SCÈNE PREMIÈRE
ABNER
Entendez-vous, seigeur, ces transports d'allégresse « Autour de son héros tout ce peuple s'empresse, Il le nomme son chef, son vengeur, son appui, Et toutes les tribus s'inclinent devant lui.
Oui, ce peuple, en effet, lui rend un digne hommage, Et des faveurs du ciel il voit en lui le gage ;
Songeons a profiter de ce moment d'ardeur : Un peuple sûr de vaincre est à demi vainqueur. Mais toi, si par ton front je dois juger ton âme, Tu ne partages pas l'espoir qui les enflamme : Quel est ce changement? Parle, fidèle ami.
ABNER
Seigneur, vous savez trop si jamais l'ennemi A fait trembler ce cœur vieilli dans les alarmes ; Assez d'exploits peut-être ont illustré mes armes Pour prouver à mon roi qu'une indigne terreur Ne saurait de mon bras démentir la valeur. Mais devant le salut du roi que je révère, Je dois contraindre ici mon courage à se taire ; Et l'esprit occupé d'un plus haut intérêt Va me dicter, seigneur, un avis plus discret : 0 mon roi, tempérez une ardeur trop bouillante, Enchaînez d'Israël la fougue impatiente, Que la sagesse enfin retienne votre bras, Et, loin de les chercher, évitez les combats.
Et qui peutt'inspirer...?
AENER.
Le soin de votre gloire.
Mais enfin pour Ion roi que crains-tu?
ABNEÏt.
La victoire.
Oui, seigneur, oui, tremblez d'être aujourd'hui vainqueur, Si David du succès doit seul avoir l'honneur. Vous savez jusqu'où va, pour ce héros qu'il aime, De ce peuple égaré l'enthousiasme extrême; Vous l'avez déjà vu, trop justement jaloux, Lui prodiguer des noms qui n'étaient dus qu'à vous : Vous le verrez bientôt, plus hardi, plus volage, Vous faire, pour David, un plus sanglant outr, , Dans vos propres succès vous trouver un affront, Arracher vos exploits pour en orner son front, Et peut-être...
J'entends ce que tu n'opcsdire,
Abner, et je rends grâce au zèle qui t'inspire ; Mais ce n'est plus le temps, ami, de ménager Mes propres intérêts dans le commun danger. Le salut d'Israël n'est que dans la victoire ; Qu'un rival préféré m'en dispute la gloire ; Que ce peuple inconstant, proclamant sa valeur, D'un triomphe commun lui donne tout l'honneur, Qu'importe? A son bonheur loin de porter envie, Notre rivalité sauvera la patrie Et juge de nos coups, Israël aujourd'hui Prononcera, s'il ose, entre Saùl et lui.
ABNER
Mais si vous succombez, seigneur...?
Si je succombe, La gloire de ma mort consacrera ma tombe, Et ce sceptre sanglant, jusqu'au bout défendu, Sur ma cendre à mon fils sera du moins rendu.
ABNER
Quoi! vous comptez, seigneur, sur la reconnaissance
De ce peuple fameux par sa lâche inconstance,
Qui, des dieux étrangers stupide adorateur,
Vingt fois pour Bélial a trahi le Seigneur?
Vous pensez qu'à son Dieu, qu'à Moïse infidèle,
Pour le sang de ses rois il aura plus de zèle ?
Qu'il remettra le sceptre aux mains de Jonathas?
Ah ! prince... ah ! jugez mieux: les peuples sont ingrats,
Ils ne savent aimer que ceux qui se font craindre ;
Et leur servile amour, toujours prompt à s'éteindre,
Par un nouveau caprice aussitôt remplacé,
Chez nous du père au fils a rarement passé.
Malheur au fils de roi qui n'a pour sa défense
Que les droits méconnus de sa sainte naissance !
Si, trop voisin du trône, un jeune ambitieux
Jusqu'au trône lui-même osait porter les yeux,
Si Saùl est trop grand pour craindre pourlui-même,
Hélas ! qu'il craigne au moins pour cet enfant qu'il aime !
Va, je suis las de craindre et de flotter toujours Dans ces perplexités où se perdent mes jours!
La prudence me nuit, le doute m'importune, Et je veux corps à corps affronter ma fortune. C'est trop fuir, hésiter, prévoir et balancer 1 Au-devant de mon sort je prétends m'élancer, Et, plongeant hardiment dans ces ombres funèbres, Arracher mon destin du sein de ses ténèbres.
ABNER
Ah ! prince, nos destins ne sont faits que par nous : C'est en les prévoyant qu'on en pare les coups.
Et comment les prévoir, quand par tant de miracles Le ciel ferme partout la bouche à ses oracles? Pour arracher de lui l'obscure vérité Que n'ai-je point offert? que n'ai-je point tenté ? Mais les autels sont sourds, l'arche même est muette. Et dans tout Israël il n'est pas un prophète !
ABNER
Oui, dans l'esprit menteur des prêtres corrompus,
L'Esprit du Dieu vivant, seigneur, ne descend plus : Mais, chez le peuple saint, il est, il est encore Des cœurs simples et pars que le zèle dévore, Et qui, lisant le livre à nos yeux effacé, Racontent l'avenir ainsi que le passé.
Et dans quelle tribu? depuis quand? Quel silence M'en a jusqu'à ce jour dérobé l'existence ? Parle, quel est le nom de cet homme pieux Qu'un mystère coupable a soustrait à mes yeux ?
ABXER.
C'est une simple femme : Endor est sa patrie. L'obscurité longtemps enveloppa sa vie ; Mais, depuis que l'Esprit sur elle est descendu, Tout à coup dans Juda son nom s'est répandu. Elle est dans votre camp ; sa science suprême Confond tous les devins et m'a surpris moi-môme. Sur David et sur vous... elle a lu dans les cieux De sinistres secrets...
Qu'on l'amène à mes yeux !
Toi, garde celte enceinte, et que nul téméraire Pendant cet entretien n'en trouble le mystère 1