PAUL
C'est assez. Qu'on demeure 1 Qu'on retire à l'instant l'ordre que j'ai donné.
Avec égarement et à demi-voix.
Hélas! et tu péris, jeune homme infortuné, Et, nour oleurer ta morl, innocente victime,
Les palmiers de Cadès ont incliné leur cime. Le sang de Samuel sur toi sera vengé !
MICIIOL, bas.
Dans quel égarement le roi paraît plongé !
Haut, k Saiil.
A quels nouveaux ennuis votre âme est-elle en proie, Quand tout respire ici l'espérance et la joie, Quand le Dieu d'Israël, lassé de ses rigueurs, Semble annoncer enfin un terme à nos malheurs ?
Insensés qui parlez d'espérance et de joie,
Que plutôt dans ses pleurs tout Israël se noie !
Quoi! n'entendez-vous pas ces voix des éléments,
Ces soupirs dans les airs, ces sourds gémissements ?
Quoi! ne voyez-vons pas dans toute la nature
Du sort qui nous ^uend l'épouvantable augure ?
Mais non. — Les malheureux!— Le Dieu qui les poursuit
Leur dérobe l'abîme où son bras les conduit.
0 race infortunée ! 6 misérable père !
Est-ce vous que Dieu trompe? Est-ce moi qu'il éclaire?
JOXATIIAS.
0 roi! mettons un terme à cette anxiété, Et dans l'événement cherchons la vérité ; Combattons, et trouvons dans le sein de la gloire La perte ou le salut, la mort ou la victoire.
Ah! s'il ne s'agissait ici que de mon sort, Tu sais, mon fils, tu sais si je fuirais la mort ! Vingt fois déjà, vingt fois avant cette journée, Le glaive aurait tranché ma triste destinée. Dieux ! avec quelle joie, au plus fort des combats, J'aurais sans bouclier précipité mes pas, Et, provoquant les coups delà foule ennemie, Donnant partout la mort, et prodiguant ma vie, Seul contre tous, faisant moi-même mon destin, De mes horribles jours trouvé l'horrible fin ! Mais laisser après moi sans appui, sans défense, Un fils à peine encore échappé de l'enfance, Crédule, environne de pièges imposteurs
Et livré par ma mort à ses persécuteurs !
Ah ! par ce dernier coup mon cœur se laisse abattre.
Eh bien, vivez, seigneur, et laissez-moi combatlre, Conservez à vos fils des jours si précieux ! Laissez-moi seul tenter la fortune et les cieux : Si j'en crois de mon cœur la secrète espérance, Si j'en crois de mon Dieu l'infaillible assurance, Ce bras, que soutiendra le bras de l'Éternel, Seul éncor suffira pour sauver Israël.
S AU L , avec une fureur concentrée.
Quel étrange discours et quel secret outrage !
Je reconnais, David, ce superbe langage !
C'est ainsi qu'autrefois on t'entendit parler
Quand tes exploits aux miens osèrent s'égaler.
Que dis-je? quand ce peuple, en son délire extrême,
Osa mettre ton bras au-dessus du mien même.
DAVID
0 mon maître, oubliez ces coupables clameurs
Qu'expièrent assez mon exil et mes pleurs.
Puis-je les oublier, si lu me les rappelles?
Ai-je besoin de toi pour venger mes querelles?
Penses-tu que Saùl ne peut vaincre sans toi?
Te crois-tu plus heureux ou plus vaillant que moi?
Ton bras suffirait seul ! — Et moi donc? Mon courage
Éclipsé parle tien est-il vaincu par l'âge?
Crois-tu mon sang glacé? crois-tu mon cœur vieilli,
Ma lance sans vigueur ou mon bras amolli?
Jeune présomptueux, dont l'audace commune
S'exalte d'un succès qu'il doit à la fortune !
Va, ce bras qui soutint des fardeaux moins légers
N'a jamais fait siffler la fronde des bergers,
Mais il saurait encor, malgré sa décadence,
Protéger tout un peuple à l'ombre de ma lance ;
Ou, ,ai ce bras vieilli demandait un soutien,
Saùl en choisirait un plus sur que le tien.
DAVID
Dieu sait en quoi j'ai pu mériter cet outrage.
JONATHAS, àSaùl.
Mon père, rétractez cet odieux langage, Connaissez mieux enfin un héros, un ami, Un frère...
Connais mieux ton perfide ennemi, Sous des traits de vertu cachant les vœux du crime, Et qui peut-être en toi n'aime... que sa victime. Crois-tu qu'il vienne ici pour nous prêter son bras? Il vient pour épier l'heure de ton trépas. Je sais ce qu'il attend, je vois ce qu'il espère : Sur ses lâches desseins le ciel bien tard m'éclaire, Mais peut-être assez tôt, du moins, pour prévenir Le triomphe sanglant dont il venait jouir.
David.
Va, monstre, dont mes soins ont réchauffe l'enfance, Tes projets sont connus; va, sors de ma présence, Fuis, et tant que le jour éclairera mes yeux, De ton horrible aspect ne souille plus ces lieux 1
DAVID
Ah ! c'en est trop, seigneur, prenez, prenez ma vie. Tranchez ces tristes jours, objet de tant d'envie, Je puis sans murmurer mourir de votre main ; Mais m'éloignerencor? — Vous l'ordonnez en vain. Je n'irai plus traîner ma honte et mes misères Loin des yeux de Michol, des tombeaux de mes pères; Je n'irai plus montrer aux ennemis de Dieu David errant, proscrit, pleurant loin du saint lieu. Plutôt, plutôt cent fois, aux pieds de l'arche mèmr . Arroser de mon sang une terre que j'aime, Et, présentant mon sein sans défense à vos coups, Prouver mon innocence à tout autre qu'à vous.
SAUL, brandissant .-a lance.
Quoi! tu prétends ici, malgré ton roi, barbare...'/
J 0 N A T II A S , retenant son pore.
Que faites-vous, 6 roi l
SAUL. 10i
MICHOL
Quelle fureur l'égaré ?
JONATHAS, montrant David.
Il tombe à vos genoux sans défense. Ah ! seigneur, Au calme de son front, reconnaissez son cœur.
SAUL, furieux et égaré.
Eh quoi ! tu ne lis pas sous ce masque perfide?
Quoi ! tu n'aperçois pas son glaive parricide?
Son œil cherche le sein que son fer doit percer,
Et, s'il hésite encore, c'est pour mieux l'enfoncer.
Le vois-tu? — le vois-tu? — Fuis, le fer étincelle ;
Hélas ! il est trop tard. — Du sang ! — le sang ruisselle! —
Pour monter à ta place au trône qui l'attend,
Il fait un marchepied de ton corps palpitant,
Ah! d'un monstre du moins— trop tard — purgeons la terre !
Il se précipite sur David.
Meurs, assassin du fils, meurs de la main du père !
Michol et Jonathas font à David un rempart de leur corps. Saûl laisse tomber sa lance. Micliol entraîne David et Jonathas.
SAUL, à Jonathas.
Que vois-je? quoi ! c'est vous, c'est vous qui le sauvez? C'est vous qu'il persécute, et qui le conservez? Qu'avez-vous fait, hélas! trop aveugles victimes? Qu'un seul coup à la terre eût épargné de crimes Mais aussi contre moi mon sang s'est révolté? Où fuir l'arrêt fatal que les dieux ont porté?