ACTE H
LE ROI GANDAULE
Je récitais les vers de Syphax à voix haute.
NYSSIA
Pourquoi les avez- vous laissés ce soir, vos invités?
LE ROI GANDAULE
Ils me lassaient un peu.
NYSSIA
Depuis qu'ils sont ici, je puis vous voir à peine...
Vous ne savez plus être seul.
— N'aimez- vous plus la solitude?
LE ROI GANDAULE
Non.
NYSSIA
Et vous vous sentez seul, avec moi?
LE ROI GANDAULE
Ohl Nyssial
NYSSIA
Ecoutez ! — vos musiciens que Ton entend sur la
terrasse... ^
Pourquoi les avoir renvoyés là-bas?
LE ROI GANDAULE
Mais, pour être seul avec vous, mon amie...
NYSSIA
De loin, ainsi, leur musique est charmante;
Au gré du vent du soir elle s'approche ou disparaît.
... Oyez 1 on n'entend plus à présent que le silence.
Au bras de Gandaule et penchée de plus en plus tendrement.
Que ces nuits et ces jours sans vous m'ont paru longs I
LE ROI GANDAULE
A moi de même. — Je suis las
204 LE ROI GANOAULE
Des propos, des chants et des rires
Et n'attends point leur fin pour revenir à vous.
NYSSIA
Dites-vous que pendant que vous fuyez, mon amour
jeûne Et que je soufFre à ne plus être seule à toi. Vous m'avez tant accoutumée à être heureuse ! Cher amoureux ami qui fîtes tant pour moi...
Ma Nyssîal pour toi je ferai davantage. —
Davantage toujours — toujours plus amoureux.
Je m'étonne parfois
De savoir inventer si peu pour te plaire.
Ah I tout ce qui s'est fait d'amoureux sur la terre,
Je voudrais que cela fût inventé par moi.
Hélas I que puis-je faire?...
NYSSIA
Cher Candaule, m'aimer. —
Nyssia, je t'adore.
Viens ! rentrons — tu pourrais prendre froid.
Il détache des épaules de Nyssia le manteau royal. NYSSIA, comme s'abandonnant.
Soufflez cette lumière.
CANDAULE, retenant le geste qu'elle fait vers le flambeau.
Laisse. — Je veux te voir.
NYSSIA
Vos regards vont me faire croire
Que vous n'aimez en moi que ma beauté.
Elle rit et veut éteindre elle-même le flambeau.
ao5
LE ROI GANDAULE, g'irritant.
Laisse 1 '— Laisse, te dis-je.
NYSSIA, comme jouant.
Alors je veux une promesse.
LE ROI GANDAULE, comme acceptant le jeu.
Je promets...
NYSSIA
Quoi?
GANDAULE, défaisant un vêtement deNyssîa et tourne vers Gygès mystérieusement, semble ne pas faire attention à ce qu'il dit.
N'importe — J'ai promis I— Tout ce que tu veux 1 Quoi? —
NYSSIA, laissant ^tomber une première robe.
Que plus jamais tu ne relèveras mon voile Devant d'autres yeux que les tiens.
Gandaule angoissé chancelle.
Qu'as-tu?
LE ROI GANDAULE, s'est assis, comme étourdi.
Je ne sais quoi. — Donne-moi, je te prie,
Un peu du vin de cette cruche. . . Ce n'est rien. —
Nyssia s'est écartée pour lui donner à boire.
Oh! oh! oh! oh! qu'est-ce que je m'en vais oser
faire? — — Je ne peux plus...
Il serre les poings .
CandaulCy tu faiblis!
Qui donc alors ferait jamais cela, si ce n'est toi? Courage !
NYSSIA, lui tendant k boire.
Vous sentez-vous mieux, mon seigneur ?
206 LE ROI GANDÀULK
Oui, oui; merci. Je me sens mieux.
Il boit.
NYSSIA, sur un ton différent.
Je n'aime pas Philèbe ; il est hardi.
Et Phèdre— te plaît-il?
NYSSIA
Je ne le vois plus bien. Quel était-il?
N'importe. — Et Nicomède?
NYSSIA
Il m'ennuie. —
Va ! ne parlons plus d'eux. — J'ai sommeil.
Cependant elle s'est peu à peu deyètue. Elle arrange sa coiffure ; puis s'assied sur le lit qui est au fond de la pièce, pour enlever ses sandales.
LE ROI CANDAULE, agenouillé.
Laisse-moi t'enlever moi-même tes sandales.
Les cheveux de Nyssia se défont et ruissellent sur Candaule agenouillé.
J'aime quand tes cheveux se répandent sur moi.
NYSSIA
Et, ce pauvre pêcheur... qu'est-il devenu?
Dis, — réponds-moi? —
Je pense que tu Tas guéri de sa misère. . .
LE ROI CANDAULE, gêné.
Chut! Tais-toi.
NYSSIA
Pourquoi me taire ?
Crois-tu que je ne connaisse pas ta bonté.