‹ Saül: Le roi CandauleChapitre 41 sur 95 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

La grande salle du premier acte ; les rideaux des deux côtés sont baissés hermétiquement. Saiil, en roi, est assis sur le trône (pourpre, couronne et javelot). David, non loin sur une escabelle ou simplement à terre, joue de la harpe devant le roi.

DAVID

«..• Autour de toiles hommes pieux applaudissent. Les ennemis du roi sont mis en fuite, V Eternel protège le roi. »

El voici le nouveau cantique que j'ai composé pour Saûl :

«... Paroles pleines de charme^ ruisselez ^ débor-

[dez de mon cœur Je chante. Mon chant est pour le roi.

Qu* il soit comme celui d^un habile écrivain.

Pause.

Réveille-toi j mon luth !

Réveillez-vous y mon luth et ma harpe!

Que mon chant réveille F aurore. . .

Pause .

Roi Saûl! monte sur ton char.,

Défends la vérité^ la douceur, la justice !

Monte sur ton char y roi Saûl!

Pause.

Tous les guerriers sont dans l'attente. . .

Dans r attente les Philistins se réjouissent : Saûl dort; Saûl ne paraît pas /. . .

Pause.

Monte sur ton char^ vaillant roi,

De peur que les ennemis de Dieu ne triomphent.

De peur quils ne se réjouissent.

Pause.

Saul! Saûl! réveille-toi ;

Mon luth retentissant Raccompagne ;

Ta droite se signale par de nouveaux exploits.

Pause.

Vaillant guerrier! ceins ton épée^ Ta parure et ta gloire .

Ouiy — ta gloire t »

SAUL, un peu gêné d'abord, puis bâillant, fait un geste pour que David cesse.

Tu ne sais pas quelque chose de plus gai?

DAVID

Plus gai ?

SAUL

Oui. — Tu t'étonnes ? — C'est que tu méconnais qui je suis... Allons ! laisse ta harpe, David 1 causons. Nous sommes là pour nous distraire. — Dis : de quoi est-ce que j'ai Tair, David ?

DAVID

D'un roi.

SAUL

Non ; — tu ne comprends pas ma demande. — Je veux dire : qu'est-ce que tu trouves surtout de remarquable en moi ?

DAVID

La royauté.

SAUL, agacé, puis se rayisant.

Ah I... même sans barbe ?

DAVID

Sans barbe un peu moins.

SAUL

C'est parce qu'on me voit mieux que je parais moins roi. — Oui, — c'est pourquoi j'ai fait couper ma barbe ; je me sentais moins roi que je n'en avais l'air... tandis que maintenant... Dis-moi qu'ainsi tu me préfères.

DAVID

Je préfère le roi.

SAUL

Non, David : à présent je te parais plus jeune — et je le suis ; — en me vieillissant à tes yeux, elle ne pouvait pas me plaire — cette barbe royale.. . C'est à cause de toi que je l'ai fait couper... David...

David gêaé se remet à jouer de la harpe. — Saûl furieux, prêt à frapper.

David! f

Geste de David.

Ne t'en va pas ! Je plaisantais. Je veux. . . — Causons encore, David ; — dis : Est-ce que tu pries Dieu, quelquefois ?

DAVID

Oui, roi Saûl, souvent.

Pourquoi ? — Il n'exauce jamais les prières.

DAVID

Que peut bien demander le roi, pour n'être jamais exaucé ? — Que peut bien demander un roi ?

SAUL, hésitant sur ce qu'il va répondre — puis brusquement.

Et toi? qu'est-ce que tu lui demandes?

DAVID, confusément.

De ne jamais devenir roi,

SAUL, furieux d'abord, bondit sur David qui ne bronche pas, puis, penché sur lui, à yoiz plus basse :

David 1 David ! veux-tu que nous nous unissions contre Dieu? — David, si c'était moi qui te la donnais, la couronne.,.'

Il rcjo^arde fixement David, puis, troublé par son triste étonnement, son effroi, il prend le parti d'éclater de rire.

Ah 1 Ah 1 Ah I tu vois qu'un roi sans barbe peut plaisanter! (// remonte sur le trône et s'y rassied; furieusement :) Assez ! je ne veux pas être le seul qui plaisante. — Par l'Eternel ! tu m'as pris au sérieux, je crois vraiment... La couronne ! David f Tu voudrais la couronne ! — ah ! ah ! fi 1 Et Jonathan ? Tu n'y songesdonc plus au faible Jonathan? David ? — tu n'y songes donc plus, au faible Jonathan ? (David excédé veut sortir.) Allons ! le voilà qui veut partir encore ! Oiseau sauvage! Rien ne peut donc t'apprivoiser... Chante alors ! — Allons, David 1 Quelque chose de gai. (Geste de David.) Non ! Rien de gai; tu ne sais rien de gai!

— Ah ça ! tu ne plaisantes donc jamais, David — avec ton Jonathan? — jamais! ! — Alors joue seulement ; ton chant d'ailleurs dérange ma pensée.

— On ne peut pas toujours se distraire.

David commence à jouer de la harpe et joue jusqu'à la fin de la scène.

94 SAUL

Ah 1 Ah ! ce chant de harpe coule sur ma pensée... Moi aussi j'ai su louer Dieu, David — j'ai chanté pour lui des cantiques; pour lui jadis ma bouche était toujours ouverte et ma langue immodérément agitée ; — mais, de peur de parler, mes lèvres à présent sur mon secret se sont closes — et mon secret, vivant "fen moi, crie en moi de toutes ses forces. (Saûl s'exalte et commence à parler comme dans le délire.) Je m'use à demeurer silencieux. Depuis que je me tais, mon âme se consume ; comme un feu vigilant son secret l'use jour et] nuit.. .

Pause, avec un léger arrêt de la musique.

Horreur 1 horreur ! horreur 1 — ils veulent savoir mon secret et je ne le sais pas moi-même I II se forme lentement dans mon cœur... Mais la musique le soulève.^.. Comme un oiseau se heurte aux barreaux de sa cage, il est monté jusqu'à mes dents ; vers mes lèvres il bondit, il bondit et veut s'élancer au dehors... I David I mon âme est incomparablement tourmentée ! — Mes lèvres ! qui nommez-vous ? Serrez-vous, lèvres de Saûl ! Clos ton manteau royal, Saûl ! tout alentour t'assiège ! — Bouche tes oreilles à sa voix I Tout ce qui vient à moi m'est hostile 1 — Fermez-vous, portes de mes yeux ! Tout ce qui m'est délicieux m'est hostile. — Délicieux ! délicieux 1 que ne suis-je avec lui, près des ruisseaux, gardeur de chèvres ? — je le verrais le long du jour. Que ne suis-je égaré dans l'ardeur du désert, comme jadis, hélas ! cher-

cheur d'ânesses; dans la chaleur de Tair je brûlerais I je sentirais alors moins brûlante mon âme — que le chant active — et qui s'élance — de mes lèvres — vers toi — David — délicieux...

David jette à terre la harpe qui se brise. Saùl semble se réveiller.

Où suis-je ?

David ! David ! mais reste donc...

DAVID

Adieu! Saûl! Plus pour toi seul désormais ton secret est intolérable...

Il sort.

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