SCÈNE III SAUL, SAKI, inaperçu d'abord — le DÉMON au dehors
SAUL, se croyant seul.
Âhl Âhl recueillons-nous. Que suis-je?
LE DÉMON, du dehors, caché.
Saûl!
SAUL, allant à la porte.
Jonathan? (// regarde,) Non. Je suis seul. (// s'agenouille,) Mon Dieu! que suis-je devant vous...
LE DÉMON, caché.
SaûU
... pour que vous m'accabliez de désirs? Quand je cherche où m'appuyer, cela cède. Je n'ai rien de solide en moi... {Distrait.) Ce que j'aime surtout en lui, c'est sa force. La souplesse de ses reins est admirable! Je Tai vu quand il descendait de la montagne; il semble toujours prêt à bondir... {Hagard.) Assez, mes lèvres! (// se lève.)
LE DÉMON, plaintivement.
Saûl!
SAUL
Je suis distrait.
LE DÉMON
Saûl!
SAUL
Tiens! Ton m'appelle.
Il va vers la porte de la tente.
SAKI, voulant l*empêcher d'ouvrir.
N'ouvrez pas, roi Saûl !
SAUL
Quoil Celait loi, Saki ! Que fais-lu là?
SAKI
J'ai peur pour vous.
Tu m'appelais,
SAKI
Non.
SAUL
Ah! c'est dehors.
SAKI
Non! N'ouvrez pas... Tout est dehors ; la nuit est pleine.
LE DÉMON
SaûU
SAKI
N'accueillez pas...
SAUL
Ohl petit cœur fermé! tu n'entends donc pas qu'on m'appelle?
Saûl sort avec une torche.
LE DÉMON, toujours [très plaintif..
Saûl!...
SAUL« s*approche — se baisse.
Petit ! — Ah! comme il tremble! — Est-ce de froid? (// le touche.) Mais il est tout à fait gelé, le pauvre enfant ! Viens ! nous aurons plus chaud dans ma lente. — Allons! viens; jeteréchaufiFerai. {Le démon ne bouffe pas.) Ohl mais je ne peux pour-
tant pas te porter, petit êtrel {Il le soulève.) C'est qu'il est affreusement lourd ! — (// le porte.)
Saki s'en va.
Saki s'en va I Bon débarras ! ! Il laisse le vin. — Tu boiras. — (// le dépose.) Ouf! — Allons, blottis-toi dans mon manteau. (// s'assied.)
LE DÉMON, s'enroulant à moitié dans le manteau.
Il est déchiré !
SAUL, som'iant.
Oui, — de ce côté David en a déjà pris un morceau.
LE DÉMON, rigolant.
Ah! ah! ah!
Quoi?
Rien.
C'est drôle?
SAUL
LE DÉMON
SAUL
LE DÉMON
Oui. — J'ai soif.
SAUL, lui tendant la cruche.
Bois... Ça va mieux ? — Là! contre moi. — A présent, sois tranquille; j'ai beaucoup à penser.
JONATHAN, du dehors.
Mon père!
SAUL, honteux.
Allons! bon ! Jonathan !... On n'entre... (Au démon.) Cache-toi.
JONATHAN
Mon père, suivez-moi. Venez à présent; il est temps.
SAUL, très gêné.
Je me lève. — Un instant seulement... Va; je te suis.
Le démon se montre ; il regarde en ricanant Jonathan.
JONATHAN
Oh ! qu'est-ce que c'est ?
SAUL
C'est un petit enfant qui grelottait de froid — que j'ai recueilli sous ma tente.
JONATHAN, profondément triste.
Ah!?
SAUL, honteusement.
Oui.
JONATHAN, de plus en plus désespéré.
Mon père ! A présent, qu'il parte 1 Venez I
SAUL, immobile et comme imbécile.
Oui.
JONATHAN
mon père ! mon père ! est-ce que vous ne m'aimez pas un peu plus que ce petit ?
SAUL, presque sanglotant.
Tais-toi, Jonathan!... Jonathan! je t'en supplie! Tu ne sais pas combien c'est difficile !
JONATHAN
Difficile de quoi? — • Pauvre père... comme vous êtes tourmenté!
SAUL
Jonathan... tu es trop jeune pour me comprendre : je sens que je deviens très étonnant 1 — Ma valeur est dans ma complication. — Ecoute : je
veux te dire des secrets: — tu crois que je dormais Taulre nuit... dans la grotte. ..
JONATHAN, feignant de ne pas comprendre.
La grotte...
Oui — tu sais — quaod David...
JONATHAN
David.
SAUL, s'irritant.
Oui, David... organisait avec toi ma défaite.*, et coupait le pan de mon manteau pour mieux t'apprendre à me trahir. — Ah ! ah ! votre entente à tous deux est parfaite . . . Quels soins pour moi ! Tu le remercieras pour moi I — Tu le remercieras — dis, Jonathan! {Le démon ricane.) Tu le remercieras bien de ma part. Il me croit bien déchu !
On entend un appel de trompettes.
JONATHAN
Ah!
SAUL
Ah ! — le signal !
JONATHAN
Venez, mon père. — Ah ! par pitié pour vous !
SAUL
Tu pleures ! — Jonathan ! Jonathan, mon fils !
— dis, tu comprends du moins que je souffre — que je souffre de te faire pleurer. — Écoute encore ce proverbe; il est de moi : — {Tout en racconi' pagnant sur le seuil de la tente^ sentencieux:) ky te quoi l'homme se consolera-t-il d'une déchéance,
— sinon avec ce qui Ta déchu ? — {Le congé-
diant.) Va ! pars ! — Fuis vite ! . . . — A la grotte ! ! — Cours! Moi, je te rejoins à l'instant.
On entend et l'on entrevoit des groupes de soldats passer. Jonathan s'éloigne.