TIRE DES MEMOIRES DE MADAMOISELLE DE LA LANDE, ALIAS- LA BAYONNOISE
ET DES SECRETTES CONFAECLATIONS d'eLLE ET DU PERE COMMOLET, JESUISTE.
Monsieur le duc de Mayenne, lieutenant de Testât et couronne de France, le duc de Guise, le connestable d'Aumale, le comte de Ghali^^iny, princes lorrains , et les autres députez d'Espagne , Flandres, Naples et autres villes de l'union, estant assemblez à Paris , pour se trouver aux Estats convoquez au dixiesme février iSgS, voulurent que devant que commencer un si sainct œuvre ,
■ Tel est le titre de cette pièce dans une édition portant la date de iSgS, et réputée l'une des meilleures de cette époque. Les éditions postérieures portent : Jbregé des estats de la ligue convoquez à Paris, au dixiesme février i5g3.
fust faicte une procession ' , pareille à celle qui fut jouée en la présence de monsieur le cardinal Cayetan. Ce qui fut aussi tost dit, aussi tost faict: car monsieur Roze n'agueres evesque de Senlis ^ et maintenant grand maistre du collège de Navarre, et recteur de l'université, fît le lendemain dresser l'apjDareil et les personnages par son plus ancien bedeau. La procession fut telle : Ledit recteur Roze quittant sa capeluche rectorale prit sa robe de maistre es arts avec le camail et le roquet, et un hausse-col dessus : la barbe et la teste razee toutdefraiz, lespee au costé, et une pertuisane sur l'espaule : les curez Amiltlion, Boucher, et Lincestre^ un petit plus bizarrement armez faisoyent le premier rang ; et devant eux marchoyent trois petits moynetons et novices, leurs robes troussées , ayants chacun le casque en teste dessoubs leurs capuchons, et une rondache pendue au col, ou estoyent peinctes les armoiries et de-
' Cette procession de la ligue, telle que l'auteur la décrit, est imaginaire. Il n'y eut d'autre procession que celle que les députés firent à Notre-Dame.
2 II ne jouissoitplusde cet évêché, qu'il avoit reçu de Henri III.
3 Le premier, curé de Saint-Côme, le second de Saint-Benoît, et le troisième de Saint-Gervais. Le premier et le dernier de ces noms ne sont pas François. Le schisme de Henri VIII, et les derniers événements de l'Ecosse dévoient avoir amené de la Grande-Bretagne en France beaucoup d'ecclésiastiques.
vises desdits seigneurs : niaistre Jaques Pelletier ' curé de Sainct-Jaques ^ niarchoit à costé, tantost devant, tantost derrière, habillé de violet en gendarme scholastique , la couronne et la barbe faicte de fraiz , une brigandine ^ sur le dos , avec l'espee et le poignard , et une halebarde sur l'espaule gauche, en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoit et haletoit pour mettre chacun en son rang et ordonnance. Puis suyvoyent de trois en trois cinquante ou soixante religieux, tant cordeliers que jacobins, carmes, capuchins, minimes, bons hommes, feuillants et autres, tous couverts avec leurs capuchons et habits agrafez , armez à l'antique catholique, sur le modèle des epistres de sainct Paul ^ : entre autres y avoit six capuchins , ayants chacun un morion en teste , et au dessus une plume de coq, revestuz de cottes de mailles , l'espee ceinte au costé par dessus leurs habits , l'un portant une lance , l'autre une croix , l'un un espieu , l'autre une harquebuse, et l'autre une arbaleste , le tout rouillé par humilité catholique : les autres presque tous avoyent
• Les dernières éditions portent Julian Pelletier.
^ De la Boucherie.
^ Armure qui étoit encore en usage dans le seizième siècle.
^ Ironie dirigée contre le clergé et les moines ligueurs, qui s'éloignoient entièrement du modèle prescrit par saint Paul aux ministres de Jcsus-Christ.
des piques qu'ils bransloyent souvent, par faute de meilleur passe temps , horsmis un feuillant boiteux ', qui, armé tout à crud, se faisoit faire place avec une espee à deux mains, et une hache d'arme à sa ceinture, son bréviaire pendu par derrière, et le faisoit bon veoir sur un pied faisant le moulinet devant les dames ''.Etala queue y avoit trois minimes tous d'une parure , sçavoir est , ayants sur leurs habits chacun un plastron à corroyés, et le derrière descouvert, la salade^ en teste, l'espee et le pistolet à la ceinture , et chacun une harquebuse à croc sans fourchette. Derrière estoit le prieur des jacobins "^ en fort bon poinct, traînant une halebarde gau chère ^, et armé à la légère en morte-paye. Je n'y vey ni chartreux, ni celestins, qui s'estoyent excusez sur le commerce^. Mais tout cela marchoit en moult^
' Bernard de Montgaillard , dit le petit feuillant, qui se retira depuis en Flandre, où il obtint la possession d'une abbaye, et vécut fort long-temps.
^ Cette action du petit feuillant est véritable ; elle eut lieu au siège de Paris, en iSgo.
^ Sorte de casque en usage alors.
* Il étoit mort à cette époque.
* Plaisanterie empruntée de Rabelais, qui dit n'avoir vu ces sortes de hallebardes qu'au pays de satin, ou en tableau.
^ Parceque ces moines étoient fort riches , tandis que tous les autres dont il est parlé appartenoient aux ordi'cs mendiants. 7 C'est-à-dire très, fort; de multùm, beaucoup.
belle ordonnance catholiguc ' , apostolique et romaine : et senibloyent les anciens cranequiniers ^ de France. Ils voulurent en passant faire une salve , ou escoupeterie : mais le légat leur deffendit, de peur qu'il ne luy niesadvint, ou à quelqu'un des siens, comme au cardinal Gayetan^. Apres ces beats pères marchoyent les quatre mendiants, qui avoyent multiplié en plusieurs ordres, tant ecclésiastiques, que séculiers : puis les paroisses: puis les Seize quatre à quatre, réduits au nombre des apostres^, et habillez de mesme, comme on les joue à la feste dieu. Apres eux marchoyent les prevost des marchands et eschevins , bigarrez de diverses couleurs ^, puis la cour de parlement telle quelle , les gardes italiennes , espagnoles et wallonnes de monsieur le lieutenant , puis les cent gentils-hommes de fraiz graduez jDar la saincte union , et après eux quelques
' L'auteur joue sur cette terminaison, qui fait allusion à la U(jue. Ce genre de plaisanterie a été méconnu par les éditeurs des 1 7" et 18^ siècles.
" Ancien nom des arbalétriers , dérivé de a~anequin , bandage de fer dont on se servoit pour tendre l'arc ou l'arbalète.
3 Un homme fut tué à la portière de son carrosse.
^ Le duc de Mayenne en ayant fait pendre quatre , savoir : Louchai'd, Anroux, Ameline, et Aymonnot.
* Parcequ'il n'y avoit plus alors que fort peu de vrais ligueurs.
vétérinaires ' de la confrairie Sainct-Eloy. Suy- Yoyent après monsieur de Lyon tout doucement : le cardinal de Pelvé tout bassement, et après eux, monsieur le legat,vray miroir de parfaicte beauté ^ , et devant luy marclioit le doyen de Sorbonne , avec la croix ou pendoyent les bulles du pouvoir. Item venoit madame de Nemours , représentant la royne mère, ou grande mère {in dubio) du roy futur ^ : et luy portoit la queue madamoiselle de la Rue , fille de noble et discrète personne monsieur de la Rue ^, cy devant tailleur d'iiabits sur le pont Sainct-Micbel , et maintenant un des cent gentilshommes et conseillers d'estat de l'union, et la suyvoyent madame la douairière de Montpensier % avec son escharpe verte, fort sale d'usage^, et madame la lieu tenante ^ de lestât et couronne de France, suyvie de mesdames de Belin, et de Bussy
' Maréchaux de la ligue.
' On prétend qu'il étoit fort laid.
^ Elle étoit mère du duc de Mayenne et aïeule du jeune duc de Guise, qui aspiroient l'un et l'autre à la couronne.
4 Jean de La Paie, émissaire des Seize et de plus grand fripon.
^ Catherine-Marie de Lorraine, veuve de Louis de Bourbon, duc de Montpensier.
^ Parcequ'elle la tenoit d'un de ses amants, ou, selon d'autres, parcequ'elle n'avoit cessé de la porter depuis la nouvelle de 1î\ mort de Henri III.
7 Henriette de Savoie, duchesse de Mayenne.
SATYRE MENIPPÉE. àS
le Clerc. Alors s avançoit, et faisoit veoir monsieur le lieutenant, et devant luy deux niassiers, fourrez d'hermines, et à ses flancs deux wallons portants hoquetons noirs, tous parsemez de croix de Lorraine rouges, ayants devant et derrière une devise en broderie, dont le corps representoit l'histoire de Phaeton, et estoit le mot:
IN MAGNIS yOLUISSE SAT EST.
Arrivez qu'ils furent tous en cest équipage en la chapelle de Bourbon, monsieur le recteur Roze quittant son hausse-col , son espee et pertuisane , monta en chaire ou ayant prouvé par bons et valides arguments \ que c'estoit à ce coup que tout iroit bien, proposa un bel expédient pour mettre fin à la guerre dans six mois pour le plus tard, ratiocinant' ainsi: En France y a dixsept cents mille clochers'', dont Paris n'est coixqD té que pour un : qu'on prenne de chacun clocher un homme catholique , soldoyé aux despens de la paroisse, et que les deniers soyent maniez par
' Les dernières éditions portent par bons et authenticjues passages.
^ vieux mot inusité , du latin ratiocinari , user de raisonnements , argumenter, pérorer.
^ L'expédient des dix-sept cent mille clochers fut proposé par Jacques Cœur à Charles VIL L'auteur se moque de cette exagération ridicule.
les docteurs en théologie, ou pour le moins graduez nommez , nous ferons douze cents mille combattants , et cinq cents mille pionniers ' . Alors tous les assistants furent veuz tressaillir de joye, et s'escrier, ô coup du Ciel : puis exhorta vivement à la guerre, et à mourir pour les princes lorrains, et si besoin estoit ^^our le roy très catholique, avec telle véhémence qu'à peine put on tenir son régiment de moynes et jDedants, qu'ils ne s'encourussent de ce pas attaquer les forts de Gournay, et Sainct-Denis : mais on les retint avec un peu d'eau beniste, comme on appaise les mousches et frelons avec un peu de poussière ^ : puis monsieur le cathedrant acheva par ceste conclusion : Beati ■pauperes spiritu, etc. Le sermon fîny, la messe fut chantée en haute note par monsieur le reverendissime cardinal de Pelvé , à la fin de laquelle les
' Cette hyperbole fanfaronne rappelle les calculs si plaisamment exagérés des courtisans de Picrochole : « Par la mer Syriace « vous avez neuf mille quatorze grandes naufs chargées des « meilleurs vins du monde : elles arrivarent a Japhes. La se sont « trouvez vingt et deux cens mille chameaulx, et seize cens ele- « phans, lesquelz avez prins a une chasse environ Sigeilmes, lors « que entrastes en Libye : et d'abundant eustes toute la caravane « de La Mecha, etc. » {Gargantua, liv. I, chap. xxxiii.)
^ Hi motus animorum atque hase certamiiia tanta Pulveris exigui jactii compressa quiescent.
(ViRG., Georg., lib. IV, v. 86.)
chantres entonnèrent ce motet : Qiiàm dilecta tabernacula tua\ Lors tous ceux qui devoyent estre de l'assemblée, accompagnèrent monsieur le lieutenant au Louvre : le reste se retira en confusion qui çà qui là, chacun cheux soy
' Dans l'édition des Mémoires de la ligue, ces paroles du Psalmiste sont remplacées par le vers suivant des distiques de Caton :
Hos brevitas seusus fecit conjuugere simul.
avec cette différence que, dans l'auteur des distiques, on lit binos, au lieu de simul.