Sœur Anselmine
Anselmine devait avoir dans les dix à onze ans, lorsque André, vénérable vieux garçon de quinze ans, eut l’honneur de lui être présenté. Nous, étions alors en octobre 1869. Anselmine et André pouvaient, à ce moment, se douter aussi peu l’un que l’autre des complications sentimentales que leur préparait la guerre toute proche — celle de 70 — et encore moins du charme inespéré d’amour
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que leur réservait, dans les secrets du destin, la Grande Guerre de 1914.
Aïîdré, André Pauron, s’était lié, au bahut , d’une amitié ardente, d’une amitié folle, mais, ^ à la fois, intime et profonde, avec le frère d’Anselmine, Jean de Warlaing, disons : le comte Jean de Warlaing ; car son père venait de mourir, il y avait environ un an, et le jeune homme héritait le titre, le marquisat restant toujours réservé au frère aîné du comte défunt, le marquis de Warlaing tout court. Ceci noté, uniquement, pour expliquer comment le comte actuel, Jean, en sa qualité de cadet, se sentit toujours moins enchaîné par les traditions de famille, et jusqu’à une époque que nous verrons de sa vie, eut aussi les coudées plus franches.
Entre les deux camarades, d’ailleurs, entre Jean de Warlaing et André Pauron, aucune trace, aucune ombre d’inégalité sociale ne , transparaissait dans les rapports quotidiens. Les deux amis communiaient dans quelque chose de charmant et de supérieur : l’amour
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des lettres. Il n’est, pour être solides, que les affections chez gens de même métier, en somme de même âme. Gela est surtout vrai de la poésie. Il peut, il doit même advenir que l’on ait plus tard entre soi les froissements inévitables que comportent des rivalités inhérentes au fait seul d’une carrière commune. Gela est indifférent. On s’est, d’un envol égal, élevé un jour dans l’éternel, on s’y est uni. Voilà ce qui subsiste, ce qui ne meurt jamais.
Jean et André étaient nés poètes. Pour André, cela était vrai littéralement ; on l’eût cru marqué par la Muse dès le berceau. Une incapacité, une incompréhension totale se manifesta chez lui, à l’âge le plus tendre, pour tout ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler à des exactitudes mathématiques. Il eut tout de suite l’amour de la chimère, le sens de la hauteur, le goût de l’astre. Ses classes primaires le virent réfractaire aux connaissances positives. Il apprenait assez mal. Il préférait penser, combiner, vaga-
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bonder dans les espaces. Son esprit manifestait une précision extrême, aussitôt qu’un nuage entrait dans le champ visuel de l’enfant. Il en saisissait incontinent la forme, le contour et la couleur. Il n’eut pas une hésitation sur la voie qu’il devait suivre. Pas plus tôt en sixième, il décidait qu’il serait auteur dramatique, écrivain, romancier, journaliste, critique, tout ce que l’on voudrait, pourvu que l’on voulût dans cet ordre d’idées. En troisième, où nous le surprenons au début de cette histoire véridique, il allait plus loin ; il détestait, d’une haine de race, tout ce qui n’était pas littérature, poursuivait d’une colère spéciale, presque personnelle, le calcul. Il avait eu, en quatrième, un professeur d’arithmétique, un nommé Tertaut, célèbre par un cache-nez de laine noire dont il s’enveloppait perpétuellement le cou. Tertaut portait la redingote, le gilet et le pantalon en drap noir et il était roux. Il faisait la théorie des quatre opérations. 11 parlait vite. Il fallait écrire. Huit jours après, il interrogeait. Si l’on bron-
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chait, vingt fois la leçon à copier ! André eut à la copier souvent.
Cette brute finit par symboliser aux yeux du jeune élève l’arithmétique. Aussi déniaitil à celle-ci toute valeur et toute vérité. Il soutint plus tard qu’il était faux que deux et deux fissent quatre. Il n’y a ni qualités ni quantités absolument semblables. Il n’y a pas deux pommes qui soient faites de même, encore moins quatre. Voilà pourquoi les mathématiciens déraisonnent toujours.
Le droit, la médecine, la philologie surtout, lui inspiraient une horreur sombre. Les lettres ! La poésie ! Les vers ! Les proses ! André ne sortait pas de là. C’était sa marque de fabrique. On ne sera pas peu surpris, d’ailleurs, d’apprendre que le fabricant, dans l’espèce, était un brave homme d’avoué, gros et bon, simple et honnête, avisé, tout en étant l’ennemi de la chicane. M. Nicolas Pauron, dont
la douceur allait souvent jusqu’à la timoréité — trait commun à bien des avoués — avait eu pourtant dans sa jeunesse une aventure des
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plus folles, après laquelle il était fort gentiment retombé dans la banalité quotidienne de ses fonctions.
Voici comment.
Le père de Nicolas, André Pauron — d’où le prénom de notre collégien — était un homme franc du collier, de cœur hardi, et appartenait à cette classe mi-peuple, mi-bourgeoisie que nous retrouvons, en somme, au fond de tous nos soulèvements démocratiques, celui de 48 comme celui de 89, comme celui de la Fronde, je veux dire la petite bourgeoisie révolutionnaire. Le vieux levain des insurrections fermentait toujours dans Pâme du docteur Pauron ; car il avait tout de suite choisi la carrière médicale, la plus indépendante à ses yeux et} comme idées, la plus avancée.
En 1851-52, au coup d’État, le docteur, pareil au volcan travaillé par des forces souterraines, faillit faire éruption. La prison, l’exil, la mort, rien ne lui semblait une protestation assez forte contre le tyran négateur en un seul jour de toutes les libertés
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affirmées par la France à travers des siècles.
Le docteur s’arrêta néanmoins à un parti plus doux. Le sort de son fils unique, son espoir et sa revanche, le sort de notre Nicolas, qui venait de terminer ses études de droit, le préoccupait passionnément. Le docteur Pauron, comme cela se pratiquait sous la Révolution, dans le culte de laquelle on l’avait élevé, voyait dans l’antiquité classique l’inspiratrice directe de ce qu’il appelait notre libération. Il résolut donc d’envoyer son fils à Rome apprendre la liberté.
L’enfant fut à Rome. Mais, mis en goût par * un certain penchant qu’il avait pour la peinture, il fit un crochet jusqu’à Venise.
Là survint l’événement capital de sa vie.
Un jour, du Rio dei Schiavoni où il demeurait dans un hôtel modeste, il descendit, de fort bonne heure, jusqu’à la place Saint-Marc et de là, tenté par l’inconnu, il s’engagea dans un de ces dédales de petites rues coupées par de petits ponts, parmi lesquels même les Vénitiens de naissance ne se reconnaissent
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pas toujours. Dans le chemin qu’il suivait un peu au hasard, il aperçut devant lui une Vénitienne dont la démarche, dont la ligne, dont la taille le frappèrent. A un tournant, la figure lui apparut de face. Il fut ébloui, il fut transporté. A la seconde même, dans son cœur vierge, l’amour alluma son incendie. Sans bien savoir ce qu’il faisait, suivant son impulsion, il emboîta le pas, de ruelle en ruelle, de pont en pont, harcelant de plus en plus près la malheureuse exaspérée de cette chasse à la femme, intolérable.
Tout à coup, elle prit son parti résolument, s’arrêta, dévisagea son persécuteur, sévère et calme. Nicolas ne s’attendait pas à cette attitude, tant il trouvait sa poursuite naturelle. Confus, il regarda tout autour de lui, n’osant la regarder en face. Il eut cependant le loisir, dans son désarroi, de lire sur une plaque municipale qu’ils se trouvaient, elle et lui, Calle délia Pia.
— Monsieur, lui dit-elle dans un français où se trahissait à peine un léger accent
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du cru, vous ne savez donc pas à quel point ce que vous faites là est insultant pour une femme et odieux?
Il se sentit défaillir à l’idée qu’elle pouvait voir une insulte dans ce qui venait du plus pur, du plus profond de son âme.
Il lui fit cette réponse invraisemblable
— Vous insulter, vous, mademoiselle? Mais je n’ai qu’une ambition au monde. C’est que vous vouliez bien de moi pour mari.
Le visage sévère de la Minerve courroucée se détendit soudain, la métamorphose fut complète ; c’était maintenant l’expression amusée et joyeuse d’une jeune fille de seize ans.
Elle éclata de rire.
— Ah ! monsieur, je ne pouvais guère me douter que vous pratiquiez en France l’ironie à ce point. Je connaissais le Français fantaisiste. J’ignorais qu’il se mariât dans les rues.
Puis, d’un ton plus net, presque sec :
— Vous allez, s’il vous plaît, me laisser continuer mon chemin.
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Nicolas Pauron ne l’entendait pas de la sorte. Son insistance naïve et sincère vint à bout des résistances de la jeune fille. Elle s’appelait Jeanne de Biazio, appartenait à une petite noblesse vénitienne et avait de la famille à Paris. C’est pourquoi son œil de femme, tout de suite, avait, à un détail de toilette, repéré le Parisien dans- notre étudiant. Elle était fille unique et sortait, ce jour-là, d’une église où elle était entrée prier pour son frère, mort récemment.
Cela se passait en 1852. Le mariage eut lieu en 1853. Le 15 juin 1854, notre André à nous venait au monde. Le docteur Pauron était ravi d’avoir un petit-fils et, dans la personne de sa bru, la liberté italienne installée à son foyer.
Jeanne était une créature d’un charme accompli. Dévouée, est-il besoin de le dire? Toutes les femmes le sont ; car, toutes elles sont nées mères. Jeanne était à ce point résignée au sacrifice d’elle-même que, croyante et pratiquante, elle renonça presque à pra-
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tiquer, pour la raison que son beau-père, plus que voltairien, plus que libre penseur, franc athée, voyait les dévotions d’un œil de quarante-huitard montrant les dents à l’Empire — dans la mesure où les dents pouvaient se montrer à cette époque, c’est-à-dire dans l’intimité. Nicolas, beaucoup plus mou, passif de nature, fermait les yeux. On avait donné à l’enfant un semblant d’éducation religieuse, on lui avait fait faire un peu de catéchisme et sa première communion. La douce femme ne se plaignit de rien. De quoi pouvait-elle se plaindre? Ame reconnaissante, baignée de gratitude, que ne devait-elle pas à son mari? Il avait, en une heure de lumière, incarné pour elle le rêve de toutes les jeunes filles, l’amour passionné, et ce rêve il l’avait réalisé pour elle, aussitôt conçu.
Le Vénitien est, de tradition, bon commerçant — ou bon despote. Il a, par tempérament, quelque chose de pratique, de sec souvent, d’âpre même. Jeanne, de sa race ne connaissait que cet idéalisme transcendant,
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grave, enthousiaste, austère qui constitue une des grandeurs les plus captivantes de l’Italie moderne. C’est de Jeanne de Biazio que tenait André. Il avait ainsi une âme en sus de son âme bien française, l’âme vénitienne de sa mère.
Si elle avait peu insisté sur l’éducation religieuse, habituée déjà qu’elle était chez elle à un milieu anti- autrichien et anti-romain, elle insista beaucoup plus sur le bienfait que serait pour l’enfant une éducation dans laquelle entrerait, pour une bonne part, l’étude de la langue et de la littérature italiennes. Sur ce point elle ne rencontra point d’opposition ; le docteur se montra toujours partisan résolu de ce nouvel apprentissage de la liberté ; Mazaniello, Manzoni, Silvio Pellico, Métastase, Daniel Manin, indistinctement, lui remplissaient la bouche et la cervelle.
Que d’heures inoubliables André ne dut-il pas plus tard, et même dès son adolescence, dès son enfance, peut-on dire, à l’excellente
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idée de sa mère ! Très cultivée, très instruite, méthodique, en un sens, elle le fit débuter par la lecture et l’explication de Dante. Précoce, méditatif de bonne heure, facile à l’exaltation, à je ne sais quelle exaltation pensive, André savait, par cœur, en quatrième, plusieurs vers de la Divine Comédie et, notamment, d’un bout à l’autre, le second chant de Y Enfer, cette merveille où, pour la première fois, se trouvent affirmées, d’un style sublime et net, la noblesse de l’amour idéaliseur, la dignité sans égale de l’écrivain. André se munissait là d’un viatique de premier ordre. Nature intime et profonde, ayant constamment besoin d’entretiens avec soi-même, il devait, par la suite, à tous les grands tournants de sa vie, se réciter en dedans ce chant, comme pour prendre conseil de son poète et de son propre cœur, avant d’aller plus loin. C’est dans ces récitations intérieures qu’éclatait l’extrême sensibilité transmise par Jeanne à son fils. 11 allait parfois, dans les rues ou dans les champs, suivant les saisons, avec
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quelques morceaux de son poète dans la mémoire. A certains vers et au seul contact direct de son âme avec F âme de l’Alighieri, les larmes lui coulaient sur les joues. Heureux homme qui pouvait ainsi emporter, en marchant, au fond de soi, de la poésie et de F attendrissement ! Quand il se murmurait l’épisode de la Françoise, il se sentait mourir de pitié et de piété. Et, ce qui montre chez lui la précocité de l’intuition artistique, André se bouleversait, non point tant au récit des amours de Francesca et de Paolo, mais bien plus aux expressions de cet amour éperdu, de cette détresse morale dont le poète enveloppe, caresse et choie ses personnages. Il pleurait des pleurs de Dante sur le couple enlacé et douloureux.
C’est peut-être le commerce de Dante qui précisa sa vocation. Ce fut à Dante aussi qu’il dut ses toutes premières, mais encore toutes superficielles intimités avec Jean de Warlaing. Il lui parla un jour de sa mère, de ses propres origines, de la littérature italienne
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et de Dante, en dernier seulement, par pudeur, parce que Dante lui tenait au cœur. Cette conversation ne fut là chez lui qu’une ruse ; il voulait tâter le terrain. Il ne fut pas long à s’apercevoir que Jean vibrait à l’unisson. Le lendemain, André ramassa tout son courage dans ses deux mains. En pension tous les deux, rue de Clichy, 269, ils suivaient, comme on dit, les répétitions du lycée Fontane, alors lycée Bonaparte. Ils prenaient, sous la surveillance du pion, par la rue de Parme et descendaient la rue d’Amsterdam. Ils arrivèrent ainsi à la hauteur de la rue de Berlin, aujourd’hui rue de Liège. André, jusqu’à cette minute solennelle, avait médité son plan, mais reculé devant l’exécution. Enfin, au point d’intersection de la rue d’Amsterdam et de la rue de Berlin, à main gauche, devant la boulangerie qui s’y voit encore, André prononça résolument ces paroles :
— Mais si vous aimez les vers, peut-être caressez-vous pour vous-même
Quelque rêve de gloire et d'immortalité?
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A cet alexandrin improvisé, Jean rougit et répondit affirmativement.
A partir de ce moment, ils s’adorèrent.
Il s’agissait cependant de se voir plus intimement, plus à l’aise qu’à la boîte.
Les deux familles, chacune de son côté, firent la même démarche auprès du chef de l’institution, pour informations au sujet de leurs moralités respectives. Il faut croire que les renseignements furent satisfaisants, puisque les jeunes gens se virent de part et d’autre encouragés dans leur amitié naissante. Jean fit visite à Mme Pauron qui, souffrante depuis des années, passait presque la journée entière étendue sur une chaise longue ; Nicolas Pauron travaillait à son étude ; la maison se prêtait peu aux réceptions. Le milieu Warlaing, bien que modeste et sans éclat, pouvait se montrer plus accueillant. André y fut introduit aussitôt sur un pied d’intimité cordiale. Ce milieu devait imprimer sur toutes les molécules de son être une trace impérissable.
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La comtesse de Warlaing, la mère de Jean, était une grande et haute figure, ce qui doit s’entendre surtout au physique, à cause de sa belle taille, de son port de tête et de son profil aristocratique, au nez bourbonien. Moralement, l’affabilité, la simplicité, la douceur inspiraient sa parole et jusqu’à ses moindres gestes. Il y avait ainsi comme un contraste reposant entre son apparence quasi royale et ses manières dépourvues de toute prétention. Elle appartenait, au surplus, à la grande bourgeoisie, aisée plutôt qu’opu lente, et le comte Édouard n’avait eu, pour l’épouser, aucun préjugé à surmonter, rien n’étant plus fréquent dans notre pays que ces mariages mixtes, à compter de Colbert, marchand de drap, dont les trois filles se nommèrent la duchesse de Mortemart, la duchesse de Beauvilliers et la troisième, je crois, la duchesse de Mazarin La Meilleraye. On sait que, de nos jours encore, les bouchons de Champagne épousent tous de grands noms, tradition qui leur constitue comme une noblesse.
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Il est à noter, dans notre cas, que Mlle Augustine Tiersot n’avait jamais été riche. M. de Warlaing s’était marié par amour. Sa femme exerçait sur lui un grand empire fait de raison, de bon sens, de sagesse, de vue saine et modérée des choses, le tout dominé, compénétré par une profonde affection. Le contraire de ce que nous observions tout à l’heure dans le ménage Pauron se produisait chez les Warlaing. Le comte était non seulement croyant, mais encore il aimait la foi. Nous retrouverons plus tard ce mysticisme chez sa fille, chez notre Anselmine, qui porta cet amour de la foi jusqu’aux beautés suprêmes. Sa mère, voltairienne de famille, s’inclinait devant l’Être suprême, admettait la survie, pratiquait, puisque l’on pratique. Elle se méfiait, instinctivement, de ce qui pouvait paraître une exagération en matière religieuse, un parti pris, un fanatisme. Voici, d’ailleurs, qui peut nous montrer avec exactitude l’état d’esprit de cette femme excellente. Après avoir, pour se conformer aux
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usages, mis son fils Jean, rue des Postes — chez Loyola, plaisantait Jean plus tard — elle avait jugé bon, aux approches de la classe de philosophie, de changer d’établissement. C’est ainsi que Jean se trouva le camarade d’André au lycée Bonaparte ; car elle avait placé son fils dans une pension, assez chère d’ailleurs, qui passait pour être animée de l’esprit le plus libéral, à telles enseignes que le chef de cette pension, un brave homme de républicain, fut, tout de suite après le 4 Septembre, nommé conseiller municipal de son arrondissement.
Elle habitait maintenant, au 243 de la rue de Clichy, un appartement au cinquième, avec un balcon sur la rue, dont les longs et minces barreaux de fer couraient de l’un jusqu’à l’autre bout de l’étage. Ce qui frappa le plus André, à sa première visite, ce fut le bureau de Jean, pièce dans laquelle on l’introduisit tout d’abord. Oui ! merveille des merveilles ! Jean avait un bureau, un bureau à lui! Il avait une table en chêne sculpté, recouverte
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d’un tapis à franges rouges, sur laquelle il travaillait, il écrivait, il rangeait ses papiers, sans que nul autre eût le droit d’en faire autant, pas même son frère Étienne — encore rue des Postes — quand il venait à la maison. Jamais les parents d’André, jamais sa mère qui le gâtait tant, n’avaient songé à lui consacrer une pièce dans la maison. Peut-être, chez la comtesse de Warlaing, y avait-il dans l’attribution de cette chambre à Jean, comme un tribut payé au traditionnel droit d’aînesse. Elle adorait, d’ailleurs, ce fils, avec lequel son propre caractère présentait tant de points de ressemblance. Il ne faut pas oublier non plus que Jean avait dix-sept ans passés à cette époque, étant ainsi de deux ans l’aîné d’André qui, par je ne sais quel air de maturité italienne et d’assurance virile, paraissait plus âgé que ce jeune homme blond, aux yeux bleus, au maintien aisé, mais discret, au sourire bienveillant et fin, au nez lamartinien. La vérité est que Jean exerçait sur André une fascination exceptionnelle. André,
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malgré ses attaches semi-patriciennes, avait quelque chose de plébéien, d’impérieux et de dur, qu’il reconnaissait lui-même et qui le taquinait. Fait remarquable : Jean, ce rejeton pourtant des castes conquérantes, ne présentait jamais rien de cette dureté, de cet autoritarisme, propres, il faut le croire, aux démocrates, parce qu’ils éprouvent plus que les autres le besoin de s’affirmer.
Jean avait sur toute sa personne l’arome de la fleur qui se perd de plus en plus chaque jour. Sans doute, il y a des goujats dans toutes les classes. Il en est, dans notre noblesse, qu’on aurait volupté à citer. Mais l’éducation, la bonne éducation n’existe presque plus aujourd’hui, en France, que dans l’aristocratie. Qu’est-ce donc que la bonne éducation? Elle se résume en un mot : la tenue. Savoir, à table, -tenir sa fourchette. Savoir, au dedans de soi-même, tenir son âme. Et encore trouverait-on un peu partout, en cherchant bien, des volontés qui se maîtrisent, des caractères rompus à l’effort. Mais
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des gens qui savent tenir leur fourchette, on n’en trouve plus nulle part.
Jean de Warlaing pouvait à la fois être un homme du monde accompli et rester en toute pleine possession de lui-même. C’était bien, au surplus, l’âme la plus tendre, la plus fidèle que la terre ait portée et, ajoutons-le, l’âme la plus secrète. Nous prenons ce mot dans sa belle acception étymologique, qui signifie écarté. Son âme vivait volontiers à l’écart des autres, close en ses retraites profondes et s’ouvrant peu. Il trouvait de mauvais ton, en société, d’affirmer ses opinions avec bruit. Il évitait, avec un soin aristocratique, de blesser un interlocuteur par une allusion quelconque, par le dard d’une parole imprudente. Il ne s’épanouissait que dans l’intimité, entre sa mère, Anselmine et André, il ne s’animait jamais que sur son art. Par ce côté encore il subjuguait André. Warlaing, qui devait donner plus tard le prosateur que l’on sait, ne s’occupait à ce moment que de poésie, connaissait à fond et révélait à son
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ami tous les genres anciens, le rondeau, la ballade, la double ballade, la vilanelle, le triolet et le chant royal. Dans leurs promenades de bahut au square des Batignolles, après déjeuner, Jean révélait à son ami les poésies de Sainte-Beuve, le Parnasse et le Parnassiculet de chez Lemerre, jusqu’aux plaquettes de Désiré Ravon. Goppée, auteur du Passant et condamné par les médecins, mourant tout un hiver à Pau, les attendrissait. Mais les générations écolières de cette époque connaissaient surtout et adoraient — ■ diversement — Victor Hugo, Lamartine et Musset. Il est remarquable de noter que le culte, le grand culte de Vigny vint — chez les jeunes gens — seulement plus tard, après le triomphe du Parnasse } sous le règne incontesté de Leconte de Lisle, tandis que Jean déjà pouvait initier André au mystère sacré des Fleurs du mal . André en fut impressionné au point de dévorer le livre en une nuit, qu’il appela sa nuit rouge , nuit de fièvre, d’incendies de couleurs, de
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visions écarlates, de pourpre et de sang.
Les deux amis se disaient vous . Jamais ils ne se tutoyèrent. Jean tutoyait, si l’on peut dire, les indifférents, par exemple, ses anciens camarades de la rue des Postes. Il aimait dire vous à sa petite sœur qui, elle, le tutoyait bonnement, et ce vous , dans la bouche de Jean, avait des saveurs exquises. Il exprimait à la fois le respect et l’affection, la déférence et la tendresse. Il trahissait chez lui comme un parfum de vieille race. Les Warlaing étaient de très vieille souche flamande ; on constatait, dès le onzième siècle, dans l’arrondissement de Douai, la localité dont ils furent seigneurs, Warlaing. Jean avait soin d’indiquer, à chaque fois, la bonne prononciation : Ouarlaing l La branche cadette possédait encore un immeuble à Douai, 19, rue Lewis — Lyouis, observait Jean, — le château, dans les environs, étant échu au marquis. Je ne sais comment, la finesse de la race semblait s’être condensée dans ce vouvoiement, comme le rêve wallon dans la poésie, vapo-
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reuse et profondément sentimentale, de Jean. Seul, l’esprit pratique, parfois un peu tendu, un peu rapace du pays, avait complètement déserté cet être d’élite.
Une atmosphère exquise et particulière régnait dans cet appartement du cinquième étage, au 243 de la rue de Clichy. Quand on s’asseyait à trois, ou, les jours fériés, à quatre, puisque alors Étienne venait, autour de la table recouverte, à déjeuner, d’une simple toile cirée, suivant une habitude plus répandue qu’on ne pense dans les meilleures maisons du faubourg, il était impossible de dire qu’on ne parlât pas de tout. La conversation courait devant elle sans entraves. On sentait cependant que certains sujets demeuraient scellés. Pourquoi donc amener sur le tapis ce qui s’entend de soi, ce qui fait le fond de la vie? Il ne faut pas s’imaginer que les dévots ont sans cesse le bon Dieu à la bouche. De même, chez les Warlaing, on ne s’étendait ni sur les généalogies de la famille, ni sur les Flandres. La
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fleur profonde ornait le parterre, se devinait
autour son parfum et son effluence ; mais nul ne songeait, comme chez les parvenus, chez les nouveaux enrichis ou les nouveaux nobles, à faire sonner les titres ou les espèces. Le substratum de l’existence demeurait caché, rue de Clichy. On n’y discourait aussi que fort peu de politique et de religion. Chacun savait à quoi s’en tenir sur ces matières et le gardait pour soi. On avait ainsi la sensation, dans un intérieur de choix, de se promener en toute liberté en un champ d’asphodèles, entouré de barrières invisibles.
Cela n’empêchait nullement André, da l’abandon du dialogue avec Jean, de s’étendre autant qu’il le pouvait vouloir, sur le sujet qui le préoccupait toujours avec force, le sujet religieux.
André, cela n’est point douteux, marquait du sceau de ses armes morales, de l’empreinte de sa personnalité déjà débordante à quinze ans, les opinions qu’il professait ; mais au
dans l’ambiance, se sentait, répandait tout
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fond, en matière politico-religieuse, il avait la mentalité des jeunes gens avancés de la bonne société de l’époque, comme qui dirait de la clientèle, élèves et parents, du lycée Bonaparte. Jeanne rentrait point précisément dans cette catégorie de cerveaux, qui furent surtout ceux des cinq ou six dernières années du second Empire. Jean, Flamand dans l’âme, resta toujours, et nous nous en convaincrons plus tard, le champion des libertés civiles, l’ennemi des tyrans. Il n’aimait pas l’Empereur, à cause de cela.
En matière religieuse, on peut dire plutôt qu’il suivait ; plus exactement, si vous préférez, il regardait penser les autres.
Un déisme vague et foncier, imprécis et solide, flou et irréductible, caractérisait les croyances d’André et de nombre de ses contemporains, y compris le chef de 1 Institution, le démocrate Antoine Pertet. Il y a un Dieu. On ne sait pas au juste ce qu’il est. Il n’est peut-être, après tout, qu’une force de la nature. Un grand Pan. Mais il en est
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Un. Il faut qu’il y en ait Un. Nommez-le du nom que vous voudrez , édictait-on avec profondeur. Tel qu’il est et quel qu’il soit, il est la source de tout bien, de toute vertu, de toute force morale, et, en ce qui concerne spécialement ses rapports avec André, il est l’inspirateur de ses poèmes.
Victor Hugo n’affirma-t-il pas plus tard à Leconte de Lisle que, sans Dieu, il n’aurait pu faire un seul de ses vers ?
Un point à noter.
André, ayant éprouvé un chagrin quelconque, une déception — il commençait jeune — chanta sa douleur en vers, laissant entendre que Dieu eût été meilleur encore en se faisant au moins connaître.
Il y eut là comme un germe de l’état d’esprit qui se manifesta chez lui plus tard.
A cette époque, André priait.
Il priait, qui?
Eh bien, voici. Il priait ce Dieu indéfinissable et certain, seulement il le priait dans la formule précise du catholicisme, récitait,
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sans faillir, tous les soirs avant de se mettre au lit, le Pater — ce n’est pas là l’extraordinaire — le Confiteor , le Credo et, dans le Credo , dans le Confiteor, dans le Pater, à travers Jésus, à travers l’Esprit Saint, la Vierge, l’Église catholique et la Communion des Saints, sa prière, sans pour ainsi dire s’arrêter au contexte, allait directement à l’Être suprême.
Cette jeunesse avancée, qui, elle aussi, s’agenouillait comme André, croyait-elle à Jésus? Oui et non. On s’inclinait devant le martyr, devant le moraliste, quelquefois devant le « Sauveur », la plupart du temps devant le « personnage divin », mis à la mode par Renan. Les plus généreux octroyaient au Christ une divinité sans suites religieuses, sans dogme subséquent, sans catholicisme.
Car, et c’est ici le second trait, non le moins surprenant de cette phase philosophique, on était fortement anticlérical. André en voulait particulièrement aux « moines trompeurs ». C’est même par religiosité que ce
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libre penseur en herbe les exécrait, leur reprochait de « tuer toute vraie religion ». Dans une épître en vers qu’il adressait à Émile Augier, en date du 9 janvier 1870, il flétrissait les basses menées des jésuites qui, disaitil, nous enlevaient nos fils et nos filles. Voilà ce que l’on ne doit plus comprendre aujourd’hui, c’est qu’un jeune homme de pensées ardentes ait éprouvé le besoin de s’épancher dans le sein d’Émile Augier, ami de Ponsard. Mais les comédiens ordinaires de l’Empereur venaient, en date du 6 décembre 1869, de jouer Lions et Renards , cette belle pièce du maître — du grand maître î — pour laquelle on continue d’être injuste et où M. de Saint- Agathe — le jésuite en robe courte, interprété par Got génialement — avait suscité des rancunes. André accourait donc avec son épître au secours de l’auteur persécuté.
Dans ces temps-là, parmi les personnalités de marque, il y avait peu d’athées proprement dits, peu d’esprits radicalement dégagés de tout spiritualisme, de toute métaphy-
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sique. On peut compter parmi ceux-ci M. Taine, Sainte-Beuve, Ernest Havet, les deux Goncourt — du moins, je le suppose — Claude Bernard, Leconte de Lisle qui débutait, et, sans doute, dès cette époque, G. Paris — mais, assurément pas E. Renan qui ne se détacha d’une façon complète du spiritualisme que dans les tout derniers jours de sa vie, comme nous le verrons peut-être à son heure.
C’étaient là, du reste, des athées en chambre, des athées de salon qui ne se produisaient guère sur la place publique. L’anticléricalisme se montrait davantage. Par là, Émile Augier enflammait la jeunesse d’avantgarde. Celle-ci, au surplus, distinguait. Elle acclamait Augier, mais elle avait horreur de Rochefort, dont la Lanterne s’arrachait par pure curiosité. V. Hugo gênait, à cause de son opposition farouche à l’Empire ; on savait par cœur ses premiers recueils, on blâmait son attitude de prophète en exil — Prud- 'homme à Patmos — quand on ne le raillait
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pas ouvertement, comme faisait le Figaro avec ses célèbres calembours sortis de la baignoire du Maître.
C’est que, n’oublions surtout pas cette touche dans ce tableau moral, indispensable à l’histoire de l’évolution que doit décrire ce volume, c’est que, et ce troisième trait est le plus merveilleux de tous, c’est que les anticléricaux étaient d’ardents bonapartistes. La cour impériale ou ses dépendances traitaient en enfants gâtés M. Taine, Berthelot, Sainte-Beuve, les Goncourt, P. Mérimée, E . Augier — ces deux-ci plus que les autres — E. Renan, qui, dans sa campagne électorale de la Marne, se présentait comme résolument impérialiste — ce de quoi le prince Napoléon le blâmait. Le fils du préfet du Morbihan, un des camarades d’André et de Jean, tonnait contre le Sénat qui récalcitrait devant le vote de la statue de Voltaire. Il s’agit du Sénat de l’Empire ! Un autre de leurs camarades, fils, lui aussi, d’un préfet célèbre par ses titres, son luxe et les trains
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qu’il faisait chauffer à toute minute, voyait d’un œil inquiet, quoiqu'il fût pratiquant, le concile qui devait se réunir à Rome. André, dans une autre épître, adressée « Au Siècle », frappait ce vers :
Le Pape occupe Rome et Rome s’y résigne.
Nous aimons à noter ici ce trait, qui marquera le contraste avec la suite du développement philosophique d’André.
Comment s’arrangeait-il, cependant, pour être à la fois partisan résolu de l’Empereur et ennemi déclaré du Pape? Cela se conciliait fort bien à cette époque. Mais, surtout, comment André faisait-il, pour bousculer quelques-uns de ses amis auxquels il faisait honte, au moment du plébiciste, de leur manque de courage à épouser la cause de l’Empire — lui, le petit-fils du docteur André Pauron, ce quarante-huitard ? Oh! c’est là le secret des générations qui se succèdent et ne se ressemblent pas. Entre le grand-père et le petitfils, il y avait le père, Nicolas, l’homme con-
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ciliant et mou. Et puis, on était conservateur, par amour de la paix — à la veille de 70. Ainsi donc, le déisme, l’anticléricalisme et l’impérialisme constituaient les trois traits dominants de la tenue politique et même religieuse dans une bonne partie de la société. Nous ne parlons pas des révolutionnaires de B elle ville. On se tromperait d’ailleurs en concluant de la peinture qui précède à quelque état permanent d’effervescence intellectuelle et morale. L’esprit se matérialisait aisément. On jouissait beaucoup et l’on aimait à jouir. Les jeunes gens de toutes les classes se répandaient aux courses et, avec frénésie, dans les théâtres. Quelque chose de chaud, qui entête et qui excite à la fois, une odeur de couloir où brûlerait du gaz, une atmosphère intense où s’accumuleraient des microbes sentants, pensants, rêvants, donneraient assez bien l’idée du Paris d’alors : ardent et fermé.
La rue de Clichy, dans cette fournaise, apportait à notre jeune homme un peu de fraîcheur. Mais, dans cette fraîcheur, lui-
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même apportait un peu de la fournaise extérieure. André et Jean en étaient arrivés à une grande intimité entre eux, se communiquant tout ce qui pouvait avoir apparence de secret personnel. Or, chaque fois que, le dimanche, André montait les cinq étages de Jean dans la matinée, sur les dix heures et demie onze heures, Célestin, le domestique fidèle de la famille, ne manquait pas de lui faire la même réponse :
— Monsieur le comte est à la messe de onze heures.
L’anticléricalisme bouillonnant d’André ne pouvait s’accommoder de cette situation.
Aller à la messe? Pourquoi faire? Il savait que Jean, comme lui-même, bornait alors sa croyance aux grandes lignes squelettiques de l’Être suprême et de la survie. Mais surtout pourquoi aller à la messe de onze heures, celle où il est le moins possible de se recueillir, celle du monde et de tout le monde ; car, cet anticlérical, ce libre penseur exigeait, du moment où l’on mettait le pied dans
une église, qu’on s’y recueillît totalement.
Il posa la question à Jean.
— Cher André, lui répondit-il — ils s’appelaient toujours par leurs petits noms — je vais à la messe de onze heures, parce que, si je n’y allais pas, Madame une telle et Monsieur un tel diraient : Tiens ! Voilà le comte Jean de Warlaing qui ne va plus à l’église. Tout simplement.
Cette simplicité n’emportait pas la conviction d’André. Et pourtant, le comte Jean de Warlaing disait tout haut à son ami ce que beaucoup d’autres n’osent pas se dire tout bas à eux-mêmes. Telle était, au surplus, sa disposition présente. Lui qui devait, après bien des traverses, mourir de la belle mort chrétienne que Paris admire encore, il ne s’intéressait pas — c’est le mot — à la religion, dans ce moment de son existence. Elle lui paraissait proprement sans attrait. Déisme, cléricalisme, anticléricalisme, tout cela le laissait froid. Il se serait occupé davantage de politique, flétrissant les « rois », chantant
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la liberté italienne, accusant des tendances nettement démocratiques.
André, tant qu’à faire, eût autant aimé que Jean mît plus d’ardeur, partant plus de sincérité à l’accomplissement de ses devoirs religieux, dût-il heurter ses idées à lui, André, et puisque enfin il allait à la messe, eh bien ! il eût préféré, nous l’avons dit, l’y voir aller de son cœur.
Il y avait justement, rue de Glichy, 243, une personne, une jeune personne qui, elle, allait à la messe et qui, comme le voulait André, y allait de son cœur, de tout son cœur. Mais nous disons mal. Aller à la messe est une expression insuffisante à rendre tout ce qu’il y avait, dans F accomplissement de cet acte, de particulier, de personnel comme piété, pourrait-on dire, à cette créature exquise. C’est, on l’a deviné sans doute, d’Anselmine de Warlaing qu’il s’agit, de cette chère Anselmine qu’un sort de privilège nous a permis de suivre presque dès les premiers pas de son enfance. En Fhiver de 69-70 où
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nous sommes, elle avait onze ans, haute fillette aux yeux bleus, ignorants et clairs. La clarté, voilà ce qui caractérisait le mieux, non pas seulement son visage, mais l’ensemble de sa douce apparition. Elle était jolie et elle était claire. Cette clarté — mais comment exprimer l’inexprimable? — cette clarté, c’était la couleur de son âme, si la clarté a une couleur. La simplicité, une simplicité qui se manifestait dans le geste, dans le regard, dans le cœur, dans la pensée, semblait comme une émanation de cette clarté, son don de naissance. Ce qui est clair se passe de toute complexité. La clarté, par essence, est simple. La simplicité d’Anselmine et sa clarté avaient un complément nécessaire, avaient la gaieté, qui était le son naturel de ce cristal transparent et uni.
Dans un pays comme le nôtre où tant de races se sont croisées, où, de province à province, les sangs présentent des variétés aussi marquées que les différentes nations de l’Europe en présentent entre elles — c’est par là
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que l’unité française est une merveille — dans un pareil enchevêtrement d’hérédités, il faut se garder de décréter que tel trait de caractère chez le descendant remonte à ses ascendances apparentes, à celles attestées par le nom ou l’habitat actuels.
De ce qu’Anselmine de Warlaing avait son berceau dans les Flandres, il serait puéril de conclure qu’elle eût hérité de là son mysticisme. Le fait est que son mysticisme n’offrait absolument rien qui parût, par un bout quelconque, tremper dans les brouillards du Nord ou plonger dans les nuits du Septentrion.
Son ardeur même, pour être intense, n’évoquait aucune image de flamme sombre, mais bien d’un feu dont jamais une fumée ne ternissait l’éclat rose et diaphane. Quand elle se sacrifiait, ce qu’elle fit si souvent, son sacrifice ne trahissait point de noires résolutions, et encore moins, ce qui est plus méritoire, ce penchant qui nous porte à nous adorer nousmêmes dans nos sacrifices.
Pareillement, quand elle allait prier, sa
prière s’élevait d’un vol fervent et tranquille, passionné et joyeux, dans les airs. Et encore n’arrivons-nous pas à préciser la nuance, parce que, devant Anselmine, certains mots nous font peur. Elle attendait le dimanche ou tout autre jour d’office, comme des jours où elle allait bien s'amuser . Oui, c’est l’expression qui rend le mieux l’état de cette âme claire, simple et gaie. Être là, dans la maison du Seigneur, faire ses dévotions, se donner à Dieu, prier Dieu et surtout penser, penser à Dieu, le plus que l’on pourrait, mais cela fait une série de bonnes choses ! Il n’y a là rien d’austère, rien de rébarbatif, rien d’imposé. C’est l’offre libre et toute donnée de soi-même, qui ne peut qu’égayer le cœur. Anselmine jouissait de sa piété.
La religion, pour Anselmine, ne représentait pas qu’une habitude transmise, un héritage ancestral. Mon Dieu ! Sa religion était bien, certes, le fruit de la tradition et de l’éducation. Mais on aurait dit presque qu’elle l’avait tirée de son propre fond, qu’elle l’avait
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inventée à nouveaux frais. Rien chez elle des piétés convenues, des ordinaires dévotions. La foi de cette enfant rare était une foi fraîche, une foi qui sentait bon. Elle croyait, la petite Anselmine, parce que son cœur était de croire.
La mansuétude de la parole évangélique l’horreur physique, épidermique, de la haine, l’enveloppement de toute une âme dans quelque chose de suprêmement doux, d’ineffable et de tendre, voilà ce qui caractérisait cette enfant, dont le clair visage de gaieté, dont la mine spirituelle, presque espiègle, n’éveillaient pas précisément l’idée ni l’image conventionnelle d’un ange ; c’est par sa grâce, par sa bonté, par sa sainteté de fond qu’elle était bien un ange de nature.
Mignonne et son petit nez en l’air, respirant, à onze ans déjà, une gentillesse féminine infinie, sa robe noire qu’elle n’avait point quittée depuis la mort de son père, lui donnait je ne sais quelle expression au-dessus de son âge. Elle fut la toute première jeune fille
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dont André pensa qu’il pourrait un jour en faire sa femme — il venait lui- même de boucler sa seizième année. A table, dans ses visites, il la considérait parfois et se disait que bientôt cette fillette deviendrait une jeune fille et que cette jeune fille serait pour son mari le dévouement de toutes les secondes, l’amoureuse en même temps que la petite maman.
André pas plus que Jean ne soupçonnaient alors ce que cette fillette exercerait un jour d’influence inattendue sur leur destinée à tous les deux.
La guerre de 70 vint disperser tristement, douloureusement, ce cercle intime et délicat. Dès le 18 août, Mme Nicolas Pauron, la mère de notre André, avait dû partir pour le Midi. Son mari s’était engagé, avait été blessé au cimetière de Saint-Privat ; on l’évacua sur l’hôpital de Marseille où tous les trois passèrent l’hiver, pour y assister, au printemps, à la Commune de cette ville, qui fut quelque
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chose comme une parodie sinistre et drôle de celle de Paris. Nicolas ne mourut pas de sa blessure. On eût dit que ce brave homme, ayant en une fois épuisé tout ce que le ciel lui avait départi de poésie, était tombé dans cette vulgarité qui ne va pas sans un peu de ridicule. Le pauvre Nicolas succomba, quelques mois après l’opération, de la piqûre d’une mouche. Elle avait charrié quelque microbe infectieux — ces insectes malfaisants, qu’il ne nous plaît toujours pas d’exterminer, les charrient tous — sur une simple écorchure que s’était faite le convalescent.
Jean de Warlaing fut éprouvé, l’été même de la guerre, de façon cruelle. Étienne, son frère cadet, venait de succomber à une fièvre typhoïde, au cours de laquelle ce littérateur raffiné, ce poète, avait déployé les qualités pratiques de l’infirmier. La famille se rétrécissait de plus en plus. Le frère et la sœur restaient seuls autour de leur mère.
Les deux amis se revirent dans l’été seulement de 1873, André, jusqu’à cette époque,
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ayant été retenu dans le Midi près de sa mère. André venait de terminer sa philosophie à Paris et il passait son baccalauréat — simple encore à cette époque. Il se préparait à un voyage en Allemagne dont nous aurons à toucher un mot plus loin.
Une correspondance, sans défaillance aucune de part et d’autre, n’avait cessé de resserrer leur amitié. Ils continuaient à ne pas avoir de secrets entre eux, si bien qu’ André avait été tenu au courant du grand drame sentimental qui, en 1870 et 1871, deux ans juste auparavant, venait de ravager l’âme de Jean. Mais on a raison de dire que l’écriture est traîtresse et que la parole est encore le plus sûr de nos truchements. André ne se doutait positivement pas de l’acuité suprême, on peut dire définitive, qui avait marqué la souffrance et l’amour de Jean.
André, de Paris où il était revenu pour la fin de son année de philosophie, s’en fut un jour faire sa première visite à Jean dans une maison de campagne de Ville-d’Avray, qu’ils
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avaient louée de Douai. A la suite de plusieurs pérégrinations, dont une eut une importance particulière, Douai, en tout dernier lieu, les tenta comme un refuge familial. Puis, le désir de distraire Jean leur fit choisir Ville-d’Avray.
Mme de Warlaing avait arrêté une propriété superbe qui, par hasard, se trouvait libre pour quelques années, un de ses amis, le baron D..., maître du lieu, devant s’absenter pour un long voyage dans l’Extrême-Orient. Sur le bord de la route, une maison, plutôt un pavillon assez spacieux et confortable, disparaissait dans un vaste terrain boisé, disons, dans une forêt véritable. Une forêt, non seulement à cause des grands arbres, drus et pressés, mais aussi à cause de je ne sais quelles virginités d’embroussaillements, de fourrés, de nœuds, de racines bossuant, encombrant le sol, rendant impraticables les chemins, comme si la nature eût été abandonnée à ses propres orgies.
Au cœur de ce monstrueux fouillis végétal,
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dans un renfoncement, comme un œil pâlissant de la terre, s’ouvrait un vaste étang. On y accédait par une vingtaine de marches pratiquées à même la déclivité, formées par des branches transversales dont les arêtes marquaient ainsi et soutenaient les degrés.
André, arrivé par un train du soir, n’eut pas le temps de faire la connaissance des bois. On se mit presque aussitôt à table. Je ne sais quels voiles de silence enveloppaient les convives, quelle absorption intérieure les isolait les uns des autres. Seule, Anselmine, qui avait alors environ treize ans et trois ou quatre mois, semblait peu préoccupée, sa simplicité claire et gaie ayant déjà trouvé la solution de toutes les difficultés par le sacrifice — un sacrifice qui domina, qui détermina toute son existence.
Le cher Jean, toujours avec cette courtoisie suprême, cette courtoisie d’âme dont il ne se départissait jamais, donnait à ce vespéral entretien, sans jamais élever le ton, cette allure calme et enjouée qui sait mettre à l’aise.
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La comtesse de Warlaing, toujours si maîtresse d’elle-même, portait sur son beau visage une expression sévère et presque mécontente, qui se distinguait, par une nuance triste, de l’expression de hauteur sereine et toute bonne que nous avons déjà notée chez elle.
André, ravi de revoir son ami, enchanté de se retrouver dans ce milieu cher, poussait, une fois le temps, quelques éclats de voix, mais c’est parce qu’il sentait un peu de gêne autour de lui et, pour la dissiper, s’entraînait à des propos joyeux. La soirée commune fut courte. La distribution des pièces du pavillon, le voisinage des chambres à coucher des dames, empêchèrent les deux amis de se livrer tout de suite aux bavardages tant attendus. Ils furent quittes pour se retrouver le lendemain matin à l’aube et prendre le chemin des bois.
Jean — il ne faut pas perdre de vue ces deux traits de cette nature charmante — Jean était un tendre et un faible, ayant autant besoin d’expansion que d'appui. Il
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faut aussi savoir que chez cet homme exquis, les épanchements et les défaillances, le? sursauts de joie et les enthousiasmes, n’empruntaient jamais, pour se traduire au dehors, l’accent déclamatoire ; il gardait le ton de la causerie aimable et ce sourire aux coins des lèvres que seule une âme aussi grande pouvait connaître. Jean de Warlaing se décourageait et se reprenait à l’espoir, du même air de bonne grâce. Et cette bonne grâce n’ ôtait rien à la profondeur du sentiment. C’est la bonne éducation ancestrale qui persistait dans l’exaltation ou dans la détresse.
A peine sortis du pavillon, il prit le bras d’André et lui soupira ces mots d’une amitié aussi glorieuse pour celui qui l’éprouve que pour celui qui l’inspire :
— O André, lui dit-il, que je suis content de vous avoir, de vous avoir à moi ! Vous êtes mon ami le plus cher. Vous êtes mon frère et mon poète, l’hôte de mon cœur et de ma pensée. Enfin ! Vous venez de nouveau emplir la solitude de mon âme et le désert de
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mon esprit. N’avais-je pas déjà comparé, dès le collège, notre amitié sereine à l’oasis des sables brûlants? Venez, André. Nous allons causer, seul à seul. Vous verrez à quel point j’ai besoin d’être soutenu par vous.
Après ces paroles prononcées avec simplicité, Jean se tut. André, bouleversé, s’attendait à des révélations sinistres.
Ils firent ainsi quelques pas, échangeant des paroles indifférentes pour commenter les accidents du terrain, lorsqu’ils parvinrent aux bords de l’étang où tous les deux s’assirent sur un tertre, à côté l’un de l’autre. Le ciel se reflétait dans l’eau plate. Un grand silence régnait dans les feuilles encore épaisses en septembre. Jean était sorti avec son fusil passé sur l’épaule en bandoulière, comme il accoutumait de faire. La crosse maintenant appuyait à terre et le canon posait mollement sur le bras droit de Jean. De sa main gauche il prit la main d’André :
— Ami chéri, quand je viens ici m’asseoir un moment, comme vous m’y voyez à
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cette minute, que de fois n’ai-je pas été tenté de mettre le canon de ce fusil dans ma bouche et d’appuyer sur la détente !
— Jean, Jean, tu ne feras pas cela!
s’écria André, en saisissant avec vigueur son ami par les épaules et en le jetant dans ses bras.
Aux grandes heures, il leur arrivait de se tutoyer.
Une larme perla le long des cils du pauvre Jean :
— Ami, continua-t-il avec la suavité triste de sa voix, il y a, vois-tu, deux alternatives dans l’amour, tel que nous le ressentons, nous, les poètes. Pour l’âme virile qui fait abstraction de l’individualité féminine et, au moment où elle est le plus déchirée, se prend elle-même comme un sujet d’observation, l’amour est la source de la force et de la grandeur, la fontaine d’où coulent les chefs-d’œuvre. Quand, au contraire, l’homme s’attache à la femme en elle-même, qu’il ne voit plus cette femme qu’à travers le brouillard des larmes, alors l’amour vous tue ; car,
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il est celui des faibles, il est la mort de l’âme. Hélas ! j’en parle en connaissance de cause, moi qui suis une victime. L’âme finit par s’énerver, par s’amollir, l’intelligence par se fatiguer, la pensée par s’éteindre. La plume est trop lourde pour les doigts, l’étude devient impossible. J’en suis là. Le pis, André, c’est de perdre la foi en soi-même. Se tuer n’est rien, penser à se tuer, voilà le mal. Vous, ô mon très cher, si jamais un grand amour venait vous prendre comme moi, oh ! il faudrait n’en garder que les sentiments et les sensations, afin de les disséquer. Vous voyez : j’ai les yeux mouillés en vous tenant des propos pareils. Et cependant j’ose les tenir, j’ose braver votre indignation, j’ose courir le risque de vous paraître, moi, un cynique ou un profanateur de mon propre amour. C’est que je crois en vous, ami, je crois en votre puissance sur vous-même. Je m’oublie complètement par amitié pour vous. André, vous êtes fort ; le moment venu, vous, vous triompherez !
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Ainsi parla-t-il et ce discours, violent de fond et de forme, fut débité avec cette élégance aisée, avec cette urbanité sans effort qui étonnait et qui charmait chez un homme aussi jeune. Ces paroles contenaient, hélas ! des prédictions sombres qui se réalisèrent pour chacun des deux amis ; leur malheur fut identique, par la suite, quoique se produisant dans des conditions différentes.
Que s’était-il passé, cependant?
Après la mort d’Étienne de Warlaing, en plein été de guerre, la comtesse et ses deux enfants, ne pouvant plus supporter de vivre dans l’appartement de la rue de Glichy, témoin de la fin tragique, se rendirent à Dieppe où les attirait la présence d’une sœur de feu le comte de Warlaing, la marquise de Ménémarv, haute et puissante dame qui avait épousé un marquis breton, richissime, d’ailleurs, et possédant, de plus, dans les environs immédiats de la ville, un vieux château qui rem@ntait au règne de François Ier, époque où se marqua l’apogée de la splen-
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deur dieppoise. Le siège de Paris força les Warlaing à fixer leurs quartiers d’hiver dans ce même Dieppe, où ils louaient tout de suite une maisonnette, loin de la plage, au cœur d’un faubourg — celui de la Barre — assez voisin de la campagne, rue Asseline.
Est-ce le commandement impérieux de la mort qui ordonne aux survivants d’aimer, dès qu’ils ont senti passer, tout près d’eux, son souffle? Est-ce le jeune âge ou la virginité d’un cœur fait pour tressaillir aux caresses de l’idéal? Est-ce, enfin, la beauté incomparable d’Yvonne de Ménémarv, la fille unique de la marquise et qui, plus tard, fut une des reines mondaines de Paris, autant par la majesté classique de son visage que par le charme, que par la grâce dont se tempéraient ses traits olympiens? J’ignore. Le fait est que Jean, et cela tout de suite, tomba éperdument amoureux d’Yvonne.
Les circonstances, l’absorption de chacun dans l’horreur des événements, la solitude aisée, surtout aux approches de l’hiver, les
liens de famille, les communications journalières mettaient entre les- mains des jeunes gens des gerbes de facilités amoureuses. Les promenades communes, tantôt avec Anselmine, tantôt à eux deux, commencèrent dès septembre qui fut radieux en Normandie cette année-là. Ils s’en allaient souvent, le soir, du haut de la falaise verdoyante, voir s’écrouler le soleil au fond de l’eau, comme une braise immense ; ou, courant sur les sables légers de la dune, chercher le rayon blanc de l’astre argenté qui baignait dans la brume son diamant lucide ou, encore, ils montaient au-dessus du château fort, au donjon, pour recueillir, dans une brise de passage, le chant monotone des marins perdu dans la fanfare des flots et du vent du nord ; d’autres fois et souvent même, ils aimaient visiter le château et l’hôtel de ville, où l’érudition étonnante de Jean, où son goût raffiné, particulièrement porté sur les merveilles du moyen âge, charmaient Yvonne, lui découvraient des mondes, l’initiaient à
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je ne sais quelle vie supérieure de l’esprit.
Ce n’était point difficile de s’élever avec Jean, si séduisant, si sincère, si élégant de sa personne et si passionné. L’amour ne tarda point à troubler de ses premiers battements le cœur de la jeune fdle. Un jour, ils remontaient ensemble la rive gauche de la rivière d’ Arques. Ils s’arrêtèrent quelques minutes, écoutant l’eau couler et bruire sous le pont de pierre. Jean eut une pensée triste devant ce flux tranquille qui s’en allait irrésistiblement aux abîmes. Il lui sembla que la vie, d’une détresse aussi calme, aussi fatale, s’éloignait d’eux dans une intangible éternité :
— Oh ! Yvonne, s’écria-t-il, pendant qu’il en est temps encore, pourquoi ne pas nous aimer ?
Il prit la main d’Yvonne et cette main trembla dans celle de l’ami, puis s’y oublia.
A partir de ce jour, leurs entretiens, leurs confidences, leurs solitudes se multiplièrent. Il lui parlait librement de son cœur, il parcourait, sous les manches flottantes, les bras
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blancs d’Yvonne, il les émaillait de longs, de tendres, de pieux baisers. Mais ce fut un soir d’hiver que leur passion atteignit son plus plein, son plus saint épanouissement ; c’était le soir de la Nativité, le 25 décembre 1870.
Ils causaient tous réunis au coin du feu, quand, soudain, comme mue par un caprice, Yvonne se leva, lui prit le bras :
— Jean, conduisez-moi à Saint-Jacque.
Ils sortirent. Les rafales pleuraient comme des voix de morts dans un clocher monstre. Le sanglot de l’Océan montait, par intervalles, jusqu’à eux. Intrépide et joyeuse, appuyée au bras de Jean, elle marchait, tandis que le sol glacé craquait, lugubre, sous leurs pas. Ils pénétrèrent dans le temple étincelant où le chant des cantiques s’unissait aux mille voix de l’orgue, au milieu des grands piliers gothiques. Yvonne, plongée dans une extase, priait avec une ferveur qu’elle ne se connaissait pas. Jean, ce même Jean de la messe de onze heures à la Trinité, priait, lui aussi, ressaisi par tout son passé,