S AIL
Est-ce un rayon d'espoir qui descend dans mon cœur? Mais pour moi l'espérance, hélas! n'est qu'une erreur.
Avec plus d'abattement.
0 David ! que fais-tu? dans quel climat barbare Gémis-tu, loin de moi, du sort qui nous sépare? Quels monts ou quels rochers cachent tes tristes jours? Dans quel désert languit l'objet de mes amours? Seul, au fond des forêts, peut-être à la même heure, Il lève au ciel ses mains, il m'appelle, il me pleure! Il pleure, et nos soupirs, autrefois confondus, Emportés par les vents, ne se répondent plus. Ah ! pour moi, jusqu'au jour où la main de mon père Aura fermé mes yeux lassés de la lumière, Redemandant David et lui tendant les bras, Mes yeux de le pleurer ne se lasseront pas.
JONATHAS, s'avançant vers Michol.
Épouse de David, que le Dieu de nos pères
Vous comble dans ce jour de ses bontés prospères I
Pourquoi me parlez-vous des bontés du Seigneur?
Je n'ai depuis longtemps connu que sa rigueur.
/iG SAUL.
JOXATHAS.
Le Seigneur est sévère et n'est pas inflexible : Aux cris de l'innocence il se montre sensible, Il abat, il relève, il console, il punit, Tel aujourd'hui l'accuse, et demain le bénit.
MICHOL
J'adore sa justice et ne puis la comprendre : La voix d'un cœur brisé n'a pu s'en faire entendre; Il m'a ravi la joie, et la tombe aujourd'hui Est le dernier bienfait que j'attende de lui.
JOXATHAS.
Mais si ce Dieu, ma sœur, lassé de sa colère, Jetait sur Israël un regard moins sévère? S'il désarmait son bras, s'il ramenait à nous Le vengeur de Juda, mon espoir, votre époux? Si David...?
MICHOL
Ah! cruel, quel est donc ce langage?
Pourquoi d'un tel bonheur me rappeler l'imag .'
Arraché de mes bras depuis un si long temps, David est-il encore au nombre des vivants?
JONATHAS
Eh bien, apprenez donc le sujet de ma joie : Il vit...
MICHOL
Il vit, ô ciel!
JONATHAS
Et Dieu vous le renvoie.
MICHOL
Est -il vrai? quoi ! David... ? — Ne me trompez-vous pas? Je re verrais David?
DAVID, s' élançant du bosquet où il était caché.
David est dans tes bras.
MICHOL
Dieu! n'est-ce point un songe? Est-il vrai que je veille? David l quoi! c'est sa voix qui frappe mon oreille?
Je le vois, je le touche. Oh ! Dieu qui me le rends, Ahl laisse-moi mourir dans ses embrassements.
DAVID
Une seconde fois s'il faut que je la pleure,
Dieu qui vois mon délire, ô Dieu, fais que je meure".
JONATHAS, à David.
Non, rien ne saurait plus l'arracher de tes bras!
MICHOL
Non, nous mourrons ensemble, ou je suivrai tes pas! Mais parle, qu'as-tu fait? dans quel climat sauvage As-tu caché tes jours pendant ce long veuvage? Quel Dieu te protégea? quel Dieu t'a ramené?
DAVID
Hélas! traînant partout mon sort infortuné, Quels bords n'ont pas été témoins de ma misère? J'ai porté ma fortune aux deux bouts de la terre. D'abord, loin des humains, seul avec ma douleur,
J'ai cherché les déserts, et j'en aimai l'horreur;
Des profondes forêts j'aimai les vastes ombres.
Les monts et les rochers et leurs cavernes sombres
M'ont vu, pendant deux ans, troublant leur triste paix,
Disputer un asile aux monstres des forets,
Arracher aux lions leur dépouille sanglante,
Et me nourrir, comme eux, d'une chair palpitante.
Parfois, lorsque la nuit enveloppait les cieux,
Je gravissais les monts qui dominent ces lieux,
Et, parcourant de loin cette immense étendue,
Je revoyais la terre à mes yeux si connue.
La lune, me prêtant ses paisibles clartés,
Me montrait les vallons par mon peuple habités,
La plaine où tant de gloire illustra mon jeune âge,
Et du fleuve sacré le fertile rivage;
Sur son cours fortuné j'attachais mes regards,
Et mes yeux de Sion distinguaient les remparts.
« Voilà Sion, disais-je, et voici la demeure
Où soupire Michol, où Jonathas me pleure :
Tout ce qui me fut cher habite dans ces lieux. »
Et je ne pouvais plus en détacher mes yeux.
Enfin, las de traîner ma honteuse existence,
Dans mes oisives mains je ressaisis ma lance, Et, brûlant de trouver un illustre trépas, J'allai chercher la mort au milieu des combats. J'allai chercher la mort, je rencontrai la gloire, Je volai comme ici de victoire en victoire; Plus d'un peuple étonné me demanda pour roi; J'ai préféré mourir à régner loin de toi, Et je reviens enfin, à mes serments fidèle, Vaincre pour ma patrie ou tomber avec elle.
MICHOL
Mais sais-tu...
DAVID
Je sais tout et ne redoute rien.
Ce bras est votre appui, mon Dieu sera le mien.
Mais Saûl...'
MICHOL
DAVID
Ses malheurs l'auront changé peut-être.
JONATHAS
Fuis ! les moments sont chers, et le roi va paraître ; Que ce bocage épais te dérobe à ses yeux!
David se retire.
MICHOL
Après tant d'infortune, attendons tout des deux.