JADIS EVESQUE DE SENLIS
Très illustre, très auguste, et très catholique synagogue, tout ainsi que la vertu de Theniistocles ^ s'eschauffoit par la considération des triomphes et trophées, de Miltiades: Ainsi nie sens je eschauffer le courage en la contemplation des braves discours de ce torrent d'éloquence , mon-
' Cette harangue est de Rapin.
^ Voici ce qu'en dit Du Puy : « Ce Roze estoit pédant en l'uni- « versité de Paris, grand maistre du collège de Navarre, puis « evesque de Senlis : mais durant la lebellion de Paris il n'en jouis- « soit pas, c'est pourquoi il dit; jadis evesque de Senlis. Dans la « confession générale des chefs de l'Union, il parle ainsi :
" O ! ingrat que je suis j'ay mon maistre blasmé :
« J'ay avancé sa mort en preschant la vengeance ,
ic La cruauté , le sang , le pillage en la France :
« Bref, en tous mes sermons j'ay tousjours blasphémé.
« Sous feinte hypocrisie j'ay caché l'adultère
« De l'enfant que j'ai faict à la belle Neuilly,
« Lorsqu'on la confessant son premier fruict cueilly ;
« J'ay presché ton pouvoir, pardonne moy, Sainct Père.
^ Critique de la manie qu'avoient autrefois les orateurs de débuter en des termes tout-à-fait étrangers à leur sujet, et que Racine a si plaisamment ridiculisée depuis, dans sa comédie des Plaidews.
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sieur le chancelier de la lieutenance, qui vient de triompher de dire ' . Et à son exemple , je suis meu d'une indicible ardeur de mettre avant ma retohorique % etestaler ma marchandise en ce lieu, ou maintesfois j'ai faict des prédications ^ qui m'ont par le moyen du feu roy, faict de meusnier devenir evesque , comme par vostre moyen je suis d'evesque devenu meusnier: mais je pense avoir assez monstre par mes actions passées, que je ne suis point ingrat, et que je n'ai faict que ce que i'ay veu faire à plusieurs autres de ceste noble assistance, qui ont receu encore plus de biens que moy du roy defunct, et neantmoins l'ont bravement chassé de son royaume, et faict assassiner pour le bien de la foy catholique , soubs espérance d'avoir mieux , comme nous nous estions généreusement promis. Or je ne veux icy refriquer'^ les choses passées , ny capter votre benevolence par
' Qui vient de prononcer un discours au-dessus de tout éloge.
^ Prononciation affectée et d'une recherche excessive qui annonce la prétention de se rapprocher des étymologies , comme doit le faire un pédant. Cette leçon spirituelle ne se trouve que dans l'édition que nous regardons comme originale.
^ Il avoit été prédicateur de Henri III : ce monarque, indépendamment de l'évêché de Senlis, qu'il lui avoit donné en i582, l'avoit encore comblé de beaucoup d'autres bienfaits.
'* Revenir sur !»es choses passées ; expression et figure pédantesque, très bien appropriée au caractère et au style de ce personnage. De refricare, retoucher ou frotter de nouveau, Cicéron qui
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un long exorde , mais sommairement vous cliray, Messieurs, que la fille aisnee du roy, je ne dy pas du roy de Navarre, mais du roy que nous eslirons icy, si Dieu plaist, et en attendant je diray la fille aisnee de monsieur le lieutenant de l'Estat et couronne de France , l'université de Paris , vous remonstre en toute observance, que depuis ses cunabules et primordes ' , elle n'a point esté si bien morigénée, si modeste, et si paisible qu'elle est maintenant par la grâce et faveur de vous autres ;, messieurs. Car au lieu que nous soûlions ^ veoir tant de fripons, friponniers, juppins^, galoches^, marmitons , et autres sortes de gens malfaisants ,
aimoit ce mot, dit souvent : refricare obductam cicatricem , refricare dolorem, refricare memoriam , rouvinr une plaie, renouveler une douleur, rafraîchir un souvenir.
' Son berceau et ses commencements. Il convenoit au recteur de l'université d'étaler ce faste d'érudition scholastique , et de montrer qu'il ne tenoit qu'à lui de s'exprimer en latin. Ce jargon rappelle d'ailleurs un des plaisants personnages d'une satyre que les auteurs de la Satyre Ménippée ont continuellement en vue, l'écolier limousin de Rabelais. Capter vostre henevolence est tout-àfait de son langage. Sommairement vous diray; la suppression du pronom étoit un latinisme élégant en vers ; en prose c'étoit une affectation qui sentoit le collège.
* Très commun dans les anciens auteurs , et non remplacé dans notre langue. De solere, avoir coutume.
3 Imitation de Rabelais qui emploie ce terme pour signifier, cjui hante lesmauvais lieux, par allusion au nom d'un vêtement defemme.
^ Nom que l'on donnoit aux écoliers qui habitoicnt en ville
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courir le pavé , hanter les bordeaux , tirer la laine , et quereler les rostisseurs de petit pont, vous ne voyez plus personne de telles gens par les collèges : tous les supposts des facultez et nations qui tumultuoyent pour les brigues de licences ne paroissent plus : on ne joue plus de ces jeux scandaleux, et satyres mordantes aux escliaffauts des collèges , et y voyez une belle reformation , s'estants tous ces jeunes régents retirez, qui vouloyent monstrer à l'envy, qu'ils savoyent plus de grec et de latin que les autres. Ces factions de niaistres es arts, ou Ton se batoit à coups de bourlet, et de chaperon, sont cessées; tous ces escholiers de bonne maison , grands et petits ont faict gille ' : les imprimeurs, libraires, relieurs, doreurs, et autres gens de papier et parchemin, au nombre de plus de trente mil, ont charitablement fendu le vent en cent quartiers ^ pour en vivre, et en ont
hors des collèges, parceque la plupart d'entre eux portoient de gros souliers à semelle de bois appelés galoches. Pendant la nuit qui suivit les barricades, les ligueurs avoient fait porter des armes dans le couvent des cordeliers, et vouloient les distribuer à ces écoliers pour investir le roi dans le Louvre.
' Mot proverbial pour dire : s'enfuir. Il fait probablement allusion à la poltionnerie d'un personnage obligé de l'ancienne comédie populaire.
2 Fendre le vent en cent cjuar tiers pour en vivre, c'est être réduit à la dernière extrémité, et manquer de toutes ressources, comme
encore laissé suffisamment pour ceux qui ontdemourc après eux. Les professeurs publics qui estoyent tous royaux , et politiques , ne nous viennent plus rompre la teste de leurs harangues , et de leurs congrégations aux trois evesques, ils se sont mis à faire l'alquemie ' chacun chez soy : bref, tout est coy ^, et paisible, et vous diray bien plus : jadis du temps des politiques et hérétiques Piamus, Galandius , etTurnebus ^ ; nul ne faisoit profession des lettres qu'il n eust de longue main et à grands fraiz estudié, et acquis des arts et sciences en nos collèges , et passé par tous les degrez de I a discipline scholastique. Mais maintenant par le moyen de v(^s autres, messieurs, et la vertu de la saincte Union, et principalement, par vos coups du ciel, monsieur le lieutenant, les beurriers et beurrieres de Vanves'^, les ruffiens ^ de Montrouge et de Vau-
ces abstracteurs cTentelechie dont il est question dans Rabelais, « qui coupoyent le feu avec un cousteau, etpuisoyent l'eaue avec « un rets. »
' L'alchimie étoit une science occulte, et tout ce qui est audessus de la portée du vulgaire lui est suspect.
^ Redondance. Coy est fait de (juietus.
^ Trois anciens professeurs dont les deux premiers furent toujours en querelle pour leurs opinions philosophiques. Le ti oisième est ce grand Turnèbe des Andelys, dont le nom est immortel dans la typographie, et dans l'histoire littéraire.
'^ On dit maintenant Vanvtes.
* Ruffiens est un mot d'origine italienne. Il paroît que Mont-
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girard, les vignerons de Sainct-Cloud , les carreleurs de Villejuifve, et autres cantons catholiques sont devenuz maistres es arts , bacheliers , principaux , présidents , et boursiers des collèges , régents des classes, et si arguts philosophes, que mieux que Giceron maintenant ils disputent de inventione, et apprennent tous les jours, aftodidactos\ sans autre précepteur que vous, monsieur le lieutenant, apprennent, dis je, à décliner', et mourir de faim per régulas. Aussi n'oyez vous plus aux classes ce clabaudement latin des régents qui obtondoyent^ les aureilles de tout le monde : au lieu de ce jargon, vous y oyez à toute heure du jour l'harmonie argentine, et le vray idiome des vaches et veaux de laict , et le doux rossignolement des asnes et des truyes qui nous servent de cloches , pro primo, secundo et tertio: nous avons désiré autrefois sçavoir les langues hébraïque, grecque, et latine : mais nous aurions à présent plus de besoin de langue de bœuf salée, qui seroit un bon com-
louge et Vaugirard étoient alors des endroits de débauche.
' KÙTaMuKlceç y adv. Sans autre enseignement, sans autre maître que la nature. On disoit aftodidactos par la substitution commune dans les écoles, du digamma à Yiipsilon. Le recteur de l'université devoit nécessairement laisser échapper un mot grec, pour le moins, dans un discours d'apparat.
^ Ces mots ne se trouvent pas dans les premières éditions.
^ Qui assourdissoicnt; du latin obtundere , qui, joint à aures, signifie rendre sonid.
men taire après le pain davoyne ' : mais le Mans, et Laval, et ces infaillibles voitures d'Angers, avec leurs chapons de haute graisse % et gelinotes nous ont failly, comme les langues, et n'avons plus qu'un amer souvenir de ces messagers académiques qui descendoyent à Farbaleste, et autres fameuses hostelleries de la rue de la Harpe, à jour et poinct nommé, au grançl contentement des escholiers attendants , et de leurs régents friponniers^. Vous estes cause de tout cela, monsieur le lieutenant , et tous ces miracles sont œuvres de vos mains : il est vray que nos prédications et décrets n'y ont pas nui. Mais tant y a que vous en estes le principal motif et instrument, et pour vous dire en un mot, vous nous avez perduz et esperduz. Excusez moy, si je parle ainsi. Je diray avec le prophète David : Loquebar in conspectu regum, et non confundebar: vous avez, inquam, si inquiné^, et diffamé ceste belle fille aisnée, ceste pudique vierge, ceste fleurissante
' C'est en ce sens que Rabelais disoit : des poys au lard cum commento , (^Gargantua, liv. I, prologe.) «beaux pois au lard avec glose interlinéaire. »
^ Cette expression est encore prise de Rabelais, qui fait dire au marchand Dindenaud, que ses moutons étoient moutons de haute graisse.
^ Diminutif de fripons déjà employé précédemment.
* Souillé, du latin inquinare.
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pucellc , perle unique du monde , diamant de la France , escarboucle du royaume , et une des fleurs de lys de Paris, la plus blanche, que les universitez estrangeres en font des sornettes grec- ' ques et latines, et versa est in opprobrium gentium. ,
Cependant messieurs nos docteurs n'y trouvent que rire , [ny que frire ' ] : car ils n'ont pas les questions quolibetayres si fréquentes : plus ne se passent tant de bacheliers, licenciers, ny docteurs, ou ils souloyent avoir leurs propines % et festins, et se saouloyent usque ad guttur : le vin d'Orléans ne vient plus , encore moins celuy de Gascongne : tellement que les ergots sont cessez : et si quelqu'un des plus espagnolisez a quelques doublons , et reçoit quelque pension du légat à catimini ^, ce n'est pas à dire que les autres s'en sentent. Au reste, monsieur le lieutenant, vous avez faict
' Ces mots manquent dans les premières éditions.
" Débauches bachiques, du latin propinatio. Il est inutile de répéter que cette prodigalité de latinisme qui caractérise si bien un cuistre, comme on disoit alors, n'est pas affectée sans dessein dans cette plaisante harangue. Cyrano de Bergerac a dû se la rappeler souvent dans le rôle ingénieux de son pédant.
^ C'est-à-dire en cachette et sans faire semblant de rien, à-peuprès comme le chat quand il met la pâte sur quelque chose. Peutêtre de catm mitis, ou de catus minimus. Rabelais et La Fontaine ont dit chattemittes^ chat minet est dans les Conteurs. En tapinois est analogue, mais il emporte l'idée d'un artifice plus secret et moins fin; il doit venir du nom latin de la taupe.
pendre vostre argentier conzelateur Louchard ', et avez déclaré par conséquent pendables tous ceux qui ont assisté à la cérémonie de l'ordre de l'Union'' qu'on a baillée au président Brisson. Or est il que tous les jeunes curez, prestres, et moynes de nostre université , et nous autres docteurs pour la pluspart avons esté promoteurs de ceste tragédie, ercjo gluc'^ : et vous dy que si ne vous fussiez hasté devenir, nous en eussions bien faict d'autres, et n'eussions pas demouré en si beau cbemin : et tel parle aujourd'huy bien haut à qui les dents ne feroyént point de mal [si vous eussiez encore tardé trois jours à venir ^]: Mais pour revenir à mon premier thème , j'argumente ainsi: Louchard et ses consorts ont esté justement penduz parce qu'ils estoyent pendarts : Atqui la plus-part de nous autres docteurs estions consorts et adhérants , et conseillers dudit pendu ,
' L'un des Seize que le duc de Mayenne avoit fait pendre, à l'occasion de la mort du pi'ésident Brisson.
^ Une corde pour être pendu, comme l'avoit été le président Brisson.
3 Conclusion ironique d'un raisonnement dépourvu de sens. «Ego sic argumentor, dit frère Janotus de Bragmardo, omnis « clocha clochabilis in clocherio clochando , clochans clochativo , clo- « chare facit clochabiliter clochantes. Ergo gluc, ha, ha, ha, c'est " parlé cela. » {Gargantua, liv. I, chap. xx.)
^ Ces mots manquent dans les éditions postérieures à 1600.
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ei-go pcndarts, et pendables, et ne sert de rien d'alléguer l'abolition qui nous a esté faicte ', touchant ce catholique assassinat. Car remissio non dicitur nisi ratione criminis, ne pouvant ladite abolition abolir la peine méritée , voire quand vous la destreiîiperiez cent fois en Gatholicon d'Espagne, qui est un savon qui efface tout. Il faut donc nécessairement argumenter ainsi, in barroquo. Quiconque faict pendre les catholiques zelez , est tyran et fauteur d'heretiques, atqid monsieur le lieutenant a faict pendre Louchard et consorts catholicissimes, et zelatissimes : Ergo monsieur le lieutenant est tyran, et fauteur d'heretiques pire que Henry de Valois qui avoit pardonné à I^ouchard, Ilaste, et la Morliere% dignes du gibet plus de trois ans devant les barricades : Qu'ainsi ne soit , probo minorem, à majori ad minus : Le Biarnois a tenu entre ses mains prisonniers les principaux chefs de la ligue, comme Bois Dauphin, Pescher, Fontaine Martel, Flavacourt , Tramblecourt, les Cluzeaux, et plusieurs autres^
' Après que Louchard et ses compagnons eurent été suppliciés , le 4 décembre iSgi , le duc de Mayenne fit publier une abolition en faveur des autres qui pouvoient avoir contiibué à la mort du président Brisson, et des deux conseillers.
Ils étoient entrés tous trois dans la ligue dès avant l'an 1587.
^ Tous ces seigneurs furent pris à la bataille d'Ivri par les soldats de Henri IV, qui les traita avec beaucoup d'humanité.
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qui me doivent sçavoir gré si ne les nomme, lesquels il n a pas faict pendre, le pouvant et devant; quia non vuU mortem peccatoris, sed lU resipiscat, comme plusieurs ont faict: Et neantmoins ' nous autres catholiques le tenons pour hérétique relaps : Ergo monsieur le lieutenant est pire qu'heretique, qui a faict pendre ses meilleurs amis, lesquels luy a voyent mis le pain en la main. De dire que cela soit faict ad majorem cautelam, pour ravaler Torgueil et insolence des Seize, cela est bon, mais cependant^ on s'estrangle: Et ne peut, ce dicton, empescher que nous ne soyons toujours jugez et reputez grands badaux, et caillettes, sots en latin, et en françois, de l'avoir enduré, et qui pis est, que les politiques ne concluent, in modo et figura, que la Sorbonne peut errer: chose qui me feroit de rechef devenir insensé, et courir les rues^. Car si cela avoit lieu, nous ne sçaurions prouver par toutes les fleurs de nostre rhétorique, ny par toutes les loix fondamentales du royaume,
' Est hérétique ou tenu pour tel; variante de l'édition de xSpg, et des suivantes.
^ Cependant (se pendant) on s'estrangle. C'est la leçon des premières éditions, et la seule bonne. « En se pendant on s'étrangle » ne vaut rien. L'autre n'est ceitainement pas de bon goût, mais elle est du temps, et, bien ou mal , elle est françohe. Ce genre d'esprit domine dans la Satyre Menippée.
^ Roze avoit de temps en temps des atteintes de folie.
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dont monsieur de Lyon a faict si grand cas ', que tant de milliers de pauvres chrestiens que nous avons faict et faisons mourir de faim , de fer, et de feu , par nostre précipité décret, deussent estre jugez vrais martyrs, si tant est que nostredit décret ne les a peu absoudre du serment de fidélité, et obéissance naturelle que les subjects doivent à leur prince. Parquoy Messieurs, je vous supplie au nom de nostre académie, de pallier ce faict icy le plus catholiquement qu'on pourra, comme monsieur le légat faict les intentions du pape Sixte % qui n'aymoit pas tant la ligue qu'on disoit^ . Au reste, je vous fourniray tant de passages de l'Escriture que vous voudrez : car j'en ay à revendre^. Mais sur tout, messieurs, je vous re-
' Raillerie contre l'archevêque de Lyon, dont on connois soit les sentiments touchant les libertés de l'Église gallicane.
' Le dessein du pape Sixte contre le roi d'Espagne étoit de le chasser du royaume de Naples, et c'étoit à cela qu'il vouloit employer son argent. Le roi d'Espagne en étant averti envoya un ambassadeur à Rome pour sommer le pape de contribuer de ses trésors à la guerre contre les hérétiques de Finance en faveur de la ligue. Le pape fit dire à cet ambassadeur que s'il lui faisoit cette sommation , il lui feroit trancher la tète. L'ambassadeur ne passa pas outre.
^ D'abord il eut beaucoup de penchant à la favoriser, mais les belles qualités du roi de Navarre, et son bonheur continuel, le prévinrent bientôt en faveur de ce prince. C'est assez souvent l'effet du bonheur.
^ Il avoue un moment après qu'il recevoit des pensions au prix
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commande nos pensions', et de messieurs nos conducteurs de la saincte faculté de theolojijie, comme aussi de messieurs les curez et prédicateurs , pour lesquels je parle : car vous avez affaire de nous , et ne vous en sçauriez passer. Et madame de Montpensier a bien sçeu dire qu elle gaignoit plus de villes , et faisoit plus de besongne avec un peu de doublons qu elle distribuoit aux prédicateurs et docteurs, que le roy de Navarre ne faisoit avec toutes ses tailles , et armées. Je vous adverty de bonne heure que si ne fournissez à l'apointement, il y a danger que nous ne nous mettions tous à prouver, qu'il n'est que d'avoir un roy légitime, eiiam discole, pourveu qu'il nous laisse le pain de chapitre % et le purgatoire^, sans rien innover jusques au futur concile. Mais en attendant advisez si nous ferons un roy ou non. Jesçay
desquelles il entreprenoit de justifier tous les plus grands déportements des ligueurs.
" Encore Janotus de Bragmardo, le prototype de cette délicieuse plaisanterie: « Si vous nous les rendez (nos cloches) à ma re- « queste, j'y gaigneray dix pans de saulcices, et une bonne paire « de chausses, qui me feront grand bien à mes jambes; ouilz ne « me tiendront pas promesse. » {Gargantua , liv. I, chap. xix.)
^ Il entend par ces mots l'entière et libre jouissance des grands biens dont les ecclésiastiques étoient en possession.
^ La doctrine du purgatoire , qui avoit produit le pain de chapitre, est tout ce qu'il comprenoit de ses croyances.
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que monsieur le lieutenant vouclroit bien l'estre : aussi feroit son nepveu, et encore son frère le duc de Nemours, et je ne doute pas que les ducs de Savoye et de Lorraine n'en ayent autant d'envie : car à la vérité ils y ont autant de droit l'un que l'autre. Quant au duc deMercur", ses agents y feront autant que luy. S'il eust pris de bonne foy le roy de Portugal dom Anthoine % et Feust livré à son bon amy le roy tres-catliolique comme il luy avoit promis , je croy qu'il se fust contenté des droits qu'il a au duché de Bretagne^, pareils à ceux qu'avoit son ayeul Jean par sa femme. Mais icy, qui n'y est, n'y prend. Premièrement je vous conseille de ne vous arrester pas au duc de Savoye , ny au duc de Lorraine , ce ne sont , en parlant par révérence, que des couilles qui ont assez affaire à leur maison. Je m'asseure qu'ils se contenteront de peu : si vous voulez laisser au savoyard le Dauphiné et la Provence, avec une partie du Lyon-
' L'édition que nous suivons l'appelle ailleurs Mercœur, et nous nous sommes conformés à cette irrégularité d'orthographe, parceque nous avons pensé que cette fois elle vouloit jouer sur son nom. Peut-être cependant n'est-ce qu'une faute typogiaphique.
^ Le duc de Mercœur se serait effectivement saisi de la personne de don Antonio, si son dessein n'eût été piévenu par la duchesse de Loudunois, qui donna retraite à ce roi fugitif et malheureux.
^ Il prétendoitau duché de Bretagne par sa femme, Marie de Luxembourg, de la maison de Penthièvre.
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nois, et du Languedoc, pourveu que vous luy faciez prendre Genève, je voudroy gager ma vie qu'il ne vous demandera plus rien , que la confiscation d'Ediguieres. Quant au duc de Lorraine, ostez luy le duché de Bouillon, et luy baillez Sedan, Metz, toute la Champagne, et j)artie de Bourgongne qui est à sa bienséance, vous l'appaiserez par après pour un morceau de pain'. Je viens maintenant à vous, monsieur de Guyse, fils de bon père et de bonne mère, que les prophéties ont de long temps destiné aux royaumes et empires , et vous ont surnommé Pépin le brief : vous voilà sur le poinctd'estre un grand Charle Magne, vostre grand bis-ayeul si marché tient. Mais regardez à ne vous laisser pas tromper : ces messieurs d'Es^^agne, encore qu'ils soient nos bons amis, et bons catholiques, ne sont pas marchands à un mot, et ce n'est jDas da ceste heure: car il y a plus de deux mil ans qu'ils s'en meslent, et qu'on leur donne le nom d'estre fins à doubler \ Ils vous promettent ceste divine infante en mariage, pour la faire royne in solidum, avec vous : mais prenez garde que le duc de Feria n'ait rem-
' Cela rappelle le duc de Menuail et le comte Spadassin, qui faisoient si bon marché des troupes de Gargantua.
^ Fin contre fin ne vaut rien pour doublure , était déjà proverbe.
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ply ses blancs sijjnez sans charge. Il en a une pleine bouete , dont il se sert à toutes occurrences , comme d une forme à tout soulier, et d'une selle à tous chevaux: il les date, ou antidate avec son urinai' quand il luy plaist. J'ay peur, quelque chose qu'il nous ait proposée, que ce ne soit qu'artifice pour nous amuser, quand il a veu que ne voulions entendre à rompre la loi salique: si vous avez tant soit peu de nez, vous le sentirez. Car nous sçavons de bonne part que le mariage est desja accordé d'elle, et de son cousin l'archiduc Ernest^ : adde que ceux de la maison d'Austriche font comme les juifs, qui ne se marient qu'en leur famille, et s'entretiennent par le cul l'un l'autre comme hannequins^ ou hannetons. Quittez donc ceste vaine espérance de gynaecocratic^,
' Suivant les anciens commentateurs, c'étoit une composition oiî il entroit de i'urine , en sorte que l'encre paroissoit et disparoissoit, et se couvroitavec d'autre encre, selon qu'ilplaisoit au duc, qui consultoit en cela les intérêts du roi d'Espagne ; mais ceci pourroit bien signifier autre chose.
2 Dans un autre endroit notre édition écrit Arnest, mais c'est pour produire un de ces jeux de mots si affectionnés par l'esprit du temps, et auxquels nos auteurs faisoient volontiers le sacrifice de l'orthographe.
^ L'on avoit remarqué que ceux de la famille des Mannequins , qui étoit presque toute ligueuse , se marioient souvent ensemble.
^ Parceque sa puissance seroit le résultat de son mariage , et que c'est à sa femme seulement qu'il devroit le titre de roi.
SATYRE MENIPPÉE. iSy
et croyez que les petits enfants s'en moquent, et en vont des] a à la nioustarde. J'en ouy l'autre jour un qui revenant tout bellement de la taverne, chantoit ce quatrain :
La ligue se trouvant camuse , Et les ligueurs fort estonnez, Se sont advisez d'une ruse :
C'est, de se faire un roy sans nez'.
Mais si j'eusse peu le faire attraper par le com missaire Bazin, qui courut après % il n'eust pas moins eu que le meusnier, qui s'est mocqué de nos Estats. Que diriez vous de ces impudents politiques, qui vous ont mis en figure en une belle feuille de papier, desja couroné comme un
' Voyez ci-dessus , page 1 1 8 , note ' .
"^ Jacquet et Bazin, l'un et l'autre commissaires au chàtelet, étoient connus pour avoir eu beaucoup de part à la mort du président Brisson, et des conseillers Larcher et Tardif. Le 19 juin iSgS, le lieutenant-civil leur donna commission, entre autres choses, d'informer contre plusieurs personnes accusées d'avoir parlé avec mépris du pape, du légat, et des princes de Lori'aine. Des plaintes furent portées là-dessus au parlement, comme d'une entreprise qui tendoit à introduire en France l'inquisition d'Espagne. Le lieutenant-civil fut réprimandé, et il lui fut enjoint d'apporter toutes ces pièces au procureur-général , avec défense d'en faire d'autres , et d'employer à l'avenir de ces sortes de gens , lorsqu'il s'agii'oit de procéder extraordinairement contre des bourgeois de Paris. Jacquet et Bazin furent mis sur la liste de ceux qui dévoient sortir de Paris le 3o mars 1594.
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roy de carreaux, par anticipation, et la en mcsme icuille ont aussi mis la figure de la divine infante, couronnée en royne de France, comme vous, vous regardants huze à huze ', l'un l'autre? Et au bas de ladite peinture , ont mis ces vers que j'ay retenuz par cœur, parce qu'il y va du vostre :
Les François espagnols ont faict un roy de France, A l'infante d'Espagne ils ont ce roy promis ; Royauté bien petite et de peu d'importance : Car leur France est comprise en l'enclos de Paris.
N'apporte à ceste fois pour ce froid mariage , O Hymen , dieu nopcier, ton paisible flambeau ; De ces corps eslongnez on assemble l'image, Qui font l'amour des yeux tous deux en un tableau.
C'est une royauté seulement en figure :
La feinte , et non l'amour ce mariage a faict :
C'est bien raison qu'estant roy de France en peinture,
D'une royne on luy fasse espouser le pourtraict.
Si monsieur d'Orléans ^ en qualité d'avocat ge-
' c'est-à-dire hure à hure, ou plutôt vis-à-vis. On avoit ainsi peint finfante d'Espagne avec le duc de Guise, à l'imitation d'anciennes monnoies où Ferdinand et Isabelle, roi et reine d'Espagne, sont représentés face à face.
* Raillerie contre le sieur d'Orléans, grand ligueur, qui soutenoit les imprimeurs des libelles contre le roi, au lieu de les poursuivre comme il l'auroit dû.
lierai , veut faire recherche de ces meschants ' imprimeurs politiques, c'est sa charge et se cognoist aux caractères, et ses bons compères Bichon, N. Nivelle', Chaudière, Morel, et Thierry, descouvriront la matrice^, quant à moy je m'en déporte : car ces hérétiques sont mesdisants comme diables , et craindroy qu'ils feissent quelque livre contre nioy, comme ils ont faict contre le docteur catholique et jurisconsulte Chopin , soubs le nom de Turrelupin'^. Messieurs du parquet'' y feront leur devoir, more et loco solitis. Je me contente de prescher la parole de Dieu , entretenir mes bedeaux, et solliciter mes pensions. Tout cecy soit dit par parenthèse. Mais monsieur de
' Ce mot ne se trouve point dans l'édition de iSgg.
2 Imprimeurs et libraires de Paris , li{jueurs forcenés , principalement Bichon, des presses duquel sortirent beaucoup de livres en faveur de la ligue, entre autres le rare Discours sur ce cjui est advenu aux Estais de Blois. Nivelle, Chaudière et Thierry imprimèrent les Sermons non moins rares de la Simulée Conversion , par Jean Boucher.
^ Ce mot, qui s'emploie pour désigner le moule qui sert à fondre les caractères d'imprimerie, doit s'entendre ici par extension du lieu même où l'on imprime.
4 Ce livre , intitulé : Antichopinus per Turlupinum , fut composé par le sieur de Villiers Hotman, fils du jurisconsulte Hotman. C'est un pastiche très piquant des pamphlets si connus de Curion et d'Ulrich Hutten.
^ Plusieurs éditions portent -. Messieurs du partj, leçon qui ne vaut pas la première.
i6o SATYRE MENIPPÉE.
Guyse, mon enfant, croyez nioy, et vous croirez un fol ', ne vous arrestez plus à cela : ce n'est pas viande pour vos oyseaux : n'en haussez pas vostre train, ny n'en allongez pas vostre table pour cela, il y a du foin , il n'y a que les bestes qui s'y amusent "^ ; mais faictes mieux : obtenez du sainct père une belle croisade contre les Turcs, et allez reconquérir ce beau royaume de Jérusalem, qui vous appartient à cause de Godefroy vostre grand oncle, aussi bien que la Sicile et le royaume de Naples^. Combien de palmes et de trophées vous attendent : combien de sceptres et de couronnes se préparent pour vous , si vostre horoscope ne ment, comme vous dites que n'avez point de fortune bornée. Laissez ce malotru royaume de
' « Vous savez que je passe et qu'on me connoît pour un fou; « c'est pourquoi croyez mon conseil, puisqu'on dit communément «que les fous prophétisent. >> C'étoit par la même raison] que Panurge consultoit Triboulet, sur ce qui devoit lui arriver au cas qu'il se mariât.
^ '< Vous croyez pouvoir devenir roi de France , mais vous y « serez trompé. » Dans Rabelais, le maître-d'hôtel disoit au jeune Gargantua : Tu nous as baillé foin en corne, c'est-à-dire, tu as voulu te jouer de nous. On attachoit du foin aux cornes des^ animaux dangereux, pour prévenir les passants contre leurs attaques.
^ Il est remarquable qu'un homme du même nom se soit rappelé ce conseil prophétique. Mieux secondé, car il n'avoit pas besoin d'être ni plus habile , ni plus brave , un duc de Guise montoit sur le trône de Naples, à la suite de la révolution de Mazaniel.
France à qui daignera s'en charger : il ne vaut pas que vostre esprit, né pour les empires et la monarchie universelle du monde habitable, s'humilie à si petits desseins et indignes de vous, et de vostre feu père, que Dieu absolve, s'il est permis d'ainsi parler des Saincts'. Et vous, monsieur le lieutenant (à qui il faut maintenant que je parle), que pensez vous faire? Vous estes gros et replet : vous estes pesant et malefîcié ^ : vous avez la teste assez grosse pour porter une couronne : mais quoy, vous dites que n'en voulez point, et qu'elle vous chargeroit trop? Les meschants politiques disent qu'ainsi disoit le regnard des meures^. Vous empeschez soubs main que vostre nepveu ne soit esleu : vous deffendez aux députez qu'on ne touche point sur ceste grosse corde de la royauté : Que ferons nous donc? il nous faut un roy : lequel, comme disent les docteurs politiques, melius sumitiir, cjuàm quœrilur. Vous faictes croire au roy
1 Les ligueurs considéroient les Guise comme des martyis.
= Allusion aux suites de ses débauches vraies ou fausses. Quant à son embonpoint, on se rappelle la plaisanterie de Henri IV qui, après la pacification , s'amusa à le faille marcher long-temps à côté de sa chaise , et qui le voyant vaincu de fatigue et noyé de sueur, lui dit ce mot charmant : « Foi de gentilhomme, mon cousin , nous « ne prendrons jamais d'autre vengeance de vous. »
3 Des meures, ou des raisins :
Ils sont trop verts et bons pour des goujats.
ï62 SATYRE MENIPPÉE.
d'Espagne que vous gardez le royaume de France pour luy et pour sa fille : et soubs ceste espérance, vous tirez du bon homme tout ce que les Indes et le Pérou luy peuvent envoyer : il vous entretient vostre j)lat : il vous envoyé des armées, mais non pas à vostre dévotion : car il se garde de vous , et vous deffiez l'un de l'autre comme aveugles, et vous entendez comme larrons : cependant vous avez irrité les Seize qui vous accusent qu'estes un marchand de couronnes ' , et avez mis celle de France au plus offrant: ils en font des livres à vostre préjudice, ou ils déchiffrent toutes vos actions : ils disent que vous avez des pratiques sourdes avec le Biarnois, et luy faictes porter des paroles par Villeroy et Zamet, pour l'endormir, et luy faire entendre qu'estes bon françois : et ne serez jamais espagnol , et que pouvez luy remettre Paris, et luy rendre tout son royaume paisible quand il aura esté à la messe, et recogneu nostre sainct père: et soubs ceste ruse avez tiré quarante mil escus politiques pour trois mois , qui de-
' Le duc de Mayenne avoit d'abord offert la couronne au roi d'Espagne, à condition qu'il seroit vice-roi et lieutenant général; il l'avoit ensuite offerte à l'archiduc Ernest, ou Arnest, moyennant six cent mille écus ; enfin il l'avoit offerte aux ducs de Lorraine et de Savoie; mais toutes ces offres n'empêchoient pas qu'il n'eût un violent désir de s'en emparer.
SATYRE MENIPPÉE. i63
voyent valoir pour quatre, à dix mil escus pièce, faisant entendre que le roy d'EsjDagne rougneroit vos distributions s'il seavoit que traitassiez d'accord avec les hérétiques. Mais on a descouvert que secrètement vous envoyez vos agents à Rome et en Espagne , pour empescher que le pape ne luy donne absolution s'il la demande, et pour susciter le roy d'Espagne d'envoyer nouvelles forces sur la frontière. Vous pensez estre bien fin : mais vos finesses sont cousues de fil blanc : enfin tout le monde les veoit : car ces politiques ont des dragons ' sur les champs qui prennent tous vos pacquets et devinent par art diabolique tous vos chiffres , aussi bien que ceux du roy d'Espagne et du pape, tant subtils puissent ils estre : si bien qu'ils sçavent toutes vos faciendes% et à Rome et
* Les arquebusiers à cheval qui furent appelés dragons en i585. Ces arquebusiers avoient succédé aux anciens argoulets, dont ils n avoient pas tout-à-fait perdu la dénomination dans l'usage vulgaire. Il paroît, par ce passage, qu'ils exerçoient alors des fonctions qui exigeoient beaucoup d'adresse et d'esprit, et c'est peut-être par allusion à ce genre d'esprit qu'on leur donna le nom de dragon qui étoit celui d'un esprit de déception et de malice. Celui d'ar^ou/efnejouissoit pas d'une acception beaucoup plus flatteuse. Le traducteur des Aventures de Lazarille de Tonnes l'appelle ainsi dans les jolies éditions de Bruxelles, « Ce facétieux « argoulet a fait des tours durant sa vie, plus que n'a fait Jodelet « ni tous ceux de sa main. »
^ Vieux mot employé ici dans le sens d'intrigues , menées , etc.
i64 SATYRE MENIPPÉE.
à Madrid, et en Savoye et en Allemagne: vous befflez' tout le monde, et tout le monde vous beffle aussi : danger y a que ne deveniez ce que fut le comte de Sainct-Paul , connestable de France du temps du roy Loys XI , lequel après avoir abusé son maistre , et le duc de Bourgongne , et le roy d'Angleterre tout un temps, enfin fut faict cardinal en Grève % [vous vous pouvez et devez souvenir de ce que le duc de Feria en dit une fois à Marteau vostre conseiller et secrétaire d'estat^]. Quant à estre roy de vostre chef, ne vous y attendez pas , vostre part en est gelée : tous vos aisnez s'y opposent: vos cousins compétiteurs feroyent plustost session ad partes^, que de l'endurer: les Seize ne veulent plus de vous : car ils disent qu'ils vous ont faict ce que vous estes , et vous les pendez ,
' On a déjà vu précédemment que le vieux mot heffler signifie moquer.
^ Horrible plaisanterie qui fait allusion à la couleur du sang que présente le tronc d'un homme décapité. Cette idée se trouve reproduite au tome suivant, dans les vers sur le cardinal de Lyon :
Et chassez ce sinistre oyseau Qui dit que maistre Jean Rozeau Vous doit le chapeau rouge en grève.
Une des anciennes éditions porte : Jean Rouzeau. C'étoit le nom du bourreau.
^ Ce qui est compris entre deux crochets ne se trouve pas dans les premières éditions.
* C'est-à-dire , bande à part.
SATYRE MENIPPilE. i65
et diminuez leur nombre tant que pouvez : le peuple avoit espéré sur vostre parole que vous déboucleriez la rivière, et renderiez les chemins et le commerce libre : mais ils voyent au contraire qu'ils sont plus serrez que devant, et que le pain et le peu de bien qu'ils ont pour vivre , ne vient pas de vostre bien-faict , ni de vostre vaillance , mais de la libéralité du Biarnois , et de son bon naturel, ou de l'avarice des aquiteurs qui en tirent tout le profit : Bref, la plus-part croit que voulez prolonger tant que pourrez la lieutenance en laquelle on vous a mis, et vivre tousjours en guerre et en trouble , bien à vostre aise , bien servy, bien traité , bien gardé de souysses et d'archers , qu'il n'y manque que les hoquetons et Sibilot ' pour estre roy, pendant que tout le reste du peuple meurt de maie rage de faim. Vous voulez garder les gaiges, et estre curateur perpétuel aux biens vaquants, qui empesche et prolonge tant qu'il peut la délivrance des criées de peur de rendre compte. Au reste vous ne pouvez estre roy par le mariage de l'infante [si vous ne faictes ce que vous conseille le legat^]: vous estes marié, etmet-
' C'étoit le fou de la cour de Henri III. L'auteur veut dire par là que si le duc de Mayenne avoit eu des hoquetons et un fou à gage, sa maison auroit été aussi complète que celle du roi.
2 S'il ne se débarrassoit de sa vieille femme, selon la permission
i66 SAl^YRE MENIPPÉE.
tez le doigt au trou : car vous avez chevauché la vieille', qui se garde bien du bouquon% et puis il faudroit un autre ranionneur que vous à ceste garse de trente ans noire comme poivre , et d'apetit ouverte D'avantage, quand nous vous aurions esleu roy, vous auriez affaire au Biarnois, qui sçait mille tours de basque, et c{ui ne dort que tant qu'il veut, et à l'heure qu'il veut ^ : lequel se rendant catholique , comme il vous en menace , tirera de son costé tous les potentats d'Italie et d'Alle-
que le légat sembloit lui en avoir donnée, en promettant sur la fin de sa harangue une entière absolution de tout ce qu'on feroit contre les règles de l'Évangile. Du reste, ces mots ne se trouvent pas dans les premières éditions.
1 Henriette de Savoie, fille d'Honoré, bâtard de Savoie, marquis de Villars, et amiral de France. Le duc de Mayenne l'épousa étant veuve de Melchior des Prez, seigneur de Monpesat, dont elle avoit eu deux fils et trois filles.
^ Le houcjuon des Lombards , ou le poison.
^ Ces mots: noire comme poivre^ et d'apetit ouvert ne se trouvent pas dans les dernières éditions. Dans l'édition supposée de Turin, on lit: A cette brunette de trente ans. Les divers changements qu'on a fait subir en cet endroit aux premières éditions viennent de ce qu'on a trouvé quelque chose de trop choquant dans les mots garse et noire; mais le premier de ces mots ne se prenoit point autrefois en mauvaise part, et le second s'employoit comme synonyme de brune.
* Velox et insomnis : nous l'avons remarqué ailleurs. On comprend d'ailleurs aisément que le Biarnois sache mille tours de Basque.
magne: et quant et quant le cœur de tous les gentils-hommes François, dont vous voyez desja la plus part bransler au manche, et minuter leur retraite avec tant de pauvres villes affligées , lasses de la guerre et de la pauvreté, qui ne demandent autre chose que ceste couleur et bonne occasion pour se retirer du pair, et en couvrir ou colorer leurrepentance. Songez y, monsieur le lieutenant, pour la pareille : vous avez beau faire le roy, et contrepetter ' le Biarnois en edicts et déclarations, en seaux, en gardes, en grands prevosts et maistres des requestes de vostre hostel. Quand vous devriez crever et vous enfler gros comme un bœuf, comme feit la mère grenouille % vous ne serez jamais si gros seigneur que luy, encore qu'on die qu'il n'a pas de gresse sur tout son corps pour paistre une alouette. Mais sçavez vous que vous ferez? je vous conseilleroy, si n'estiez bigame ^, de vous faire abbé : quiconque sera roy ne vous refusera pas l'abbaye de Glugny qui est de vostre
' Contrepetterie se dit, comme on le voit dans Tabourot, d'une métathèse de lettres ou de mots , et il est employé ici par extension pour la parodie ridicule du cérémonial d'une cour légitime.
' Phèdre, liv. I, fab. xxiv. La. Foistaike, liv. I, fab. ni.
^ Ce n'étoit pas qu'il eût deux femmes, mais parcequ'il avoit épousé une veuve, ce qui, en droit canonique, constitue une espèce de bigamie, que certains casuistes appellent mieux néo^ garnie.
i68 SATYRE MENIPPEE.
maison': vous aymez la soupe grasse, et vous ruez volontiers en cuisine : Vous avez le ventre ample et spacieux, et si serez couronné : je dy couronné de la mesme couronne, et vostre couronne faicte des mesmes ciseaux que madame vostre sœur ^ disoit avoir penduz à sa ceinture pour faire la couronne monachale de feu Henry de Valois^ : Vous ne m'en demandez ne foy ne serment, mais je suis de cet advis. Je ne parleray point icy de monsieur de Nemours vostre frère utérin (les politiques disent adultérin) cestuy là a faict caca en nos paniers : il a ses desseins à part, et ressemble Picrocole , qui par discours bien raisonnez se faict
' Le premier abbé commandateur de Cluni fut Jean , cardinal de Lorraine, qui obtint cette abbaye en 1629, et tous ses successeurs furent pris dans la famille de Lorraine, pendant près d'un siècle.
^ Madame de Montpensier qui parle ainsi dans la confession des chefs de l'Union :
Mon adultère , et mon ire effrénée , M'ont faict deux fois avorter mes enfants, Et de mon roy j'ay abrégé les ans.
Et de sa mort l'invention donnée.
^ Depuis que, par décret émané de la Sorbonne le 7 janvier 1 599, Ileni'i III avoit été déclaré déchu de la royauté, pour avoir, disoiton , violé la foi publique et l'a majesté des États de Blois , en faisant mourir les deux frères Guise, les ligueurs ne le nommoient plus que Henri de Valois , soit dans leurs discours , soit dans les libelles qu'ils publioicnt.
monarque du monde pied à pied ' ; s'il peut gouverner le roy des bestes ^ comme il a faict la nef de Paris ^, je diray qu'il sçaura plus faire que maistre Mousclie: ces animaux mescognoissent quelquefois leurs gouverneurs, mesmement s'ils changent d'habit: il ne sera pas mal partagé, s'il parvient à ses prétentions : à quoi vous monsieur le lieutenant, et monsieur de Lyon luy ferez, je croy, de bons offices. Somme toute. Messieurs, vous estes trop de chiens à ronger un os, vous estes jaloux et envieux les uns des autres, et ne sçauriez j amais vou s accorder ny vivre sans guerre, qui nous mettroit en pire estât que devant: Mais je vous diray, faisons comme on faict au consistoire à l'élection du sainct père. Quand deux cardinaux briguent la papauté , les autres cardinaux de peur d'encourir la haine de l'un ou de l'autre choisissent un d'entre eux le plus foiblede reins et le font pape : faisons en ainsi. Vous estes quatre ou cinq brigands^ au royaume, tous grands princes
' Gargantua, liv. I, chap. xxxiii.
^ C'est-à-dire Lyon. Ceux de cette ville, dont il étoit gouverneur, l'arrêtèrent prisonnier.
^ Parceque la ville de Paris avoit, comme aujourd'hui, pour armes, un navii-e d'argent. Le duc de Nemours avoit été gouverneur de cette ville en iSgo.
^ Il vient de dire : « Quand deux cardinaux briguent la papaui< té, etc. » Brigants ou briguants e^t donc pris ici comme participe,
lyo SATYRE MENIPPÉE.
et qui n'avez pas faute d'appétit: je suis d'advis que pas un de vous ne soit roy, je donne donc ma voix à Guillot Fagotin, marguillier de Gentilly, bon vigneron , et pi eudliomme , qui chante bien au leterin , et sçait tout son office par cœur : cela ne sera pas sans exemple en tel temps celuy cy : tesmoin la Harelle de Rouen , ou l'on feit roy un nommé le Gras ', plus mal advisé que Guillot. Et voicy ou je fonde mon advis : j'ay leu quelquefois ce grand et divin philosophe Platon . qui dit que les royaumes sont heureux ou les philosophes sont roys, et ou les roys sont philosophes. Or sçay je qu'il y a tantost trois ans que ce bon marguillier et sa famille avec ses vaches médite jour et nuict la philosophie en une sale de nostre collège % en laquelle y a plus de deux cents bonnes années qu'on y a leu et traité, et disputé publiquement
et cette espèce d'allusion, si méconnue jusqu'ici dans la Satyre Menippée, s'y reproduit à tout moment. Cependant ce tour équivoque diminue de beaucoup la grossièreté de l'expression , et sied mieux par conséquent à notre esprit et à notre caractère. Un jeu de mots est plus François qu'une injure.
' Il en a déjà été fait mention dans la Satyre Menippée , ainsi que de la Harelle de Rouen. Voyez page Sa.
2 Pendant le second siège de Paris, les collèges servirent de retraite aux paysans ; et les classes , converties en étables , furent remplies de vaches et de veaux. Voltaire dit long-temps après :
De mainte église on fit mainte écurie.
la philosophie , et tout l'Aristote , et toutes sortes de bons livres moraux : il n'est pas possible qu'ayant ce bon homme resvé, sommeillé et dormy tant de jours et de nuicts, entre ces murailles philosophiques, ou tant de sçavantes leçons et disputes ont esté faictes , et tant de belles paroles proférées , il n'en ait demeuré quelque chose qui ait entré et pénétré dedans son cerveau , comme au poète Hésiode , quand il eut dormy sur le mont Parnasse. C'est pourquoy je persiste, et entends qu'il soit roy comme un autre.
Gomme monsieur Roze achevoit ces paroles , il sourdit' un grand murmure entre les dejDutez, les uns approuvants, les autres reprouvants son opinion , et furent veus les princes et j)rincesses chucheter en l'aureille l'un de l'autre: mesme fut ouy que monsieur le lieutenant dit tout bas au légat : Ce fol icy gastera tout nostre mistere. Neantmoins ledit Roze voulut continuer son propos : mais quand il veit le bruit recommencer, avec un claquement gênerai de mains , il se leva en colère, et cria en voix stentoree ^ : Comment,
' c'est-à-dire il s'éleva , de surgere. Le verbe sourdre ne s'emploie plus aujourd'hui qu'en parlant des eaux, et signifie sortir de terre.
^ D'une voix de Stentor. Les latins le disoient, mais très rarement. Il se trouve dans Arnobc. C'est au reste un de ces noms
Messieurs, est il pas permis icy de dire ce qu'on pense? N'auray je point liberté de parler et conclure mes arguments , comme a faict monsieur de Lyon? je sçay bien que si j'eusse esté courtisan comme luy, je n'eusse nommé personne: car il avoit charge du clergé de nommer le comte de Bouchage frère Ange ' pour espérance que ce prince aymant le changement , changeroit aussi nos misères en coup du ciel: mais je vous prie gardez le pour porter l'oriflamme aux batailles : car il luy doit suffire d'avoir quitté la besace, A ces mots chacun se mit de rechef à crier, et siffler : et combien que les heraults , et massiers hurlassent : Qu'on se taise, n'osants dire: Paix /à, et que monsieur le lieutenant commandast plusieurs fois de faire silence, il ne fut possible d'appaiser le bruit , tellement que ledit sieur recteur suoit, tempestoit, escumoit, et frappoit du pied: et voyant
factices créés d'analogie pour exprimer l'idée du poëte. On le croit fait de Slêva, gémir, pousser des cris étouffés.
' Il prit, quitta, reprit et le froc et la haire.
D'abord maréchal de France, il se fit capucin. Voulant ensuite sortir du monastère et quitter l'habit, il prit pour prétexte l'intérêt de la religion catholique, et obtint du pape la permission de changer de profession, et de s'armer pour la ligue comme chevalier de Malte; enfin rentré dans l'état religieux en iSgg, il mourut capucin en 1 6o3 , à Rivoli , revenant à pied de Rome à son couvent de Paris.
qu'il n'y avoit plus moyen de reprendre son thème ', cria le plus haut qu'il peut : Messieurs , Messieurs, je vois bien que nous sommes à la cour du roy Petault , ou chacun est maistre ^ : je le vous quitte, qu'un autre parle.
J'ay dit.
Et là dessuz se rassied en grommelant , et s'essuyant le front, et luy eschapperent à ce qu'on dit quelques rots odoriférants de l'estomac, qui sentoyent le parfum de sa colère avec des paroles en basse notte, se plaignant qu'on avoit fraudé l'assignation envoyée d'Espagne, pour messieurs les docteurs, et que d'autres en avoyent faict leur profit, mais que ce seroit l'or deToulouze^, qui leur cousteroit bien cher.
Enfin la rumeur commença un peu à se racoiser^, monsieur de Rieux le jeune ^, comte et gar-
' Le fil de son discours.
^ Une cour où tout le monde demande ce qui lui convient, et où l'on n'entend d'autre mot que Peto. De là, une pétaudière.
^ Le consul Quintus Servilius Cœpion ayant pillé Toulouse, et son armée s' étant emparée des richesses prodigieuses dont les temples de cette ville étoient remplis, tous ceux qui touchèrent à l'or de ce pillage périrent d'une mort misérable ou cruelle. ( Aclu- Gelle, liv. III, chap. ix.)
* A s'apaiser.
^ On l'appelle ici monsieur de Rieux le jeune, pour faire entendre qu'il n'étoit pas de l'ancienne maison de Rieux, dont étoient messieurs de Sourdeac et de Beaumont.
dien de Pierre-font , député pour la noblesse de France, habillé d'un petit capot à l'espagnole, et une haute fraize, se leva pour parler, et ayant mis deux ou trois fois la main à la gorge , qui luy demangeoit', commença ainsi.
' Parcequ'il fut pendu. C'est par une semblable allusion que l'auteur lui fait dire au commencement de sa harangue : Et suis un jour pour monter bien haut h reculon.
HARANGUE