SCÈNE I
Il fait nuit, mais pas très sombre ; la scène assez étroite représente un jardin où une colline vient brusquement finir; à gauche, une source ruisselle; des cyprès plantes régulièrement l'entourent.
JONATHAN, SAKI, puis DAVID
JONATHAN Tu es sûr que c'est bien ici? — Oui — voici la fontaine et les cyprès. — Saki! comme la nuit y paraît belle! Ah! si j'avais connu ce jardin, j'y serais venu déjà souvent... Et alors, pour monter sur ce plateau?
SAKI
Oh ! on est obligé de faire un long détour.
JONATHAN
Oh! oh! c'est bien cela... c'est bien cela!
SAKI
Quoi donc, prince? Que cherchez-vous?
[JONATHAN
Un oiseau, petit; voilà pourquoi j'ai pris mon arc; on m'a dit que chaque nuit il volait au-dessus
de cette fontaine, et se posait là-bas... tiens 1 le vois-tu? le vois-tu?
SAKI
Non.
JONATHAN
Regarde ! regarde comme il vole ! il tourne, il tourne comme s'il allait bientôt se poser.
SAKI
Mais je ne vois rien du tout, moi.
JONATHAN
Attention! le voilà à terre... chutt! Comment? tu ne vois rien? près de cette pierre blanche, làbas! Tiens: suis bien où va voler ma flèche... Touché ! cours vite, vite 1 rapporte ou ma flèche ou l'oiseau.
Sitôt qae Saki s'est éloigné, David sort de derrière un buisson.
DAVID
Jonathan !
JONATHAN
Ah 1 David ! J'ai pensé mourir d'inquiétude.
Parle vite! nous n'avons qu'un instant. — Saki va revenir... Mais pourquoi ce jardin? N'étions-nous pas mieux dans le palais pour nous voir?
DAVID
Non, Jonathan. Ici je ne dois plus être vu par personne. Je pars. Cette nuit c'est un adieu que je te dis.
JONATHAN
Ah ! Daoud 1 un adieu ! Et quoi ! tu partirais t
II s'assied i^ans force au bord de la fontaine.
Ahl Jonathan! ma force ne rae suffit pas pour te quitter ; il faut aussi la tienne. Ne faiblis pas. Redresse-toi!
JONATHAN
Loin de toi, tout plaisir m'abandonne... Tu partirais!
DAVID
Je dois partir... Saûl... {Hésitant.)
JONATHAN
Parle; mon père...
DAVID
Ne tolère plus ma présence. — Il m'a...
• JONATHAN
Il t'a frappé !
DAVID
Oui... frappé!... frappé... Tu sais son humeur irritable. — Ah! Jonathau! relève-toi. Je te reverrai, Jonathan.
JONATHAN
Où vas-tu? — Loin de toi je suis sans force...
DAVID, hésitant d'abord.
Où je vais... maintenant? — Chez les Philistins.
JONATHAN
Les Philistins ! !
En hâte comprends-moi. Saki va revenir; je ne veux pas qu'il me surprenne... Si ton père apprenait!... mais tout l'important reste à dire. Ecoute: de nouveau les Philistins s'apprêtent. Ton père est inquiet; je ne sais pas ce qui le trouble, mais son
esprit n'est pas prêt à-la guerre — et si les Philistins attaquent, c'est pour lui la défaite assurée. — Lee Philistins attaqueront; cela est sûr et c'est pourquoi, moi, je veux me mettre à leur tête; il semblera que c'est contre toi que je marche, mais si j'enlève la couronne à Saûl, ce sera pour te la redonner.
JONATHAN, comme s'il n'avait rien entendu .
Les Philistins I Daoud — Toi chez les Philistins!
DAVID
Ah! comprends-moi!... Jamais! si je pensais que ton père pût vaincre; mais tu sais qu'un souci l'occupe; rien ne Ten peut distraire — et le dérangement de son âme se retrouve dans son armée. Les soldats à présent sont rétifs ; il ne sait se mettre à leur tête.
JONATHAN
Et moi?
DAVID
Toi, Jonathan... Hélas 1 vous succomberiez tous les deux. — Ah! laisse-moi vaincre et pour vous. Mais écoute, et suis bien ce que je vais te dire. Si tu vois, au soir du second jour, l'autre armée, campée au haut de la colline — de celle-ci qui fait face à la ville, — la colline de Guilboa, ne crains rien: voici ce que tu devras faire.
JONATHAN
Parle : ce que tu diras je le ferai.
DAVID
Au fond de ce jardin, cachée sousdes citronniers et des ronces, est l'entrée d'une grotte très vaste ; j'y attendrai toute la nuit; âois sans crainte; j^ne crois pas qu'aucun en connaisse l'entrée; viens sans flambeau qui te trahisse; le ciel est pur et la lune luira pleine cette nuit-là. Ce n'est pas précisément une grotte, mais une sorte de caverne entr'ou verte où l'on revoit le ciel après qu'on a franchi le mauvais pas. Je t'attendrai ; je guiderai tes pas dans l'ombre... Nous parlerons. Nous dirons comment nous devrons...
On entend Saki chanter.
JONATHAN
Ah! quoi? —Parle!
DAVID
Saki revient. Jonathan! Jonathan! mon frère!
mon âme a sangloté d'amour... Adieu! n'oublie pas... (// s'éloigne^ et se retournant :)... Plus que mon âme, — ah! Jonathan! plus que mon âme.
JONATHAN
Assez, David — assez ! ou tu vas emporter ma vie.
SAKI
Prince ! L'oiseau s'est envolé ; je n'ai pu retrouver que la flèche.
Viens.
Ils sortent.