TRAITÉ
qu'ils ne trouvoyent plus ny herbes , ny racines , ny autre chose dont ils se peussent nourrir. Ils avoyent recours aux pleurs et gémissements qui retentissoyent si loin , que les plus reculez les pouvoyent ouyr. On ne trou voit autre chose par la ville, que corps morts; à peine pouvoit on fournir jour et nuict à les charrier, pour les enterrer. Plusieurs se jetterent par dessuz les murailles dans les fossez, pour échapper la faim, lesquels allèrent vers sa majesté , la requérir qu'il luy pleust laisser sortir un certain nombre de ces pauvres gens. Les pleurs et larmes de ceux cy eurent tant de force qu'elles esmeurent sa majesté à pitié et compassion, de sorte que elle leur permist librement faire sortir le nombre par eux requis , qui estoit de trois mille , mais il en sortit plus de quatre, sans que ceux de la ville en fussent aucunement marris, d'autant qu'ils eussent voulu que tout ce peuple eust esté hors la ville. Mais les soldats qui estoyent aux fauxbourgs , ayants veu sortir une si grande multitude , repoussèrent les autres dedans , si bien qu'ils contraignirent les Parisiens de fermer leurs portes. Lors ceux qui estoyent sortis commencèrent à crier : Vive le roy. Sa majesté leur permit se retirer la part ou ils voudroyent en son royaume.
Quelques uns de ces pauvres misérables, qui
DES MISERES DE PARIS, estoyent demourez dans la ville , se souvinrent de ceux de Sancei re , lesquels se voyants reduicts à la dernière extrémité, par la longueur du siège, se nourrirent des jieaux qu'ils peurent trouver, ne pardonnants à leurs acoustrenients faicts de peaux. Qui fut cause qu'ils recoururent aux prestres, auxquels ils avoyent mené premièrement leurs chiens et chats, desquels ils achetèrent les peaux, jusques au nombre de trois mille, dont ils payèrent quatre mille francs. Mais leur malheur fut quand ils les voulurent porter en leurs maisons : car les pauvres gens qui estoyent parmy les rues, se jetterent sur les peaux, et, par force, les emportèrent toutes; de sorte que les marchands eurent beaucoup à faire de se sauver, d'autant qu'ils s'estoyent voulu opposer à eux. G'estoit chose lamentable et déplorable , que de veoir ce pauvre peuple mordre dedans lesdictes peaux , tant il estoit pressé par la faim. Les susdicts marchands se voyants privez de ce dont ils pensoyent se nourrir et faire grand gain , retournèrent vers les prestres pour en acheter d'autres , mais ils les trouvèrent encheries d'un tiers par peau; pourtant ne laissèrent ils d'en acheter. Or, pour les porter en plus grande asseurance en leurs maisons, ils espierent la commodité de la nuict, laquelle ne les garantist d'en perdre un grand I. 1
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nombre : car, passants par les corps de garde on leur en prit une grande partie; le reste qui demeura aux cloistres des moynes et prestres , ne demeura gueres sans estre chèrement vendu. On affirme que quelqu'un d'entre eux a dict, qu'ils en avoyent vendu pour plus de trente mille escuz; car, durant la distribution, ces prestres, prévoyants que les chiens et chats seroyent de requeste, avoyent aposté quelques pauvres personnes, lesquelles ils nourissoyent, à fin de prendre tous les chiens qui suyvroyent ceux ou celles qui viendroyent à la messe. Quoy que ce soit, ils ont si bien faict, que peu de temps après on ne vist ne chien ne chat dedans Paris. Or, par le moyen desdictes peaux plusieurs prolongèrent leurs jours , mais bien peu de temps , d'autant que huict ou dix jours après la distribution, un grand nombre de peuple mourut dans ladicte ville. On ne pouvoit aller par les rues de Paris , sans veoir un très pitoyable spectacle; car on voyoit ces pauvres gens mourir de faim à toute heure du jour. On voyoit les corps de garde placez ou les marchands souloyent desployer et estaller leurs marchandises. Brief , on ne voyoit autre chose en tous endroits que la main de Dieu qui battoit justement le peuple massacreur. La famine fut si grande, que les meilleures maisons s'en ressen-
DES MISERES DE PARIS. clxhi
tirent. Les chevaux des chefs de guerre ne mangeoyent que bien peu de foin et de paille; car l'avoine estoit pour la nourriture des serviteurs et servantes de leurs maisons, lesquels on dict y en avoir des lors à suffisance. Une servante mourut en la maison de madame de Montpensier, que l'on dict estre morte de faim. Huict jours après mourut un gentil - homme , cousin du prevost des marchands, auquel les médecins, avant sa mort, ordonnèrent un restaurant de la cervelle d'un chien, pour ne trouver mieux, encore ne le peut on recouvrer par toute la ville , pour or ny pour argent. Ce gentil-homme, voyant que l'on ne pouvoit recouvrer un chien par toute la ville , à quelque prix que ce fust , sachant que madame de Montpensier en avoit un petit, et que son cousin le prevost des marchands avoit facile accez vers ladicte dame , le supplia prendre pour deux mille escuz de chaisnes et bagues d'or à fin de les porter à ladicte dame , pour avoir son petit chien. Ledict sieur pr^'ost des marchands, ayant pris lesdictes chaisnes et bagues, alla vers ladicte dame, à laquelle il dict : Madame, je viens icy de la part de monsieur d'Orléans, mon cousin, lequel vous cognoissez; vous n'ignorez, comme je croy, qu'il est malade d'une véhémente et dangereuse maladie , de laquelle il n'y a espérance qu'il