POUR LA NOBLESSE DE L'UNION
Messieurs, je ne sçay pourquoy on m'a député pour porter la parole en si bonne compagnie , pour toute la noblesse de nostre party? Il faut bien dire qu'il y a quelque chose de divin en la saincte Union, puisque par son moyen, de commissaire d'artillerie assez malotru, je suis devenu gentilhomme , et gouverneur d'une belle forteresse ' : voire que je me puis esgaler aux plus grands, et suis un jour pour monter bien haut à reculon, ou autrement. J'ay bien occasion de vous suivre , monsieur le lieutenant, et faire service à la noble assemblée, à bis ou à blancq, à tort ou à droit, puisque tous les pauvres prestres, moynes et gens de bien , dévots catholiques , m'apportent des chandelles , et m'adorent comme un sainct Macabee du temps passé. C'est pourquoy je me donne au plus
1 De Pierre-Font.
viste des diables, que si aucun de mon gouvernement s'ingère à parler de paix, je le courray comme un loup gris : vive la guerre , il n'est que d'en avoir, de quelque part qu'il vienne. Je voy je ne seay quels degoustez de nostre noblesse qui parlent de conserver la religion et l'Estat tout ensemble : et que les Espagnols perdront à la fin l'un et l'autre, si on les laisse faire: quant à moy je n'entends point tout cela : pourveu que je levé tousjours les tailles , et qu'on me paye bien mes appointements, il ne me chaut' que deviendra le pape, ny sa femme ^. Je suis après mes intelligences pour prendre Noyon ^ : si j'en puis venir à bout je seray evesque de la ville, et des champs^, et feray la moue à ceux de Gompiegne^: Cependant je courray la vache et le manant, tant que je pourray : et n'y aura paysan , laboureur, ny marchand
' Je me soucie fort peu.
^ Ce ligueur connoît si peu les disciplines de l'Église romaine qu'il croit le pape marié.
^ Cette ville fut reprise par la ligue, en février iSgS.
^ Evesque des champs étoit une expression provei'biale pour désigner un pendu, qui donne la bénédiction avec les pieds. Toutes ces allusions à la mort tragique du sieur de Rieux ne seroient pas plaisantes aujourd'hui, et il est inconcevable qu'elles l'aient jamais été.
^ Parceque ceux de Compiegne le pendirent, et qu'un pendu fait la moue.
autour de moy, et à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains , et qui ne me paye taille ou rançon. Je sçay des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal de corde liée en cordelière : je les pends par les aisselles, je leur chauffe les pieds d'une pelle rou^^e, je les mets aux fers, et aux ceps : je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau : je les pends en chapon rosty: je les fouette d'estrivieres : je les sale: je les fais jeusner: je les attache estenduz dedans un van : bref j'ay mille gentils moyens pour tirer la quinte-essence de leurs bourses , et avoir leur substance pour les rendre belistres à jamais, eux et toute leur race: Que m'en soucie je pourveu que j'en aye ' : Qu'on ne me parle point là-dessus du poinct d'honneur, je ne sçay que c'est , il y en a qui se vantent d'estre descenduz de ces vieux chevaliers françois qui chassèrent les Sarrasins d'Espagne, et remirent le roy Pierre en son royaume : les autres se disent estre de la race de ceux qui allèrent conquérir la Terre Saincte avecSainct-Loys : Les autres de ceux qui ont remis les papes en leur siège par plusieurs fois , ou qui
' Imitation de Rabelais. Patelin emportant le drap du bon Jousseaume demandoit: en aj-je? sans dire quoi. De même Couillatris emportant la coignée d'or et celle d'argent, disoit à ses paroissiens et voisins le petit mot de Patelin, en ayje?
ont chassé les Anglois de France , et les Bourguignons de la Picardie : ou qui ont passé les monts aux conquestes de Naples et de Milan , que le roy d'Espagne a usurpé sur nous : Il ne me chaut de tous ces tiltres sans panchartes : ny d'armoiries , tymbrees ou non tymbrees: je veux estre vilain de quatre races, pourveu que je reçoive tousjours les tailles, sans rendre compte: je n'ay point léu les livres, ny les histoires, et annales de France, et n'ay que faire de sçavoir s'il est vray qu'il y ait eu des paladins et chevaliers de la table ronde, qui ne faisoyent profession que d'honneur, et de deffendre leur roy et leur pays : et fussent plustost morts que de recevoir un reproche, ou souffrir qu'on eust faict tort à quelqu'un: j'ay ouy conter à ma grand mère ', en portant vendre son beurre au marché , qu'il y a eu autrefois un Gaston de Foix , un comte de Dunois, un La Hire, un Poton % un capitaine Bayart, et autres qui avoyent faict rage pour ce poinct d'honneur, et pour acquérir
' De Rieux sortoit de la dernière classe du peuple, et on ne le laisse pas oublier, parceque cette circonstance rend ses prétentions plus insolentes, et son importance plus ridicule.
^ Mezeray, dans son abi'égé chronologique, ne fait de la Hire et de Poton qu'un seul personnage , sous le nom de Poton de la Hire; mais il est certain qu'ils étoient deux hommes différents. Le premier se nommoit Etienne de Vignoles, dit la Hire; et le se-
jjloire aux François: mais je nie recommande à leurs bonnes grâces, pour ce regard: j'ay bonne espee, et bon pistolet : et n'y a sergent ny prevost des mareschaux ' qui m'osast adjourner : advienne qui pourra, il me suffist d'estre bon catholique: la justice n'est pas faicte pour les gentils-hommes comme nioy : je prendray les vaches et les poules de mon voisin quand il me plaira : je leveray ses terres , j e les renfermeray avec les miennes dedans mon clos, et si n'en oseroit gromnaeler : tout sei^a à ma bienséance: je ne souffriray point que mes subjects payent de taille, sinon à moy: et vous conseille, messieurs les nobles, d'en faire tous ainsi : aussi bien n'y a il que les trésoriers et financiers qui s'en engraissent , et usent de la substance du peuple, comme des choux de leur jardin : Par la mort Dieu , si je trouve ny sergent, ny receveur, ny homme de justice faisant exploict sur mes terres sans m'en demander congé, je leur feray manger leur parchemin , c'est trop enduré : sommes nous pas libres^ ? Monsieur le lieutenant, ne
cond, Poton de Saintrailles. Il fut maréchal de Fiance sous Charles VU.
' C etoit un juge établi dans les provinces sous l'autorité des maréchaux de France, pour connoître de toutes les affaires criminelles.
' Ceci est admiiable, pai'ceque c'est l'expression d'une pro-
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nous avez vous pas donné liberté de tout faire : et monsieur le légat nous a il pas mis la bride sur le col , pour prendre tout le bien des politiques, tuer et assassiner', parents, amis, voisins, père et mère , pourveu qu'y fassions nos affaires , et que soyons bons catholiques? sans jamais parler ny de trefve, ny ne paix? j'en feray ainsi, et vous prie d'en faire de mesme. Mais j'ay encore une autre chose à vous remonstrer, c'est de ne parler plus de ceste loy salique : je ne sçay que c'est, mais le seigneur Diego me l'a donné par mémoire avec quelques pièces rondes qui me feront grand bien. , C'est en tout cas , qu'il faut aller saccager ces chaperons fourrez ^ de la cour de parlement , qui font les galants, et se meslent des affaires d'estat, ou ils n'ont rien que veoir : qu'on me les donne un peu à manier: jamais Bussy le Clerc n'y fit oeuvre : si monsieur le légat me commande seulement de leur aller mettre la main sur le collet , il n'y a ny bonnet quarré, ny bourlet que je ne fasse voler s'ils m'eschauffent trop les aureilles , mesmement à ce monsieur Le Maistre , et ce du Vayr ^ qui met-
fonde vérité. Il regaide comme un des droits de la liberté le pouvoir de faire le mal. — ' Voyez la fin de la harangue du légat.
' Le chaperon étoit alors la coiffure, non seulement des membres du parlement, mais encore des avocats.
^ Le Maistre étoit président en la cour, et du Vair conseiller.
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tent les autres en train: Que n'y donnez vous ordre, monsieur le lieutenant: sçavez vous pas bien que le président de Nully vous a dit et nommé par nom et par surnom tous ceux qui ont opiné pour ces te meschante loy, que ne les envoyez vous jetter en la rivière comme il vous a conseillé? Et ce beau Marillac ' qui faisoit tant de l'eschauffé au commencement, et n'opinoit que feu et sang, je crains à la fin qu'il ne fasse banqueroute à la ligue, si on luy promet d'estre conseiller d'estat du Biarnois : Gardons nous de ces gens qui tournent leur robe si aysement, et suyvent le vent de fortune, quand ils voyent que leur party va mal : Ha brave Machault ^ ! Ha vaillant Bordeaux ! vous estiez dignes d'estre comme moy, eslevez au plus haut degré ^ d'honneur de noblesse : entre les robes longues je nayine que vous, et ce fameux président que je nommeray encore icy par hon-
L'un et l'autre avoient soutenu courageusement la loi salique. Ce sont deux des noms les plus honorables de l'époque.
' Conseiller en la cour, du conseil des quarante.
" Il étoit marchand, et du conseil des quarante, ainsi que Bordeaux.
^ Parceque de Rieux n'étoit pas noble, et puis parcequ'il a été pendu, allusion que l'auteur n'abandonne jamais, et qui seroit encore plus repoussante, si de Rieux n'avoitpas été, comme il le semble par ce discours, un fort méchant seigneur, et un fort mauvais citoyen.
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iieur, monsieur de NuUy', qui, outre le courageux commencement et progrez qu'il a faict à la ligue , de laquelle il peut estre dit le père putatif, a bien daigné exposer ses filles, et prostituer leur re|)utation au bourdcl , pour faire service à messieurs les princes, et à messieurs ses curez et prédicateurs ^ Diray je aussi le faict heroique de ce bon Baston^, qui signa si valeureusement la ligue de son propre sang, tiré de sa main, laquelle depuis par miracle a demouré estropiée, tant ce glorieux martyr a voulu souffrir pour la sainctc Union? et toy, généreux arc-boutant de l'Union, Loys d'Orléans*, ton catholique anglois"', et ton expostulation ^, et la harangue faicte en faveur et à l'honneur du légat et des Espagnols, meritoyent qu'on te mist en la place du président Brisson ; mais on ne recompense pas les gens de
' Voyez page 86 , notes 4 et 5 de ce volume.
" Allusion au recteur Roze. Voyez ci-dessus, page i4i, note 2 , la manière dont il paile dans la confession généiale des chefs de l'Union.
^ Du conseil des quarante, ligueur outré. C'est celui qui fut mis à la place de de Hère, p. 4-
^ D'abord avocat au parlement, ensuite avocat du roi pour la ligue, et député aux États. Il en a déjà été fait mention dans cette satyre.
^ Parcequ'il étoitl'auteur du livre intitulé, le Catholique anglais, ouvrage fort séditieux. — '^ Libelle encore plus séditieux et plus fougueux que le précédent.
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bien comme il faut : non plus que ton compagnon d'office ', pour avoir escrit si curieusement les droicts de l'oncle contre le nepveu. Ceux là sont des hommes justes, et vertueux, non pas ces foireux, qui voyants qu'il n'y avoit plus rien à grabe- 1er* en leur palais de ceste ville, et que tous leurs sacs estoyent vides , ou penduz au croc , s'en sont allez à Tours [et àChaalons'], ou ils sçavoyentque la mangeoire estoit pleine, et les rasteliers garnis. Bref ostez en cinq ou six^ de toute ceste megnee, tout le reste n'en vaut rien , et au diable le meilleur : je ne sçay que ces gens de justice m'ont faict, mais je ne les ayme point; je monstray une fois ma main à une vieille œgyptienne, qui me dit que j'avoy le poulce rond^, et que je me gardasse de
' Antoine Ilotman, qui étoit aussi avocat du roi pour !a ligue. Il écrivit un livre du droit de l'oncle contre le neveu , en faveur du cardinal de Bourbon , oncle de Henri IV, auquel il disputoit la couronne, en disant que l'oncle ctoit préférable au neveu. Le jurisconsulte François Hotman , frère de cet avocat du roi , qui étoit en Allemagne, écrivit pour le droit du roi neveu, contre le livre qu'avoit fait son frère, sans savoir s'il en fut l'auteui'; celuici n'ayant pas mis son nom à son ouvrage. Ces Hotman étoient d'ailleurs une savante et honorable famille.
^ Vieux mot qui signifie à-peu-près la même chose quegrapiller.
^ Ces mots ne se trouvent point dans les premières éditions.
* C'étoit à-peu-près tout ce que l'on comptoit encore de vrais ligueurs.
^ Le peuple disoit qu'un voleur avoit le pouce rond, c'est-à-
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rond , ou de deniy rond ' . Je croy qu'elle vouloit dire de ces gens là, qui portent le bonnet rond.
Enfin , Messieurs , j'ay charge de la noblesse , de vous remonstrer qu'il faut rabattre l'insolence de ces hoche -brides ^, et avaleurs de frimats, et faire vos affaires pendant que le temps est beau. Si la loy salique est entretenue , je crains que monsieur le légat s'en fasche, et que l'infante soit en danger d'estre tondue : mais je m'en rapporte à monsieur le lieutenant qui sçaura bien rompre le coup , et faire la barbe à son nepveu sans rasoir : au demourant s'il faut eslire un roy, je vous prie vous souvenir de moy, et de mes mérites : on m'a faict croire qu'il s'en est faict autrefois de pires que moy : les Lydiens (comme on dit, car je ne sçay quelles gens ce sont ^) en firent un qui menoit la charrue.
dire l'adresse de couvrir du pouce une pièce de monnoie dans un compte et de la ramener à lui.
' Allusion au sieur Miron, ou Myron, intendant de la justice en l'armée du roi, et qui fit pendre de Rieux.
^ Ceux qui sollicitoient les Parisiens de renoncer à la ligue, et de s'opposer aux pernicieux desseins des Espagnols. C'étoient les soldats de Henri IV. Il les appelle des hoche-brides et des avaleurs de frimats, pai'cequ'ils étoient bons cavaliers et faisoient la guerre en tout temps; ceux de Mayenne se battoient quand le temps étoit beau.
^ Dans les premières éditions , on lit : Les Lydiens je ne sçay quelles gens ce sont. Il est probable que de Rieux veut désigner Gordius , roi des Phrygiens, et non des Lydiens, qui avoit été laboureur.
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Les Flamands firent un duc qui estoit brasseur de bière ': les Normands un cuisinier^ : les Parisiens
Des divisions ayant éclaté dans la Phrygie, les habitants consultèrent l'oracle qui leur déclara qu'elles ne cesseroient que par un roi qui levu' viendroit sur un char. Gordius , qui cherchoit en même temps l'explication d'un prodige, présage de sa grandeur future, leur apparut sur un chariot avec sa femme et son fils Midas. Les Phrygiens ne doutant pas que ce ne fût lui que leur désignoit l'oracle, l'élurent pour roi.
• Philippe d'Artevelle. Louis II, comte de Flandre, fit révolter ses sujets par son avarice et sa cruauté. Plusieurs villes formèrent une ligue contre ce prince. Bruges et Ypres , qui avoient levé les premières l'étendard de la révolte, furent prises par Louis de Maie, et douze cents habitants expièrent sur l'échaufaud le crime de leur rébellion. Les Gantois , qui leur avoient en vain prêté leur appui, ne se laissèrent pas décourager par une première défaite qu'ils attribuèrent à la trahison de Jean de Boule leur général. Ils choisirent pour chef Philippe d'Artevelle , fils de Jacques le brasseur, célèbre dans les troubles de la Flandre. Philippe d'Artevelle fit d'abord lever le siège de Gand à Louis de Maie qui l'avoit entrepris avec une armée de 4o,ooo hommes. Cette formidable armée fut mise en fuite par cinq mille hommes que commandoit le brasseur, et le comte obligé de se dérober par la fuite à la vengeance du vainqueur, qui punit avec une rigueur inexorable ses principaux partisans. La France prit part à cette sanglante querelle, et le duc de Bourgogne obtint, pour le comte de Flandre dont il avoit épousé la fille, une armée que devoit commander le jeune Charles VI en personne. Philippe d'Artevelle, qui avoit eu d'abord autant d'énergie que de succès, succomba à la journée de Rosbec. Les François y remportèrent une victoire complète qui coûta aux Flamands 40,000 hommes , et la mort de leur nouveau comte qui périt au milieu des siens ( 1 38 2 ).
2 M. Roze a dit plus haut (page 170) qu'on fit roi un nommx
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un escorcheur ': je suis plus que tous ceux là : car mon grand père estoit niareschal en France , ou de
Legras à la Harelle de Rouen. C'est probablement le cuisinier dont il est ici question , et dont je doute que l'histoire ait conservé d'autre souvenir.
' Ce roi des François est l'écorcheur Caboche , qui exerça une si funeste autorité pendant les troubles excités par la faction des Armagnacs, et celle des Bourguignons. Jean-sans-peur, duc de Bourgogne, après la mort du duc d'Orléans, qu'il fit assassiner dans la rue Barbette en 1407, au lieu de porter la peine due à ce crime, se rendit maître de Paris à la tête de ses troupes, malgré les ordres de Charles VI qui lui en avoient interdit l'entrée. Un cordelier, Jean Petit, prononça en faveur du piince qui lui avoit, disoit-il, donné bonne et grosse pension, un plaidoyer que le monarque et la cour furent condamnés à entendre et à regarder comme une apologie complète de l'assassinat du duc d'Orléans. Dans un temps moins malheureux, et sous le règne de tout autre prince que Charles VI , le duc de Bourgogne auroit sans doute expié, par une condamnation éclatante, le crime dont il s'étoit rendu coupable; mais la foiblesse du monarque, le caractère ambitieux de la reine Isabelle, qui s'étoit aliéné l'attachement des François , l'occupation d'une partie de la France par les Anglois , et le désir de la vengeance qui animoit la duchesse d'Orléans, et qu'elle avoit fait partager à ses partisans , favorisoient l'audace du duc de Bourgogne dont la puissance, d'ailleurs si redoutable, s'accroissoit encore de l'anarchie qui désoloit le royaume. Jeansans-peur ne fut pas satisfait d'avoir obtenu l'impunité de son crime. Beau-père du dauphin Louis, il prétendit gouverner en son nom pendant l'occupation (la folie) du roi. Mais le jeune duc d'Orléans , qui soutenoitle comte d'Armagnac dont il avoit épousé la fille, ne put voir sans indignation l'autorité qu avoit usurpée l'a&sassin de son père, et il chercha à la lui enlever par la force
France, et s'il a gaigné Enfer, je gaigneray Paradis ' : voilà monsieur de Sainct-Paul ^ maintenant comte de Rethelois, mareschal de l'Union, et archevesque de Pieims"*, qui a bien son père n'agueres demourant en une cahuette couverte de chaulnie près de Nangy, et qui a encore ses sœurs mariées, l'une avec un tavernier, et l'autre avec un tisserant, neantmoins le voylà pair et mareschal de France, et qui preste argent sur
des armes. Les deux factions, celle des Bourguignons et celle d'Orléans, qu'on appelle communément les Armagnacs, commirent pendant plusieurs années les plus affreux excès à Paris et dans la province. Le duc de Bourgogne, dont le parti dominoit dans Paris, s'«toit entouré de tout ce que cette ville renfei^moit de plus pervers et de plus audacieux , et il avoit choisi ses satel^ lites parmi les bouchers et les hommes les plus habitués à commettre toute sorte de crimes. L'ecorc/ieur Caboche les commandoit. On appeloit cette troupe infernale les cabochiens ; tout se faisoit par l'influence du duc de Bourgogne, et s'exécutoit par la main de Caboche. On publia plusieurs règlements qu'on nomma ordon~ nances cabochiennes. L'affreux génie de Caboche sembloit présider au gouvernement de la France, et c'est ce qui autorise de Rieux à dire que les François ont choisi un bourreau pour roi.
' Jeu de mots ou calembourg, comme on diroit aujourd'hui. Le grand-père du sieur de Rieux a gagné enfer, c'est-à-dire en fer, ou en fers^ parcequ'il étoit maréchal.
' Celui dont il a été déjà fait mention au commencement de cette satyre.
^ Parcequ'il jouissoit par violence des revenus de l'archevêché de Reims.
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bons gaiges à monsieur de Guyse son maistre , et bien-facteur ' . A ce compte , vous pouvez bien me faire roy, et ferez bien : car je vous laisseray faire tout ce que vous voudrez. J'aboliray toutes ces mangeries de justice: je supprimeray tous les sergents , procureurs , cbiquaneurs, commissaires et conseillers , excepté ceux qui sont de nos amis : mais il ne se parlera plus d'adjournements ny de saisies, criées et exécutoires % ny de payer ses debtes : vous serez tous comme rats en paille , et me suffira que m apjDelliez sire : Vous y adviserez : pour le moins je sçay bien que j'en vaux bien un autre : et vous en diroy davantage, sinon que je suis pressé d'aller exécuter mon entreprise sur Noyon , après que j'auray combattu le gouverneur de ceste ville ^ : et sur ce , bazos las manos de vostra merced^.
Apres que le sieur de Rieux eut finy sa concion ^
' Le duc de Guise lui avoit fait épouser une veuve fort riche.
^ Les luots criées et exécutoires ne se trouvent point dans les premières éditions.
^ Le sieur de Bellin , qui avoit été gouverneur de Paris , et que le duc de Mayenne en avoit fait sortir au commencement de 1 5g 4-
* Ou beso las manos de vuestra merced. La véritable leçon seroit nécessairement la plus incorrecte. De Rieux cherche à payer un tribut de respect aux Espagnols ; mais il le paie comme un ignorant, en substituant à leurs locutions les plus connues, les barbarismes du bas peuple.
^ Du latin concio , harangue.
militaire , chacun des assistants monstra au visage qu'on avoit pris plaisir à son éloquence naturelle , pour un homme qui n'avoit point de lettre, et qui pourroit faire un grand fruict s'il la faisoit longue ' en ce monde : Là dessus se leva un des députez, nommé le sieur d'Angoulevent% qui fit entendre tout haut qu'il avoit charge de la noblesse nouvelle, et de la part des honnestes hommes, et maistres de l'Union, de remonstrer quelque chose d'importance , touchant leur qualité ; et qu'il estoit raisonnable qu'il fust ouy avant le tiers Estât, qui n'estoit composé que de manants, requérant monsieur le lieutenant, de luy faire donner audience, et interpellant les gens du roy de l'Union, mesmement l'avocat gênerai d'Orléans, qui avoit autrefois escrit en faveur de ladite noblesse , d'adhérer à son réquisitoire , et ce disant monta tout debout sur le bancq ou il estoit assis , et commença à dire : Monsieur le douziesme ^, mais
' Faire la longue lettre, c'esi être pendu. Voyez ci-dessus page 47, note I.
^ Il nous reste sous ce nom le recueil extrêmement rare des Satyres bastardes, etc. Paris, 161 5, in-12. Mais c'est une pseudonymie fondée sur la renommée populaire de ce personnage, alors célèbre dans les rues de Paris, comme l'ont été le comte de Permission, Gauthier-Garguille , Bruscambille et Tabarin.
^ Voici de quelle manière du Puy explique cette allusion : « L'auteur de cette satyre a voulu se moquer dans tout ce passage
igo SATYRE MENIPPÉE.
soudain il fut interrompu par un grand bruit de paysants, qui estoyent derrière les députez : lequel estant un peu cessé , coniniencja de rechef : Monsieur le douziesme, et incontinent le bruit se leva plus grand que devant , neantnioins ne laissa pour la troisiesme fois de dire monsieur le douziesme de may : et alors se leva le sieur d'Aubray qui avoit charge de parler pour le tiers Estât, et contesta qu'il n'appartenoit qu'à luy de parler de ce jour là des barricades, et qu'on n'avoit point accoustumé en France de faire plus de trois Estats , et enipeschoit que le député de la nouvelle' noblesse fust ouy : comme n'estant qu'une dépendance et un
« du sieur d'Amours , conseiller au parlement, député par ceux qui « estoient demeurez à Paris , pou r avec quelques autres de ses col- '< lègues aller jusques à Estampes au devant de ceux du parlement « de Paris, qui retournoient de Tours, et les saluer. Ledit sieur « d'Amours estant arrivé à Estampes , fut à l'hostellerie ou estoit « logé monsieur le premier président de Harlay. Estant monté en « sa chambre, sans consideier qu'il n'y avoit aucun autre des pre- « sidents et conseillers , commença sa harangue par ces mots : ^Monsieur le douziesme; sur quoi le premier président l'inter- « rompit, disant qu'il falloit envoyer quérir messieurs les presi- « dents logez proche de luy. Ces présidents venus , d'Amours re- « commença par ces mêmes mots: Monsieur le douziesme de may. « Il fut encore arresté par ledit sieur premier président qui luy dit « qu'il attendoit monsieur le procureur gênerai. Et d'Amours « commença sa harangue pour la troisiesme fois par ces mesmes « mots , dont il fut fort moqué. Ce douziesme de may est le jour («des barricades. »
membre dudit tiers Estât. Ledit sieur d'Angoulevent disputa long temps de sa part, disant que chacun estoit là pour son argent, et reconrmença plusieurs fois ces trois mots : Monsieur le douziesme, et à chaque fois fut interrompu : à la fin comme la rumeur croissoit, et desja s'eschauffoyent les factions pour l'un , et pour l'autre jusques à en venir aux coups de poing, l'avocat d'Orléans remonstra qu'il n'estoit plus temj)S de s'arrester aux anciennes coustumes ' , ny à toutes ces cérémonies du temps passé, sinon au faict de la religion : et que l'assemblée desdits Estats seroit inutile, si on n'y faisoit toutes choses de quelque ^ nouvelle façon : et quant à luy, qu'il avoit veu les mémoires de la noblesse nouvelle , lesquels meritoyent bien estre considérez : toutesfois attendu qu'il estoit tard , et que monsieur le lieutenant estoit par avanture à j eun , et que l'heure du disner de monsieur le légat se passoit, il requeroit que ledit sieur d'Angoulevent mit son dire par escrit, et au parsus se tairoit
' Leçon des premières éditions que nous rétablissons ici au lieu de /ormes qu'on lit dans les éditions postérieures. Le membre de phrase, qui n'estoient que pour les cordonniers, qu'on trouve immédiatement après dans celles-ci , donne la raison de ce change , ment, qui avoit pour but un mauvais jeu de mots.
" Ce mot n'est pas dans les premières éditions , de même que les mots par avanture et au parsus qui se trouvent quelques lignes plus bas.
s'il jiouvoit : aliàs, à faute de ce , qu'on l'envoyroit au comte de Ghoisy '. Ce que monsieur le lieutenant approuva de la teste : et la rumeur peu à peu cessée, et ledit Angoulevent à peine rassis, le sieur d'Aubray, député du tiers Estât , ayant laissé son espee, harangua à peu près ainsi.
» Jacques de L'Hôpital , comte de Choisy. Jeu de mots pour signifier l'envoyer à l'hôpital. Ces jeux de mots et calembourgs que l'on rencontre si fréquemment dans la Satyre Menippée dont les auteui'S montrent d'ailleurs tant d'esprit, prouvent quel abus l'on faisoit alors de toutes les l'idicules allusions de ce genre.