‹ Saül (volume 2)Chapitre 43 sur 58 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Qu'il m'est doux de revoir, de serrer dans mes bras Mon fils victorieux dans ses premiers combats ! Que j'aime à voir ce sang rougir tes jeunes armes! Que la gloire à ton front ajoute encor de charmes! Tu seras de Saùl l'héritier et l'égal, Et Saùl en toi seul aime à voir son rival.

JONATHAS

Mon père, d'un enfant exaltez moins la gloire; La gloire est à David ainsi que la victoire !

David seul a tout fait, et je n'ai mérité Que l'éloge assez beau de l'avoir imité.

Que d'éclat me promet l'aurore de ta vie ! Que j'aime ta noblesse et cette modestie Qui renvoie à David l'honneur de tes succès! Mais pour le seul David, je le vois à regrets.

JONATHAS

Pourquoi contre David nourrir cette injustice? De votre haine, ô roi! faites le sacrifice; C'est là l'unique prix que demande aujourd'hui Un fils victorieux qui vous parle pour lui.

Et n'est-ce pas assez de t'accorder sa grâce? Faut-il que de mon cœur tout souvenir s'efface, Que je livre en aveugle au rival de son roi Et mon trône, et mon peuple, et mes enfants et moi?

Que, courant à ma perte et fuyant la lumière, J'éteigne le flambeau dont l'avenir m'éclaire, £t que, sur mes dangers follement endormi, Je m'éveille au pouvoir d'un perfide ennemi?

JONATIIAS.

Votre ennemi ! David ! lui qui nous sacrifie, Seigneur, aujourd'hui même et son sang et sa vie?

Que ne peux-tu, mon fils, porter des yeux plus sûrs

Dans le cœur des humains, dans ses replis obscurs,

Sur leurs desseins cachés répandre la lumière!

Ta jeunesse est crédule autant qu'elle est sincère ;

Tu ne peux soupçonner, déjouer ni prévoir

Des noirceurs que ton cœur ne saurait concevoir.

Mais moi qui les connus, moi qui, mûri par l'âge,

Lis au cœur des mortels plus que sur leur visage,

Je sais les deviner, je sais leur arracher

Le voile où leurs projets cherchent à se cacher.

Je les suis pas à pas dans le sentier perfide

Où la fourbe les couvre, où l'intérêt les guide; Je sais ôter le masque à leurs feintes vertus, Et pour moi l'héroïsme est un piège de plus. Écoute, Jonalhas, veux-tu régner?

JONATHAS

Sans doute, Seigneur, si j'en suis digne et m'en ouvre la route; Simple enfant d'Israël ou successeur du roi, Je veux ce que le ciel lui-même veut pour moi. Mais je ne veux jamais par des soupçons injustes M'assurer le chemin de mes destins augustes; Aux volontés du ciel aveuglément soumis, Le trône m'appartient si Dieu me l'a promis.

Dieu le donne, mon fils; mais il faut le défendre. La prudence te parle, il est temps de l'entendre, Et ne l'entends-tu pas te dire ainsi que moi : « Davi'l, que David meure, ou David sera roi? »

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