‹ SÅ“ur AnselmineChapitre 2 sur 7 · ANSELM1NE · texte numérisé non relu

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pieux maintenant par l’amour qui lui faisait, disait-il, comme un baptême nouveau.

L’office terminé, ils ne s’en allèrent pas, laissèrent la foule s’écouler sous le vieux porche sculpté à la belle rosace. Ils restèrent presque seuls, perdus dans l’ombre de la chapelle absidiale, de la chapelle dite de la Vierge, agenouillés l’un près de l’autre, dans la nuit, sur les marches d’un autel. Tout à coup, sans qu’ils eussent échangé un mot, leurs têtes se rapprochèrent, leurs bouches s’unirent, Jean mit un long baiser sur la lèvre pâle d’Yvonne. Il crut, à ce moment, à l’amour éternel.

Cette éternité, dans le cœur d’Yvonne, ne dura pas un an. Jean l’aimait, lui, d’un amour grand, mâle, généreux, impérissable, mais que l’honneur lui rendait impossible à satisfaire. Il prévoyait, d’autre part, tous les obstacles, toutes les interdictions que rencontrerait un projet de mariage, par suite de mille raisons de fortune, de convenances, de situations et d’âges, auprès de la marquise

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et peut-être aussi de la comtesse. Après le baiser de Noël, Jean voulut recourir à la seule voie qui leur restât ouverte : au mariage secret, auquel les familles n’auraient eu rien à voir.

Hélas ! Point ne fut besoin. Il avait, quoique adolescent, aimé en homme. Yvonne, malgré toute sa maturité apparente, avait aimé en petite cousine. Un an après, en ce même soir de la Nativité, le 25 décembre 1872, à Paris, Yvonne recevait Jean, dans le salon de sa mère, avec une bonne grâce parfaite, aussi aimable et aussi indifférente que si rien ne se fût jamais passé entre eux. Elle épousait quelques mois plus tard un professeur de japonais au Collège de France, fabuleusement riche et même de noblesse.

Jean eut toute sa vie bouleversée par cet amour qui devait, ultérieurement, avoir sur André des répercussions inattendues.

Ces quelques jours qu’il passa sous le toit des Warlaing, à Ville-d’Avray, en ce mois de septembre 1873, André apprit de Jean qu’il

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aurait pu les passer aussi bien à Dieppe, où Jean se serait fait un plaisir cruel et fou de « tout revoir » avec son ami. Mais la comtesse ne voulait même pas entendre parler de ce voyage. Elle avait tout su ; la vieille dame, inébranlable sur les principes, faillit se brouiller avec son fils qu’elle adorait. Cette colère s’atténua, grâce à l’intervention d’Anselmine ; la réconciliation eut pour effet la location de la chasse de Ville-d’Avray ; car, c’était une chasse et Jean, depuis ce fatal amour, cherchait dans ce sport une diversion véhémente et continue.

Mme de Warlaing, cependant, devait mourir trois années après, en 1876. Jean, l’année suivante, toujours en proie à son idée fixe, put enfin réaliser son rêve de vivre un hiver à Dieppe. Ce n’est certainement pas Anselmine qui l’aurait contrarié dans ce projet.- La chère mignonne ! Deux morts, aussi tristes l’une que l’autre, décidèrent de sa destinée. Déjà, toute petite, au lit funèbre de leur père, agenouillée près de Jean, elle eut cons-

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cience du besoin qu’il aurait d’elle ; au lit de mort de leur pauvre frère, en 70, elle résolut de consacrer sa vie à Jean, de ne pas se marier, de rester entre sa mère et lui, de tout donner d’elle, l’ange de dévouement et de simplicité, pour le bien de Jean. Gela fut vu, et voulu par elle en un instant.

Voilà comment André, en 1877, alla passer une quinzaine à Dieppe, chez Jean, seul entre son ami et Anselmine.

André revenait d’un long séjour en Allemagne. 11 avait fait partie de cette ruée de Français qui, après 70, sont allés se mettre à l’école de nos ennemis, croyant, bonnes âmes françaises d’innocence et de jobardise, apprendre et rapporter le secret de « la victoire de l’instituteur », mais, en réalité, ils n’établissaient, au retour, dans notre pays, qu’un servage intellectuel dont les effets durent encore, intempestivement.

Au cours de ces pages, nous n’aurons que trop l’occasion de constater certains de ces effets, puisque l’histoire de nos personnages

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est impossible sans l’histoire, fût-elle sommaire comme elle doit l’être dans ce livre, des époques traversées entre les deux guerres. En ce qui concerne la Germanie, deux points doivent être retenus qui intéressent particulièrement l’heure où nous sommes de notre récit. On ne sait pas assez combien, après 70, immédiatement, le vaincu était jaloux du vainqueur. André, pour mieux se rompre à la langue allemande, s’était mis en pension chez un brave professeur de gymnase — les gymnases sont les lycées de là-bas. Lorsque l’Opéra de la rue Lepelletier brûla, ce brave professeur de gymnase exulta comme un Canaque. Il s’appelait Freudenberg ! On aurait dit qu’il avait à se venger de nous, que c’étaient nous les victorieux.

Quelques années plus tard, un autre professeur, — de l’Université de Munich, celui-là, — au cours d’un voyage à Paris, vit, en Seineet-Marne, de gros fermiers vêtus d’une longue blouse bleue, monter en compartiment de première, l’air calme, conscients de leur

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force et de leur fortune. Le professeur déclara qu’il avait cru avoir devant lui comme une série d’êtres supérieurs, une assemblée de dieux. Et sa lèvre se pinçait d’un pincement jaune.

Les Français leur paraissent toujours des natures d’élite. C’est pourquoi ils tiennent tant à ce que nous soyons pourris. La jalousie, l’envie, la colère, la haine leur viennent de l’admiration. Cette admiration — et c’est encore un point ignoré — courait parmi les femmes, qui, à leur tour, couraient après les Français. Deux sortes d’Allemandes existent : les unes sont les femelles du lapin, prolifiques \et sensuelles ; les autres sont des dindes avec des plumes d’aigle. Ce sont les Allemandes de haut vol, celles qui entendent planer audessus des faibles hommes, dans leur force et leur géniale élévation. Il est certain que toutes les femmes, dans tous les pays, trompent plus ou moins, quoique la sottise et l’incompréhension de l’homme aient sur ce point encore beaucoup exagéré et beaucoup mérité.

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La dinde allemande a une façon à elle de tromper ; elle trompe pour se mirer dans son œuvre de tromperie ; elle se prouve qu’elle est über ailes , au-dessus de tout. La mégalomanie dans l’amour.

André venait d’être victime d’une aventure de ce genre. Aujourd’hui, il ne nous viendrait point à l’idée de nous éprendre d’une Bochesse. En ce temps-là, l’extase devant l’instituteur appelait l’extase devant l’institutrice. Une jeune fille, d’une des meilleures familles de la noblesse hessoise, l’avait, comme on dit, attiré dans ses filets. Ses filets contenaient, d’autre part, une forte pièce, un Brésilien de marque. Résolue à trahir l’un ou l’autre, elle ne voyait qu’avantage à sa double capture : épouser le Français, cela fait ou un Français de moins chez nous ou une Allemande de plus en France ; le tromper pour , le Brésilien, cela fait qu’on devient riche et que, du même coup, on se venge du Français supplanté. Toujours l’admiration.

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André découvrit la manigance et fit Thonneur à la Hessoise de concevoir pour elle du dégoût — alors seulement.

Il abordait Dieppe dans ces dispositions, n’ayant fait qu’un saut de la gare du Nord à la gare Saint-Lazare. Anselmine était, en quelque sorte, la première Française qu’il voyait, depuis son retour. Une Française !

\Ç’est si bon ! Il n’est point nécessaire, pour l’aimer, de rentrer dans son pays ; il suffît d’y vivre. André assurément n’eût pu médire des Italiennes et il eût admiré les Anglaises d’aussi bon cœur. Mais la Française a ceci

[pour elle, qu’elle est à la fois exquise et naturelle, ce qui fait qu’elle est naturelle dans l’exquis. Victor Hugo, qui a compris tant de choses, Victor Hugo qui, on finira par s’en apercevoir, est un psychologue pénétrant et même nuancé, a eu tort de faire de la pauvre Cosette une insupportable perruche, sans jugeotte, ingrate et maniérée. C’est la parodie de la Française.

Claire, simple, gaie, fort jolie, maintenant

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qu’elle avait ses dix-sept ans sonnés, Anselmine frappa, dès la première seconde, André, comme s’il ne l’eût jamais vue auparavant. Le cadre de Dieppe, le récit que Jean lui avait fait de sa passion, le désir fraternel de l’imiter, avec, pensait-il, cette fois-ci, une issue heureuse, tout portait André à s’éprendre et il s’éprit d’Anselmine, à fond.

Aussi nettement qu’elle s’était décidée au lit de mort de son frère, André sentit et comprit qu’il ne serait jamais heureux qu’avec Anselmine, qu’Anselmine ne serait jamais heureuse qu’avec lui et que, donc, séparés l’un de l’autre, ils erreraient de droite et de gauche, ils manqueraient leur destinée. Gela fut vu par lui en une seconde, dès leur premier serrement de main.

Pourquoi ne se déclara-t-il point ? Parce qu’il se prit à réfléchir. Les inconvénients, comme cela est de rigueur à la moindre réflexion, lui apparurent aussitôt en longues théories. Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’il ignorait l’inconvénient principal, pour ne pas

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dire le principal obstacle : la résolution d’Anselmine de se consacrer à son frère. Or, il se faisait précisément qu’ André était le seul homme ayant quelque chance d’aplanir la difficulté ; grâce à ce mariage, ils eussent été deux à se consacrer à Jean, dont l’amitié pour André était si profonde, si familiale. André, s’il avait su, aurait cru qu’Anselmine l’écarterait, alors que, sincère et ardent, il aurait pu la convaincre. N’avait-il pas aux yeux de la jeune fille ce prestige, si grand pour elle, d’être admiré par son frère? Ne le connaissait-elle pas depuis de longues années? C’étaient là tout autant de circonstances favorables. Avait-elle cependant pour lui un sentiment plus tendre? Oui et non. Rien n’est plus délicat à pénétrer qu’une âme aussi simple et aussi claire. Aimer, sans que cela pût tout de suite aboutir à l’autel, n’entrait pas dans les simplicités ni dans les clartés de cette âme, ni dans aucune, peut-on dire, de ses conceptions sentimentales. On pourrait tout au plus surprendre chez elle un

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germe de ce qui eût pu se développer en amour; elle entendait toujours Jean parler d'André. Ce prénom s’était fixé dans sa mémoire. 11 lui arrivait de se dire parfois mentalement : « André nous arrive ce soir » ou « André est parti ». C’était tout. C’était peutêtre assez. En tout cas, c’était exquis. Tout au plus un commencement d’amour, un premier gazouillement d’oiseau sur le bord de son nid.

Le brave André, cependant, au lieu de voir les avantages, pesa les inconvénients : l’absence de situation, le besoin qu’il avait, à ce moment de sa vie, de certaines études, l’abandon de sa mère chérie qui, de Venise attendait son retour pour le rejoindre à Paris ; enfin, la solitude où il laisserait Jean. Cette pensée le tourmenta tellement qu’il lui cacha jusqu’aux moindres indices de ce sentiment. Ayant fait une pièce de vers où il chantait Anselmine d’une façon peu déguisée, il refondit une strophe pour y marquer qu’il célébrait dans son poème un être de pure imagination.

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Quel trait singulier de psychologie amoureuse et amicale ! André aurait pu cacher à Jean toute la pièce. Non ! l’amant aussi bien que l’ami — sans compter le poète — avaient besoin de confesser, fût-ce à demi, leur sentiment, ne voulant pas le livrer tout entier.

Et cependant I Une voix, une voix secrète,

celle de son Dante; conseillait à André la confiance. Il s’était à tel point familiarisé avec ce chant II de Y Inferno, dont nous avons parlé, qu’il en accommodait les moindres hémistiches aux situations qui le préoccupaient, dût-il parfois détourner un peu le sens primitif. A un certain passage, Virgile, se mettant aux ordres de Béatrice, lui déclare qu’elle n’a pas besoin de lui expliquer davantages on vouloir : piu non fè uopo — tu n’as plus besoin — aprirmi il tuo talento — de m’ouvrir, de m’expliquer ton vouloir ; car, c’est là ce que signifiait talent à cette époque, en italien comme en français.

Expliquer son vouloir I Se déclarer! Il lui sembla, dans le paroxysme de sa passion*

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qu’ Anselmine elle-même l’incitait à parler, le priait de s’ouvrir. Pourquoi pas? On aurait bien vu, après, ce qu’il en pourrait advenir, tandis que, maintenant, que verrait-il? Rien que la nuit. En quittant Dieppe, il pleurait dans son compartiment, avec cette certitude étrange qu’il la retrouverait un jour, plus tard, trop tard, à une heure où son amour, toujours vivace, serait impossible et douloureux.

André avait raison de pleurer. Ah ! ce qu’il venait de quitter, c’était plus que l’espoir, plus que la jeunesse, plus que le ciel et plus que l’Étoile — piu chè la Stella , comme disait le Poète. Il venait, pendant quelques jours, près de la chère Anselmine, de respirer et il allait perdre

Le plus fin parfum de la fleur de France.

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