SCENE II
SAUL
Je suis pourtant le roi Saûl — mais il reste un point, passé lequel je ne parviens plus à savoir. Il y eut un temps où Dieu me répondait : mais alors il est vrai que je l'interrogeais très peu. Chaque ma-
tin, le prêtre me disait ce que je devais faire : c'était toutravenir;et je le connaissais. L'avenir, c'est moi qui le faisais. — Les Philistins sont venus; je me suis inquiété; j'ai voulu interroger moi-même; et, dès lors, Dieu s'est tu. Comment voulait-il donc que j'agisse? pour agir bien, il faut connaître l'avenir. — J'ai commencé de le découvrir dans les astres ; depuis vingt nuits, j'ai patiemment regardé. Je n'ai rien vu touchant les Philistins . . . mais peu m'importe! j'ai découvert ceci, qui m'a vieilli: Jonathan, mon ûls Jonathan, n'est pas celui qui me succédera sur le trône, et ma race ici finira. Mais celui qui prendra ma place, voilà ce que je ne peux parvenir à savoir — et depuis vingt nuits j'interroge;
— et même, cette nuit, j'ai tâché de nouveau des prières. Les nuits sont trop courtes, l'été; il fait si chaud que rien autour de moi ne peut dormir — rien que mon échanson fatigué; — j'ai besoin du sommeil des autres ; je suis constamment dérangé.
— Le moindre bruit, le moindre parfum me réclame; mes sens sont ouverts au dehors et rien de doux ne passe inaperçu de moi.
Cette nuit, mes serviteurs, sur mes ordres, sont allés tuer les sorciers — a\l tous les sorciers d'Israël. Ce secret, il ne faut pas qu'aucun autre que moi le sache. Et quand je serai seul à savoir l'avevenir, je crois que je pourrai le changer. — Ils sont morts, à présent; je le sais : j'ai senti, vers minuit, mon secret soudain se gonfler, maintenant
connu de moi seul, comme prendre en mon cœur une place plus grande — et m'oppresser. — Je le possède I
Allons! voici le jour. — Que tout dans^le palais s'éveille! Moi, je vais dormir un instant. — J'ai composé cette nuit quelques cantiques que je veux porter au grand prêtre; qu'il les chante et les fasse chanter partout dans le royaume.
Il se revêt de la pourpre, pose la couronne sur sa tête, prend le sceptre et sort en disant:
Allons ! je suis encore Saûl — et j'ai des serviteurs en grand nombre.