et nécessité du peuple fut plus grande que paravant, d'autant

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