‹ Saül (volume 2)Chapitre 29 sur 58 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

SAUL, sortant de sa tente.

L'ombre fuit, et la terre a salué l'aurore; Quand le Dieu d'Israël me regardait encore, Chaque jour m'annonçait un bienfait du Seigneur; Chaque jour maintenant m'apporte son malheur. Quand le flambeau des deux va finir sa carrière, Je crains l'ombre : il revient, et je hais la lumière. Mais qui cache aujourd'hui son disque pâlissant? 0 ciel! il s'est voilé d'un nuage de sang!

D'une clarté livide il couvre la nature. Voyez les eaux, le ciel, les rochers, la verdure, Tout ne se peint-il pas d'une horrible couleur? — Soleil, je te comprends, et je frémis d'horreur.

MICHOL

Mon père, calmez-vous, jamais sur la nature L'aurore n'a paru plus sereine et plus pure.

JONATHAS

Oh! mon roi, quel prestige a fasciné vos yeux? Jamais un jour plus beau n'a brillé dans les cicux.

Qui me soulagera du poids de ma vieillesse? Hélas! qui me rendra les jours de ma jeunesse? Aux plaines de Gessen qui conduira mes pas? Qui me rendra ma force au milieu des combats? Qui me rendra ces temps où, dans le sang trempée, Brillait comme l'éclair ma formidable épée; Où, comme un vil troupeau dispersé devant nous,

Le superbe étranger embrassait mes genoux? Autrefois tous mes jours se levaient sans nuage; Tel qu'un jeune lion amoureux du carnage, Chaque jour j'attaquais un ennemi nouveau, Chaque jour m'apportait un triomphe plus beau ; Israël reposait à l'ombre de mes tentes; Je chargeais ses autels de dépouilles sanglantes, Et le peuple de Dieu, couronnant son vengeur, Disait : Gloire à Saùl! — et moi : Gloire au Seigneur!

Un moment de silence.

Et maintenant qui suis-je? Une ombre de moi-même, Un roi qu'on abandonne à son heure suprême. Combattant vainement celte fatalité, Ce pouvoir inconnu par qui je suis dompté, Persécuté, puni, sans connaître mon crim », Par une main de fer entraîné dans l'abîme, Triste objet de pitié, de mépris ou d'effroi, L'esprit du Dieu vivant s'est retiré de moi...

MICIIOL.

0 mon père, éloignez cette horrible pensée.

JONATHAS

Rappelez, ô mon roi, votre vertu passée ! Soyez toujours Saûl! Qu'Israël aujourd'hui Retrouve en vous son roi, son vengeur, son appui ! Ramenez la fortune au bruit de votre gloire.

Malheureux, est-ce à moi qu'on parle de victoire?

Va ! loin des cheveux blancs la victoire s'enfuit;

Va! je traîne partout le malheur qui me suit!

Ce bras est impuissant pour sauver ma couronne :

Dieu la mit sur mon front, mais ce Dieu m'abandonne,

Et partout un abîme est ouvert sous mes pas.

JONATHAS

Nous fléchirons le ciel.

On ne le fléchit pas.

Inexorable, au gré de son ordre suprême, 11 conduit les mortels, les peuples, les rois même,

Aveugles instruments de ses secrets desseins;

Tout tremble devantnous, nous tremblons dansses mains!

Sous les doigts du potier l'argile est moins soumise,

Et Dieu, quand il lui plaît, nous rejette et nous brise.

Il m'a brisé, mon fils, j'ai régné, j'ai vécu,

Bientôt ma race et moi nous aurons disparu.

JOXATHAS.

D'où vous vient, ô mon roi, cet effrayant augure?

Va! je lis mon arrêt sur toute la nature ! Un fantôme implacable agite mon sommeil, Un fantôme implacable assiège mon réveil; Mille songes affreux, sans liaison, sans suite, Sont présents à toute heure à mon âme interdite.

— Un jeune homme expirant sous un coup inhumain,

— Un vieillard malheureux se perçant de sa main,

— Un trône en poudre, un roi dont le destin s'achève,

— Un astre qui s'éteint, un astre qui se lève,

— De la joie et du sang, un triomphe, un cercueil,

— Et des chants de victoire et des accents de deuil !...

Ce désordre confus et ces sombres images Peut-être du sommeil sont-ils les vains ouvrages? J'ai fait pour les lier des efforts superflus... Mon fils! depuis longtemps Dieu ne m'éclaire plus.

JONATHAS

Demandez-lui, Seigneur, sa force et sa lumière; Espérez tout de lui!

Que veux-tu que j'espère?

Où sont mes défenseurs, où sont mes compagnons? Le glaive a moissonné leurs vaillants bataillons : Au milieu des combats ils sont tombés sans vie ; Je foule leur poussière, et je leur porte envie. Ils sont morts dans leur gloire en vengeant leur pays C'est moi qu'il faut pleurer, puisque je leur survis. Quel appui, Dieu puissant, reste-t-il à ta cause? Sur quel héros faut-il que mon bras so repose? Un vieillard, un enfant, une femme et des pleur?... Voilà tout mon espoir et tous mes défenseurs !

Il en restait un autre

MICHOL

Et qui donc ?

JONATHAS

0 mon père, N'aviez-vous pas deux fils ? n'avais-je pas un frère ?

Ah I que me dites-vous? regrets trop superflus ! David était mon fils ; hélas ! il ne l'est plus : David n'est plus mon fils ! Ah ! s'il l'était encore ; S'il entendait la voix du vieillard qui t'implore, Si Je Seigneur pour nous armait encor sa main De la fronde sacrée ou du glaive divin, Il rendrait à mes sens la force et la lumière ; Et l'ennemi, perdant son arrogance altière, Sous nos coups réunis tomberait aujourd'hui ! Car David est ma force, et Dieu marche avec lui.

Mais j'ai brisé moi-même un appui si fidèle, C'est par des attentats que j'ai payé son zèle... David n'est plus mon fils, je l'ai trop outragé ; Si mon malheur le venge, il est assez vengé.

JONATHAS

A ce héros, seigneur, rendez plus de justice! Ah ! s'il savait son prince au bord du précipice, Ce héros généreux viendrait, n'en doutez pas, Se venger de vos torts en vous offrant son bras.

Oui, tu dis vrai, sans doute, et ce cœur magnanime Est fait pour concevoir un dessein si sublime ; Mais séparé de nous, au fond de ses déserts Il n'a point entendu le bruit de nos revers ; Il ne reviendra pas me ramener ma gloire.

JONATHAS

Eh bien ! seigneur, eh bien! ce que vous n'osez croire,

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