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CHAPITRE V

SŒUR ANSELMINE

Amor mi mosse , che mi fa parlare (Dante, ïnferno , II, 23, 3.)

La lettre partit la lendemain matin, portant l’adresse de ville de la marquise de Trois-Étoiles, qu’ André, sans peine, trouva dans le Tout-Paris sous le nom véritable. Il eut la pensée délicate de descendre à Paris mettre le pli à la poste, de peur que le timbre de Ville-d’Avray n’éveillât, dès ce premier contact, de noirs souvenirs chez Anselmine.

Des souvenirs de toutes couleurs jaillirent en revanche, instantanés, du coeur d André, dès la minute même où, ce matin-là, il mit le pied sur la descente de son lit ; ces sou-

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venirs lui couraient dans les doigts, pendant qu’il écrivait, essayant tantôt de se retenir, tantôt de s’abandonner, de façon à ne pas trop en dire, à ne pas, non plus, en dire trop peu. Une fois son écriture achevée et l’enveloppe dans sa poche, soigneusement protégée par un portefeuille de chez Leuchars, il se rendit un compte exact des deux sensations contradictoires qui le harcelaient : l’angoisse et la joie ; car, sa joie elle-même, vive et battant la fièvre, avait quelque chose de harcelant dans ces minutes.

Ces sensations disparurent comme par enchantement, aussitôt qu’il sortit du bureau de poste de l’avenue Marceau, choisi par lui à cause du voisinage de Saint-Pierre de Chaillot ; sans lui donner aucun détail, un éditeur parisien lui avait touché un mot des dévotions que le marquis de Warlaing y accomplissait, avant sa mort.

Le jet, le simple jet matériel de l’enveloppe dans la boîte établit dans ses nerfs comme un courant électrique aboutissant à

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Anselmine. Il eut presque la certitude physique d’un contact. Il se hâta de rentrer à Ville-d’Avray pour jouir de sa propre lettre, qu’il se récita et jugea bonne, escomptant déjà la réponse qui lui serait faite. Il ne vécut plus du tout dans le présent. Pas à pas, il revenait en arrière. Il revit la propriété du baron D..., ne se soucia plus une seconde de l’étang, obtint du gardien la permission de visiter la maison et retrouva aihsi la salle à manger — la place où s’asseyait Anselmine ! Alors, d’un trait, son cœur courut à Dieppe ; il lui sembla que ses pieds, sous leurs semelles, sentaient les pierres anguleuses de la rue Asseline. La rue Asseline î Ah ! oui, c’était là. C’est là qu’il l’avait, pour la première fois, aimée à pleine âme, aimée comme l’on aime pour de bon, aimée comme l’on doit aimer l’épouse future. Il évoqua la nuit où, trop jeune encore sans doute pour la connaissance et la possession de soi-même, il effrita par la réflexion — par l’intelligence ! — la suggestion sage, l’im-

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pulsion sûre de l’intuition instinctive. Il retrouva, identique, fidèle à ce rendez-vous de l’âme, la souffrance révélatrice du train qui 1’emportait, vers Paris, alors, loin d’elle. Tout à coup, un cri lui déchira la poitrine : — Mais c’est Elle, c’est Anselmine que j’aurais dû faire l’impossible pour épouser. Anselmine ! Ma vie a dévié, toute, depuis que je l’ai quittée !

Et il se remit à l’aimer de la même passion que jadis — exactement, miraculeusement. En réalité, il n’avait jamais aimé qu’elle.

Cette constatation le charma, le calma, lui permit de se ressaisir, de récapituler.

Revenu d’Angleterre vers avril 1914, dans le courrier qu’il avait exprès laissé s’ accu muler à son nouveau domicile, figurait bien la lettre de deuil annonçant la mort de

l’ami qui lui fut toujours le plus cher. Com-

ment et pourquoi ne pas avoir aussitôt écrit à la sœur?

Le fait de certitude, c’est qu’il avait

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remis , pendant deux années entières. Impossible d’en préciser la cause. Il repêchait péniblement dans sa mémoire des séries d’opérations psychiques mystérieuses, des raisonnements de subconscience qui échappent à la raison, et l’ évocation de ce travail obscur, mais logique d’une logique propre, se résolvait toujours dans la même formule d’explication, c’est que Vheure riavail pas sonné encore et qu’il écrirait, quand sonnerait Vheure.

André commençait à comprendre maintenant, du moins à demi, sa torpeur durant deux années.

Inconsciemment — suivant la formule — subconsciemment — suivant la vérité — il avait reculé devant le renouveau de la souffrance qui le navrait maintenant, devant le deuil d’un passé perdu sans rémission. Peut-être — et c’est le plus probable — ne se sentait-il pas mûr alors, pour subir ce choc ^douloureux dans la diathèse où il le subirait maintenant.

Mais après ce retard mondainement inex-

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cusable, d’où lui venait donc cette hâte soudaine ?

Ici, nous allons toucher à un point psychologique important.

Anselmine avait un petit legs, un livre de son frère pour André, que le mourant l’avait chargée de remettre à l’ami, de la main à la main.

A la suite de recherches demeurées vaines — André s’exilant pour s’isoler et pour dépister — elle résolut d’attendre. Elle attendit. En avril 1916, André publiait un de ces ouvrages où il excellait, un roman d’une psychologie nette et comme diaphragmée* Cela remettait son nom en circulation. Au même moment donc où il se réveillait en sursaut, avec sa résolution épistolaire fulgurante, Anselmine, de son côté, méditait de lui écrire. Ainsi s’expliquait la crainte éprouvée par André dans la nuit intuitive^ cette crainte, très précise chez lui, de ne pas arriver assez vite ; cela l’aurait gêné d’être devancé par la marquise» Il avait deviné, il

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avait ressenti chez elle, sans rien savoir de précis, ce mouvement qu’elle esquissait vers lui, à la même heure.

Ce phénomène de télépathie ne fut connu d’André que plus tard, quand arriva la réponse. Elle n’arriva qu’au bout de trois semaines. Son angoisse, dans l’intervalle, eut donc le temps de le ressaisir, doublée maintenant par l’angoisse amoureuse de jadis ; car, les temps se mêlaient en lui, et il est certain qu’il ne distinguait plus guère entre la sentimentalité de l’André d’autrefois et celle de l’André d’aujourd’hui — tout comme si, pour cette affection impérissable, pour cet amour fondamental, pour cette tendresse angulaire de sa vie, les années n’avaient point passé — ou comme si elles avaient passé semblables à un fleuve, sur un lit de granit, sans changement aucun dans le fond du lit immuable.

: Il lui semblait même, la réponse ne venant toujours pas, qu’il revivait le désespoir ancien. Voilà que, pour la seconde fois, Ansel-

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mine lui échappait ! Ah ! c’était bien fait. Et il s’accusait. Quelle décence y avait-il aussi à ne pas lui écrire plus tôt? Qui l’obligeait, elle, à connaître les naufrages de sa vie à lui? Cette lettre, cette fameuse lettre sur laquelle il comptait tant, pour retrouver son Anselmine perdue, ne faisait qu’accentuer la gaucherie de son silence. Tant pis pour lui ! André n’avait plus droit à l’amitié d’ Anselmine.

Anselmine ! Il continuait à l’appeler de ce prénom délicieux. Hélas ! ce n’était plus une appellation complète.

La réponse arriva, charmante, amicale, toute bonne. Elle portait le timbre de Venise ; d’où le retard, dû aussi, en partie, aux devoirs nouveaux de la correspondante.

Voici les faits en quelques mots.

Anselmine n’était plus la marquise des Trois-Étoiles. Quelques intimes seulement lui donnaient ce nom.

Au moment de crise où Jean de Warlaing avait eu sa syncope, l’être de clarté,

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de simplicité et de gaieté jugea naturel de promettre à Dieu, s’il laissait à son frère le temps de se convertir, de tout quitter, dès qu’elle l’aurait perdu. Elle avait eu deux secondes pour décider de l’éternité de Jean. Elle en décida de la sorte. Elle le sut sauvé, quand il rouvrit les yeux et lui sourit. L’efficacité du sacrifice lui apparut alors plus évidente que jamais.

Expliquons tout de suite comment, grâce à un privilège accordé par la Supérieure, après les soumissions d’usage, il lui fut permis de garder son prénom du siècle, auquel elle tenait à cause de Jean, qui le lui donnait toujours, et à cause aussi de saint Anselme, dont la théologie, quoique Anselmine fût peu théologienne de sa nature, convenait à cet esprit de netteté. La seule différence est que maintenant, elle s’appelait : Sœur Anselmine. Elle avait prononcé ses vœux le 20 septembre 1916, de sorte que l’instinct d’André ne l’avait point trompé ; le deuil et le noviciat absorbaient précisément Anselmine dans les

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deux années où il ne parvenait décidément pas à lui écrire.

Sœur Anselmine ! André se répétait ce mot et ce nom associés. Il ne pouvait s’empêcher de leur trouver une douceur souveraine. Mais le coup ne lui en était pas moins porté en plein cœur ; le chemin, où il croyait marcher, rajeuni, bouchait, brusquement, toute issue.

Il fit, en quelques secondes, le tour de la situation.

Se libérer, lui, complètement, eût été possible à la rigueur.

La supplier, elle, de rompre ses vœux — pour se réfugier, enfin, tous les deux, dans une baie heureuse, dans un port de tranquillité, de tendresse apaisante, en épousant, elle, le divorcé qu’il pourrait être ce jour-là — chimère, sacrilège et folie.

Et le résultat? Oh! le résultat était mathématique ; il n’avait pas le droit de l’aimer.

En tous cas, s’il n’arrivait pas à étouffer cette flamme vivante, le tremblement de son être entier l’avertissait qu’il devait, à tous

les prix, éviter d’en rien laisser soupçonner à Anselmine — - car, lui, il l’appelait toujours de ce nom.

Une autre solution s’ offrait à laquelle il ne pouvait pas, il ne voulait pas s’arrêter : rompre avec elle. Oh i l’horreur !

D’ailleurs, quelle cause invoquer pour une pareille rupture? Gomment la motiver, après cette franche reprise des relations amicales de jadis?

Il se voyait cerné par tous les bouts.

Il sortait de ses possibilités d’empêcher que le passé n’ait été le passé. Ce sentiment d’amour enraciné en lui, qui ne s’était jamais épanoui, et qui, pourtant, n’était pas mort, qu’en ferait-il donc? Quelle forme allait-il enfin pouvoir lui donner?

Voilà ce qu’ André ne voyait pas, ne pouvait même pas entrevoir pour le moment.

Il se raisonnait. Il s’examinait. Il réfléchissait. Il arrivait alors à des conclusions opposées à celles du droit instinct. Il établissait que son amour n’était pas de l’amour, puis-

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qu’il n’avait pas vingt-deux ans, comme à

Dieppe, quand il l’aima, consciemment, et

qu’elle en avait elle-même dix-sept. C’est merveille comme les chiffres règlent bien les mouvements du cœur ! Il songeait, en souriant, qu’Hippolyte eût applaudi à ce calcul.

André ne songeait, d’ailleurs, pas à l’enfantillage sans nom qui consiste à nier la réalité d’un sentiment, sous prétexte que la logique ne l’admet pas. Il n’y a pas d’âge. Et il n’y a pas d’amour. Il y a des âges. Il y a des amours. Parlons franc, il y a des individus. Inentamé dans ses sources vives, André s’était réservé, eût-on dit, pour Anselmine, et le plus clair de sa psychologie sentimentale est ce que nous en avons noté tout à l’heure, c’est à savoir ce mélange mystérieux en lui de termes extrêmes, de son matin et de son soir, du commencement de sa vie et de sa fin, de son tumulte et de son calme, si bien que son amour présentait ce phénomène étrange et normal d’être un amour d'aube crépusculaire, d’ardeur douce, de flamme

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tranquille, d’apaisement passionné. Anselmine était celle en qui se reposaient immédiatement ses pensées. Il n’y a pas que les amours de haute mer ; il y a les amours de port. Il n’y a pas que les amours de tempête ; il y a les amours de sérénité. Et les secondes ne sont pas moins souveraines, moins profondes que les premières. Lui, c’est un amour de cette douceur qu’il eût aimé lui offrir, un amour qui des roses du couchant dore encore les unions tardives. Ah ! s’ils avaient pu, fût-ce sur le seuil de la tombe, être époux, quelle béatitude rien qu’à se dire : Enfin nous voici joints 1

André s’en allait, par les chemins de Villed’Avray, rêvant à ce délice, se parlant de leurs retrouvailles, comme il aurait parlé de leurs épousailles. Par moments, il oubliait la fatalité, les vœux prononcés, les murs du couvent dont il se représentait le toit de tuiles, les volets gris des cellules, l’aspect austère et riant, sous des feuillages. Il revoyait Anselmine jeune fille. Elle avait, d ail-

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leurs, et il devait s’en rendre compte par la suite, elle avait toujours sur le visage cette candeur, cette enfance qui la rendaient adorable. C est évidemment sa clarté, songeaitil, qui l’empêchait de vieillir. Le cristal n’a point d’âge. La gracieuseté de ses gestes, toute sa féminine gentillesse, la naïveté fine de ses sourires, la pointe de son nez spirituel et bon, le pavillon délicat de ses oreilles, sa parole rêveuse et forte, s’animaient de nouveau devant lui, vivaient, brillaient, sonnaient, séduisaient et il en arrivait parfois à murmurer que sans les vœux, sans le sacrifice fraternel, l’union la mieux assortie et la plus complète eût encore été possible entre eux deux.

D’autres fois, il éprouvait à se résigner une douceur dont les flots, amènes et lents, pénétraient, pour les charmer, pour les apaiser, dans les recoins intimes de son être. En somme, que lui manquait-il? Il se proclamait encore heureux. Heureux par le fait de son malheur même ; pleurer une créature

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aussi parfaite, cela ne prouve-t-il pas déjà qu’on a connu la perfection? Dès lors, on est un privilégié parmi les hommes. Il adorait, il remerciait, dans des transports de gratitude, Anselmine d’exister, d’être là, pour donner à tant d’infortune une grandeur ennoblissante, pour lui attester la réalité de l’idéal.

Aussi, le but d’André désormais ne varierait point : tout mettre en œuvre pour lui plaire, à Elle. Tout faire pour se conformer aux vœux de la créature d’élection. Il comprenait, il aimait Jean d’avoir suivi les voies tracées par Anselmine. En un sens, leurs destins se ressemblaient. Vengo di loco} ove tornar disio. Je viens d'un lieu où mon désir est d être de retour , au moment suprême. Jean était revenu à la foi de ses pères. André avait un sort analogue. Le passé revenait à lui, dans Anselmine retrouvée, ce passé sans cesse appelé par lui d’un appel où clamaient ses forces les plus profondes.

A ce tournant de sa vie, André se mit un

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jour à se réciter le second chant de Y Inferno, de l’un à l’autre bout.

Sa surprise ne fut pas peu grande, quand il s’aperçut que les événements célestes, décrits dans ce chant, prenaient pour lui une réalité tangible, grâce à l’intervention, ou, si l’on préfère, à l’intercession d’Anselmine.

André, par toutes les voies, cherchait, comme font ceux qui aiment, à créer le plus possible de contacts moraux, d’efïluves de sympathie entre Anselmine et lui. En d’autres termes, un besoin l’alanguissait de lui donner son âme, de promener l’Amie dans cet intérieur ravagé, dont il aurait eu volupté à lui révéler les solitudes et les secrets, l’introduisant au fond de lui-même, lui découvrant, çà et là, quelques mousses de verdure, poussées maintenant, grâce à elle, au milieu des ruines accumulées.

L’existence, l’attachement, l’amitié de Gabi avaient été pour lui une oasis ; il en découvrit à Anselmine soigneusement les fleurs, les feuilles, les sentiers, mettant dans

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chaque touche du pinceau une caresse qui ne visait plus l’oasis, qui allait droit à l’Ame lointaine. Ces confidences le charmaient. Et qu’est-ce donc qui peut nous charmer davantage, que de nous livrer à qui nous aimons ?

Anseimine fut intéressée, fut émue par cette histoire de ce jeune beau-frère qui se vouait à Dieu. Dans une longue lettre — qu’il parcourait avec quels tremblements dans le cœur ! — elle finissait par lui fixer un rendez-vous de prière pour un jour prochain qui se trouvait être le jour anniversaire de la mort de Gabi.

Ah 1 voilà bien Béatrice, songea-t-il, descendant de l’escabeau de béatitude, — dal mio beato scanno, dit le cher Alighieri — pour courir au secours de son poète. Mais, juste ciel ! Quelles illusions se faisait-elle sur lui? Un rendez-vous de prière? Il lui répondit aussitôt hélas! que, depuis la veille de son mariage avec Sophie, il ne priait plus. Le rendez-vous spirituel n’en subsisterait pas moins. Il y serait à l’heure dite.

Son plan était de toute simplicité ; une fois l’instant venu, qu’ils s’étaient fixé, il saurait se recueillir et, sans prier lui-même, il se dirait qu’Anselmine priait au moment où André penserait à elle.

Mais la simplicité de l’être aimant présente cette particularité notable qu’elle se sent plus à l’aise à mesure qu’elle s’embarrasse de complications sentimentales. Ce qui paraît eau de roche au cœur épris, est pour le cœur froid un problème inextricable. Le rendez-vous abstrait ne suffît pas à André. Il voulut, lui, incroyant, lui qui n’attachait aux choses du culte que des idées de matérialité, il voulut que ce rendez-vous prît forme plus concrète, qu’il s’effectuât pour lui comme il s’effectuait pour Anselmine, à l’église même. Ce lui serait même, réfléchit-il, une douceur de s’y rendre, à présent, à cause d’Elle.

L’antinomie morale de cette incroyance pieuse, de cet athéisme religieux, se rendant au lieu du culte, ne l’arrêta pas une

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seconde. Ce qui simplifiait pour lui la complication, c’est que cela ferait ainsi plus plaisir à l’Amie. Voilà. Il s’applaudit même de la délicatesse affectueuse de sa combinaison, s’en vanta plus tard devant elle. C’est une surprise qu’il lui ménageait.

La veille du jour, il vint, de Ville- d’Avray, coucher à Paris, ne voulant pas aller ailleurs qu’à Saint-Pierre de Chaillot, et se demandant, si grand était chez lui l’oubli des pratiques religieuses, si l’église serait ouverte à 6 h. 20, heure du rendez-vous spirituel, convenu avec Anselmine.

Il ne sut pas d’abord s’orienter dans le temple et fut se recueillir sous une nef déserte. Pensa-t-il à Gabi? Peu, nous devons l’avouer. A Jean? Oui, parce qu’il remarqua tout de suite sur la caisse de l’ambon le tétragramme hébraïque, le nom inépelé de Yahvé. Cela le fit songer aux études sémitiques de son grand ami, dont, au surplus, il ignorait encore à ce moment, dans le détail, la grande fin chrétienne.

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Ce qui emplissait d’aise André, c’est de se trouver là exactement à l’heure d’ Anselmine, de savoir, avec certitude, que leurs âmes, de loin, communiaient dans un même souvenir. Mais il lui semblait toujours qu’il lui manquait quelque chose, qu’il ne se trouvait point dans cette nef à la juste place. Il entendit à quelque distance comme des pas sourds, comme des sons expirants. C’était dans une autre chapelle de la spacieuse église, la messe de six heures, avec matines. Il y courut. Les chants ressuscitèrent en lui l’enfance lointaine, l’amollirent, amenèrent des larmes dans ses yeux. Maintenant, il allait à Anselmine, dans un effondrement baigné de douceurs fluides, abîmé dans une mer heureuse. Son amitié, son affection, sa tendresse pour Anselmine, son admiration de tant de vertus, de tant de sacrifices, devenaient autant d’élans, autant de prières vers elle, oui, de prières ; c’est la forme que la foi disparue prenait chez lui. Pas une seconde, d’ailleurs, il n’eut l’idée que sa fer-

veur sentimentale fût quelque chose qui pût offusquer Anselmine, ni même lui déplaire, ni même ne pas lui plaire. Il sentait pur. Voilà ce qu’il savait. Rien de mauvais en lui, rien de répréhensible ; il se transportait au point de vue même d’ Anselmine pour en décider ainsi ; sincère et brûlant, André ne redoutait pas le nom dont on pouvait nommer ce feu intérieur : amour fraternel ou amour tout court. Le fait est que le feu allumé dans sa poitrine avait la flamme rose et que, prosterné un moment sur le prie- Dieu, il se donna tout à son Amie, il l’adora.

En sortant de l’église, dans je ne sais quel vague de sensation, il lui sembla toutefois que cet amour fraternel, cet amour, cette adoration, en éclatant devant l’autel, n’avaient point encore rencontré l’expression adéquate, l’appropriation à la personne qu’était Anselmine maintenant. Il se rappela un mot du brave aumônier du collège, très bon pour lui et auquel il dit un jour qu’il V adorait

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— On n’adore que Dieu, mon cher enfant ! lui répondit-il avec un sourire.

Peut-être donc, songeait André, fallait-il à son adoration une forme, une parure qu’il devinait, mais qu’il ne discernait pas encore nettement.

A noter expressément que, du côté religieux, pas une fibre ne tressaillit chez André, aussi loin que l’on pût regarder dans ses profondeurs. Les chants l’émurent comme émeut toute musique, furent, comme toute musique, évocateurs. Rien de plus. André n’éprouva même pas ce qu’éprouvent des incroyants plus fiers : le deuil de la foi perdue. Au contraire, dans l’aplanissement de son esprit, dans sa surface intellectuelle toute lisse, et, pour ainsi parler, sans excroissance métaphysique d’aucune sorte, il goûtait joie, sécurité et réconfort.

Ces contradictions entre les deux états que nous venons de décrire, se concilient le plus aisément du monde. Les opérations de l’esprit peuvent demeurer inconfondues avec

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les opérations du cœur. C’est bien ce qui arriva. Si l’esprit chez lui resta immodifié, le cœur se modifiait doucement. Nous avons même à marquer à ce propos un symptôme assez important ; une sympathie profonde naissait en lui pour les choses et pour les personnes de religion, disons tout, pour l’Église ; plus justement, l’ancien amour éveillé dans son cœur par Anselmine, le culte qu’il lui vouait actuellement, une reconnaissance attendrie, comme, jadis, chez Jean, pour la religion qui produit de telles âmes — furent pour beaucoup sans doute dans cette diathèse chez lui toute neuve. Mais l’ancienne amitié pour Warlaing, la connaissance intime du milieu charmant de 1869, y furent bien pour une bonne part. Anselmine lui fit prendre conscience de cette sympathie qui finissait par s’affirmer définitivement.

L 'esprit d’André ne répugnait nullement d’ailleurs à cette sympathie du cœur. L’erreur commune est de s’imaginer qu’il est nécessaire de croire pour user de justice vis-

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à- vis de l'Église ou même pour l’aimer. L’histoire de notre pays et un peu de jugeote peuvent aider à une plus claire appréciation des réalités ecclésiastiques. La France est un pays catholique et le restera tant qu’elle le voudra. Le passé ne se supprime pas d’une minute à l’autre. Le présent de la guerre héroïque et sanglante, suffît déjà par luimême à éclairer nos esprits sur ce besoin de religiosité ambiante. « Depuis la guerre, disait une boutiquière de pratiques moyennes, j’entre plus facilement qu’avant dans une église. »

Voilà qui est simple et qui est décisif. Voilà contre quoi rien ne prévaut.

Depuis Août 1914 déjà, donc avant Anselmine retrouvée, André avait formulé, fait même publiquement connaître cette opinion, éminemment cléricale au jugé de M. Hippolyte Muguet et de M. Malvy, c’est à savoir que : nous sommes tous des Français. Et que : la guerre contre l’Église n’est plus possible, après notre guerre contre l’Allemagne.

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— Et si c’est l’Église qui nous la fait? lui demanda un jour un de ses camarades républicains.

— Eh bien ! cher ami, répliqua-t-il, rien de plus facile. J’attendrai qu’elle soit au ministère de l’Intérieur pour la combattre.

— Mais, tu l’y portes par ta seule tolérance.

— En la tolérant je la convie à me tolérer. La tolérance est mon palladium. Rien de plus imprudent, rien de plus nuisible à ta République, rien de plus funeste à la paix française, que le mot fameux, que la mise en pratique surtout du fameux mot de Peyrat, repris par Gambetta : « Le cléricalisme, voilà F ennemi. » Ce mot-là gestait une double faute dans ses flancs. Le cléricalisme était tout de go identifié avec le catholicisme et l’on imposait à celui-ci l’obligation d’être antirépublicain.

L’aménité lui semblait toujours une première mise de fonds nécessaire. L’aménité, des deux côtés. Un curé de ses amis, un

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homme d’ailleurs excellent, lui marquait un jour son désarroi ; la croyance en Dieu et dans l’immortalité de l’âme constituaient, aux yeux du digne homme, un minimum de viatique moral ; pas de vertu, pas de conduite, sans ce viatique. Et pourtant, comme si tous les plans de la Providence venaient d’être bouleversés :

— Voilà, s’écria-t-il, découragé et candide, des instituteurs athées qui, à chaque instant, tombent en héros !

Une semaine après, un des grands directeurs de l’Intérieur — moins excellent que le curé et moins naïf — disait à André, dans un mouvement de confiance tout aussi spontanée :

— Voilà-t-il pas des curés qui, à chaque instant, tombent en héros ? ! Cela est proprement intolérable !

Il est certain que le point de jonction entre le directeur et le curé ne peut être cherché que dans des accommodements d’amour, dans des contacts d’aménité. Cet

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amour — et tel est pour nous le fait culminant de cette histoire -- cet amour pour l’Église, André l’avait trouvé définitivement dans son amour pour Anselmine. Anselmine était le trait d’union sentimental, la révélation du cœur. Elle figurait l’amour divin.

Cet amour entraînerait-il André plus loin? Et jusqu’où? Il l’ignorai);. Nous marquons ici une à une ses étapes. Il venait déjà de franchir un grand pas ; de la tolérance philosophique il en arrivait à la sympathie, rapprochement considérable. Il surprit un autre changement en lui, au moment où, en sincérité complété, il fit à son Amie la relation de sa visite à l’église. Il n’en rapportait, avons-nous dit, aucun deuil de la foi perdue. Gela demeurait vrai, avec une nuance énorme ; en ce qui le concernait personnellement, pour son réconfort métaphysique, pour sa consolation interne, croire ne le tentait toujours point. Il souffrait de ne pas croire, cependant, parce qu’ Anselmine croyait et qu’il aimait Anselmine !

Voilà bien, dans son exactitude, sa situation morale. Ajoutons-y une touche de plus ; André eût été ravi de croire, pour faire plaisir à Anselmine. Mais insistons, afin de bien tenir dans notre rétine les aspects divers, les facettes multiples de la vérité ; il eût voulu, disions-nous, par sa foi plaire à sa sainte amie, comme il l’appelait parfois. Mais c’eût été de la façon dont on cherche à plaire à ceux qu’on aime, en leur donnant l’objet qu’ils désirent, indépendamment de tout amour qu’on peut avoir pour l’objet lui-même. Quand j’offre une montre à mon enfant, c’est l’enfant que j’aime, ce n’est pas la montre.

Et Anselmine? Désirait-elle, par le fait, cette conversion ? Mais de toute évidence ! Gomment eût-il pu en aller autrement ? André, le camarade d’un frère adoré, son vieil ami d’enfance à elle-même, cet André, plaint jadis par elle pour avoir été détourné de sa voie droite, si malheureux aujourd’hui, empli, débordant de bonnes volontés, ayant

presque recours à elle, eût-elle pu faire autrement que de ne pas désirer le savoir heureux, ce qui pour Anselmine signifiait chrétien? Elle se serait réjouie de voir un indifférent rentrer dans le giron de l’Église, à plus forte raison de voir revenir André au culte de sa propre mère. Elle lui en parlait parfois. Aucune pression, d’ailleurs, aucune insistance. De la pure amitié. Il lui était très doux de lui donner la main pour une marche en avant, pour une ascension vers des hauteurs qu’il ne dépendait pas d’elle de lui faire atteindre ; car, il y fallait aussi son effort à lui, auquel alors elle joindrait le sien. Elle espérait qu’une âme, celle de Gabi, les aiderait de là-haut. Au cours de quelque lecture pieuse, elle songeait à l’ami lointain, recueillait des passages destinés à garantir celui-ci de la fidélité du souvenir de l’absente. L’ange qu’elle était, l’être de simplicité, de clarté et de gaieté, allait même, dans son désir du bien, dans son amour divin, dans la limpidité de son mysticisme,

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jusqu’à donner à André, pour le soutenir, quelques pensées du sein même de ses retraites ; tandis qu’elle se plongeait ainsi dans la contemplation de l’idéale beauté en Sa grande clarté, elle Lui demandait — empruntons-lui ses majuscules — qu’Elle s’imprimât dans l’âme d’André, afin que sur cette terre où tout est souillé, disait-elle, cette âme fût belle de Sa beauté, lumineuse de Sa lumière.

André fondait en larmes en lisant ces pages. Qu’elle pût s’intéresser à lui, déjà, lui paraissait au-dessus de tout ce qu’il possédait de mérites. Il constatait une modification nouvelle dans son coeur à l’endroit d’Anselmine. Il baptisait volontiers ce qu’il éprouvait pour elle d’amour fraternel, conservant à chacun de ces vocables, pris isolément, leurs sens premiers, qu’il fusionnait l’un avec l’autre, comme il pouvait. C’était, bel et bien, de l’amour, l’amour d’antan, aussi fort, aussi profond, mais qui, maintenant, tout à coup, se transformait en quelque chose

de non encore éprouvé, s’adjoignait un élément inconnu jusque-là; le sentiment d’André pour Anselmine devenait un sentiment sacré. Sans doute, tout amoureux sincère vénère son amour. Mais, dans le cas d’André, il y avait une circonstance matérielle qui, pour ainsi parler, sanctifiait son culte. Il pensait à elle sur les pierres mêmes, devant l’autel» La passion entrait dans le temple. C’est Anselmine qui l’y entraînait par le respect infrangible et religieux qu’elle lui inspirait, elle, la petite Anselmine, demeurée toujours néanmoins pour lui la fillette claire de jadis.

Et cette sentimentalité, toute neuve pour lui, il l’aimait, il s’y entretenait, il s’y enivrait. Il aurait voulu écrire — plusieurs pages ! — tous les jours à l’Amie. Il n’osait pas. Il restait saisi devant le seuil de la claustration de piété. Ses lettres à elle ne pouvaient être que rares, à cause de la minutie scrupuleuse, à cause de la conscience que l’âme de diamant apportait dans

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l’accomplissement des devoirs religieux. Elle y mettait toujours d’ailleurs la même ardeur joyeuse que par le passé et André, sans se plaindre, la laissait ainsi à ses chères gaietés de Dieu.

Ce qui est plus étrange, c’est que, à chaque fois, la lettre attendue avec ferveur une fois arrivée, André la posait régulièrement sur son bureau, sans l’ouvrir. Elle y restait cachetée plusieurs jours.

Pourquoi? Par crainte? Non. Par piété.

11 n’osait pas toucher trop tôt à des choses aussi belles. La peur, à ne rien eéler, n’était pas non plus totalement absente de son coeur, la peur qu’elle se lassât, qu’il lui déplût par son scepticisme, par l’aperçu qu’il lui ouvrait sur un abîme religieux aussi sans fond que le sien. Et lorsque, la lettre lue, la lettre bue goutte à goutte, il la retrouvait toujours la même, bonne, espérante, amie, se charmant parfois à l’idée d’une conversion prochaine, indulgente envers le sceptique, alors, dans un débordement de

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gratitude, André se sentait venir un mouvement qui le portait à tomber à genoux, pour lire à genoux les chères pages.

Il continuait à lui dévoiler en franchise son esprit, quelque envie qu’il eût de gazer lâchement, pour ne point alarmer, pour ne point déplaire. Il se répétait toujours qu’il devait à cette haute amie la haute vérité. Il la lui exposait sans pompe.

Sa critique philosophique — et il s’excusait de ces termes fastueux — tenait dans deux méchants vers, faits jadis par lui en marchant :

Tout ce que nous savons sur Dieu,

Nous ne le savons que par l’hooime.

En ultime analyse, dans tous les cas imaginables, dans tous ceux connus jusqu’ici, la révélation, une révélation quelconque, ne repose jamais que sur une attestation humaine. Sans doute, tous les phénomènes de la nature rentrent dans le même cas, puisque nous ne les connaissons que par l’attestation de nos

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propres sens. Mais c’est que, précisément, dans les phénomènes de la nature, il ne s’agit plus de révélations ; il s’agit de constatations directes.

André apprenait par ces paroles à son Amie une des impossibilités intellectuelles qui éloignaient son esprit de toute foi. Son cœur, cependant, le rapprochait de la foi à son insu. Une crise s’annonçait, amenée par la fatalité même du développement sentimental où il venait de s’engager.

Une nuit, dans une de ces nuits intuitives qui laissaient derrière elles dans l’existence d’André des sillages si longs, il se réveilla et, avec une netteté torturante, aperçut devant lui ce que jamais nous ne voyons proche, le terme de la vie, la mort. A l’âge où tous deux étaient parvenus, ne pouvaitelle pas, imminente, survenir d’un moment à l’autre? Anselmine, quelle horreur ! s’écriat-il, Anselmine devrait donc bientôt mourir ! Il mourrait bientôt lui-même ! Ainsi, à peine retrouvée, il la perdrait, sans rémission, pour

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toujours. Tout entre eux serait fini. Mais alors ce serait affreux ! Dans leurs deux bières, loin pour l’éternité l’un de l’autre, leurs os, derniers restes de ce qu’ils furent, secs, décharnés, muets, inertes, stupides, blanchiraient solitaires, comme si Anselmine et André ne s’étaient jamais connus, jamais aimés ! Comme s’ils n’avaient jamais eu d’existence à la surface de la terre î La détresse d’André s’épouvantait de ce spectacle. Sa douleur devenait lancinante. Ainsi, il lui faudrait dans un an, dans deux ans, peutêtre dans deux jours, quitter Anselmine, son Anselmine, elle, la source de tous les biens, le terme de toutes les perfections, elle, son idéal premier, elle, loin de qui sa vie avait dévié, elle, ô justes cieux ! que, maintenant encore, il aimait, qu’il voudrait, comme un enfant malade, prendre dans ses bras fraternels, pour la porter ainsi jusqu’au tombeau, afin que l’orpheline, afin que l’éprouvée connût qu’elle n’était plus seule au monde, afin qu’elle goûtât la douceur du plus pur

des sentiments humains. Non ! non ! Un culte comme le sien ne disparaîtrait pas de la sorte, éternellement.

— Je ne veux pas ! gémit-il dans un torrent de larmes.

( La conclusion, dès lors, s’imposait logiquement. Il fallait croire. Il fallait acquérir par la foi la certitude du revoir. Que cette certitude terrestre répondît ou non à des réalités d’ outre-tombe, cela lui importait peu. C’est ce que l’on croit, vivant, qui est le vrai. La consolation, le soutien, le réconfort n’en sont pas moins ce qu’ils sont pour le cœur. On est persuadé qu’on va se retrouver. Tout est là !

Sa résolution nettement arrêtée, sa volonté de foi bien affirmée devant lui-même, André se rendit compte aussitôt que les autres difficultés s’aplanissaient, que tout rentrait à la juste place, comme cette eau désordonnée qui jaillit des sources, qui se répand çà et là, au hasard, se disperse et s’affole, jusqu’à ce que le creux d’une ra-

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vine lui suppédite le lit et le repos. Ce sentiment que dans les fibres palpitantes de son être, il nourrissait pour Anselmine et qu’il ne savait de quel nom qualifier, ce sentiment qui, sous le nom d’amour, lui semblait, aux yeux de son Amie, un sentiment profane, qui, sous le compromis d’amour fraternel ou même d’amour sacré, comme il l’entendait tout à l’heure, ne semblait plus, à son propre juger, conforme à des circonstances, à des convenances aussi spéciales, ce sentiment finissait par se couler dans son expression adéquate, son amour, oui, son amour pour Anselmine, resterait le même, sauf qu’il serait un amour en Dieu. Les forces amoureuses de son tempérament se tourneraient en forces religieuses, l’amour, son amour entier, se fondrait en religion, cette religion qui leur serait maintenant commune à tous les deux. Il croirait. Croyant, il l’aimerait, croyante. Leur croyance serait l’enveloppe et la forme, la transubstantiation de son amour.

André s’exaltait à cette idée. Il voyait

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dans Anselmine le symbole généreux des grandeurs qui firent la France, le catholicisme et la royauté, la royauté et le catholicisme qui, même si on se place aux points de vue révolutionnaires, doivent être glorifiés, puisque, seuls, en créant Funité française, ils rendirent possible 89.

André Pauron ne pouvait s'empêcher de mêler ces réflexions historiques aux élans de son mysticisme. Anselmine devenait le centre lumineux, le foyer idéal de tous les rêves et de toutes les réalisations, qu’il s’agît de son pays ou de lui-même, Anselmine, le passé de la France, vibrante encore dans le présent, Anselmine, la jeunesse d’André rayonnante jusque dans le soir.

A compter de la nuit révélatrice, André prit le parti d’aller à l’église tous les jours. Il vint exprès s’installer à Paris, préférant toujours à tout autre temple Saint-Pierre de Chaillot. Il choisissait les heures solitaires où il pouvait s’isoler dans les coins, réservant l’assistance aux offices pour plus tard. Il fut

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étonné du bien que lui firent ces séances, plus ou moins longues, à l’église. Mais ce ne fut pas précisément le bien auquel il s’attendait. 11 lui venait un allégement et, par suite, un calme immense, une estime grandie de soi-même à se constater ainsi affranchi d’un préjugé. Que s’imagine-t-on? Qu’il suffit de poser les pieds sur les dalles pour être un homme mort à l’humanité, tout à Dieu? En somme, pour le penseur même, pour l’indifférent, l’église peut être encore un lieu de recueillement plus calme qu’un autre. La haine est si bête, la haine des Hippolyte Muguet ! Je l’accorde, elle est elle-même le fruit, la contre-partie d’autres haines, d’autres étroitesses, d’autres fanatismes. Mais, justement, les deux fanatismes, le fanatisme de religion et celui d’antireligion, nous démontrent la nécessité impérieuse des tolérances réciproques, de l’amour et de l’aménité. Oui, de l’amour ; car, l’amour seul rend capable de compréhension. L’esprit est toujours aidé par le coeur, grâce à quelques cir-

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constances particulières. Lui, André, c’est par Anselmine, c’est par son amour pour elle qu’il fut mis en état de comprendre l’essence et la beauté de la foi. C’est par la chère Anselmine qu’il découvrit la religion. De meme, par cette compréhension de l’amour, un croyant de ferveur, mais de largeur d’âme, pourrait reconnaître à son tour le désintéressement, l’héroïsme de l’incroyance, comme jadis, aux temps, il est vrai, de son propre détachement, Jean de Warlaing avait admiré, ainsi que tout homme sincère admirerait encore aujourd’hui, la mort de Renan.

Nous notons, avec soin, chez André, ce double courant qui, sans cesse, se partageait sa pensée, le courant philosophique et le courant sentimental. D’une part, il se laissait aller, en matière de religion, à des réflexions d’ordre séculier, d’ordre pratique, et, disonsle, d’ordre politique ; de l’autre, il s’entraînait lui-même à la foi par la contemplation de la piété d’ Anselmine. Ce n’était plus chez lui seulement la volonté de la foi, c’en était

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le désir aigu, tendu, appelant. Il ne pouvait plus, il le savait, se rapprocher d’Anselmine, se fondre avec elle que par Faction de la chaleur religieuse. Leur vie commune était manquée ; leur vie spirituelle seule pouvait opérer entre eux une jonction. Et quel délice s’il arrivait à croire que l’éternité les réunirait à jamais ; car, parmi les angoisses de sa nuit d’intuition, quand il se cramponnait éperdument à la croyance dans la survie, il caressait bien l’espoir que cette immortalité de leurs deux âmes serait à leur bénéfice, qu’Anselmine et lui ne seraient immortels que pour être réunis, après la mort. Et c’est aussi pourquoi, peut-être, la foi l’avait allumé d’un si ardent désir.

Il paraît cependant que le désir ne suffît pas. Il avait beau fréquenter les églises, s’abîmer dans la pensée, se perdre dans l’amour sacré d’Anselmine, les impossibilités philosophiques subsistaient dans leur intégrité. André s’en inquiétait, en saignait dans sa chair. Sincère jusque dans ses tré-

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fonds, il se savait homme à ne point passer par-dessus ses convictions intellectuelles. Et c’est ce qui lui lacérait le cœur.

Il eut recours à Anselmine. Quelle volupté de lui écrire ! Quel don de lui-même, continu, à chaque mot, à chaque lettre tracée par sa plume ! IJ ne voyait pas au monde d’amour comparable à son amour, ni par l’essence ni par l’immensité. Il multipliait les termes affectueux, caressait l’âme lointaine de l’Amie par le velouté même, par le soyeux des expressions qu’il savait découvrir, par la tendresse intérieure, par le moelleux des phrases. Quelquefois — rarement — à propos d’un souvenir d’enfance évoqué, ou lorsque le tour de la pensée, le mouvement sentimental l’y amenaient en douceur, il la nommait par son nom, ce nom d’ Anselmine qu’il lui avait toujours donné en pensant à elle ou même, jadis, en lui parlant, ce nom dont toujours il se servait, quand il demandait à Jean des nouvelles.

Alors, dans les syllabes de ce nom, il con-

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densait son être et sa vie, le deuil de ses années perdues, l’ivresse de leurs retrouvailles , son amitié inaltérée pour Jean, son amour des jours de Dieppe, son culte passionné pour elle, son dévouement, sa dévotion — dévotion, oui, voilà bien le verbe complet, celui qui disait, tout ensemble, le don qu’il lui faisait de lui-même, le don qu’il voulait faire de son âme à la foi ; car, c’est sa foi surtout qu’il eût aimé offrir à l’Amie. Pour elle, il voulait croire.

Il l’informa de son illumination nocturne ;

il se servit de ce mot et de ce subterfuge,

pour ne lui point confesser par quel circuit amoureux, il en était arrivé à la conclusion impérieuse de sa conversion. Il la priait maintenant de ne le point quitter, lui demandait de lui indiquer, dans le Paroissien même, quelques-unes des prières qu’elle préférait et les heures de ses oraisons, afin qu’il pût s’absorber, non pas, corrigeait-il loyalement, dans la prière, mais dans la pensée de sa prière à elle.

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L’espoir du nouveau rendez-vous spirituel, renouvelé du rendez-vous mortuaire, lui apporta beaucoup de réconfort. Ce fut bien autre chose, quand il sut les jours, les heures et les prières. Ces rencontres pensées, senties, priées, vécues ensemble à distance, le remplissaient de je ne sais quelles ivresses musculaires. Il se sentait plus souple, plus vigoureux. Les effets persistaient même en dehors du temple, comme si l’extase miraculeuse avait pénétré dans les moelles. Luimême s’étonnait de voir à quel point, de minute en minute, ses vues se transformaient, avec quel inattendu tournait sa mentalité qui répudiait aujourd’hui les antipathies anciennes. Maintenant, la compagnie des prêtres ne faisait pas que lui être agréable, il la recherchait. Les cornettes, qui l’impatientaient jadis, lui devenaient chères. Lorsque, surtout, il en apercevait une à l’église même, un trouble s’emparait de lui, André croyait voir Ànselmine — Sœur Anselmine ! — plus près de lui et suivant les mou-

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vements d’âme de l’ami. Scrupuleusement muni de son Paroissien, il lisait celles des prières qu’il ne se rappelait plus. Il se transportait ainsi dans la chapelle intime, dans la tour d’ivoire morale, dans l’intérieur priant d’Anselmine II ne trouvait plus rien à reprendre au sentiment de tendresse et de piété qui croissait en lui pour elle. A certains moments, tant il connaissait, tant il pénétrait la clarté, la simplicité de cette foi, tant il entrait dans cette âme, il lui semblait qu’Anselmine et lui en arrivaient à ne former qu’un être unique.

Sorti du temple, son obsession le suivait dans la rue. Son angle visuel, décidément, se déplaçait. Les cornettes, entrevues dans l’intérieur de l’église, ces cornettes en blanc mat et net, coloraient, eût-on dit, l’univers d’une couleur neuve aux yeux d’André. Tout ce qui se rattachait au culte lui plaisait et le rassurait ; les marchandes de saintetés, les bonnes femmes qui allaient à la messe, les hommes qui portaient un Paroissien sous le

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bras, lui semblaient maintenant comme autant d’assises nécessaires de la France.

Et en se formulant à lui-même ces réflexions, il jouissait à l’idée qu’il pensait comme Anselmine, que, peu à peu, il en arrivait à lui être identique. Il voulut pousser cette identité jusqu’au bout. 11 voulut croire comme elle croyait, elle. C’est là qu’à ses ivresses de miracle devait succéder une détresse de réalité.

André, nous l’avons dit, tenait son Paroissien à la main et y lisait. Mais aucune pratique extérieure n’accompagnait chez lui cette lecture, pas plus que ses entrées à 1 église ou ses sorties, ni génuflexions rapides devant l’autel, ni signes de croix. Il ne se mettait jamais non plus à genoux sur les prie-Dieu et restait tranquillement assis dans un coin, si bien qu’on avait fini par remarquer ce monsieur si assidu et qui ne se signait jamais.

Ce signe des croyants, ce symbole de la foi, il le sentait au bout de ses doigts et,

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pour se créer une âme plus semblable encore à celle a’Anselmine, une tentation lui vint, un jour, éperdue, d’élever sa main jusqu’à son front. Elle retomba pesamment et le désespoir s’abattit sur lui. Faire le signe de la croix, alors qu’il ne croyait point, parodier par là ce qui aux yeux d'Anselmine représentait la foi même, non l Sa sincérité, son culte même pour l’Amie l’en empêchaient absolument.

Mais alors?

Tout allait donc être perdu? Tout donc allait être remis en question?

Pendant un mois, il fit essai sur essai. Il se rappelait le fameux mot de Pascal. Il se répétait la recommandation d’un récent converti, dans un cas analogue au sien et chez lequel, mécaniquement, les pratiques, peu à peu, agissaient sur l’esprit, le dehors entraînait le dedans, le signe de croix créait la croyance. Ces moyens matériels, dont il analysait d’ailleurs le principe avec une curiosité sympathique, ces aides- foi qu’il enviait

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peut-être à ceux qui pouvaient s’en servir, sortaient décidément de ses possibilités psychiques et même physiques.

Une sombre désolation le ravageait. Il regardait derrière lui. Néant. Devant lui? Un pinceau gigantesque promenait son noir de poix sur tout l’horizon, qui lui paraissait dès maintenant d’une clôture hermétique.

Et voici plus d’un mois qu’il ne recevait pas de lettres d’Anselmine î André occupait à Paris un pied-à-terre.

Il voulut revoir son domicile de Ville-d’Avray. Il fut y passer une après-midi.

Pour mieux vivre dans l’atmosphère ancienne, pour mieux s’entourer de tout ce qui touchait aux Warlaing, André, sur une étagère, près de son bureaii, avait aligné les divers livres du cher camarade. Il en prit un au hasard. Nous disons mal. Le hasard n’y fut pour rien. Son instinct, un instinct sûr, lui fit choisir, à cette heure, celui de ces ouvrages qu’il ne lisait précisément jamais. Dans ces tableaux historiques en prose

auxquels nous avons fait allusion, dans ces larges peintures où Jean de Warlaing se plaisait à présenter, en diptyques opposés ou en diptyques simultanés, les personnages saillants de la civilisation gréco-hébraïque — Moïse et Solon, Absalon et Alcibiade — rien n’apparaissait, ne transparaissait jamais de la personne de l’auteur. Et voici que, tout à coup, un volume délicieux — Pensées (TAttique et de Judée — nous livrait le fond de l’esprit de Warlaing, les opinions déposées, formées, au cours des ans, dans son cerveau, par le contact de son esprit avec ces deux mondes si dissemblables, le monde sémite et le monde aryen. Jean, en somme, aboutissait à une incroyance absolue et placide.

André ne put s’arracher à cette lecture. Il alla jusqu’au mot fin, d’un seul trait. Préoccupé dans ces derniers temps par l’évolution religieuse de son ami, André, cette fois-ci, remarqua ce qui lui avait à peu près échappé jusque-là. Du côté politique, le Warlaing du livre ne différait guère du War-

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laing de 69. Il était demeuré tel que sous l’Empire, l'ennemi des tyrans , l’ennemi de la tyrannie et de toute contrainte. En effet, chez ce fils des preux, grand démocrate, républicain de conviction, vibrait toujours l’âme héroïque de la Flandre, sonnait toujours le beffroi des libertés civiles. Sur ce point Jean de Warlaing ne varia jamais.

Dans ses Pensées d'Attique et de Judée revenaient à chaque page, avec des élans magnifiques, les affirmations d’une foi inébranlable dans la Liberté, dans la Justice, ces deux sœurs, nées, la première sur le sol hellène, la seconde sur le sol hébreu et qui, un jour, fonderaient, à elles deux, le royaume du Bien. Le mot de conscience , le culte de la conscience individuelle, règle de conduite impérieuse, apportait au cœur d’André, dans le désarroi de l’heure, à Ville-d’Avray, un incomparable réconfort. Ce dernier mot ne saurait être remplacé par aucun autre, si nous tenons à bien caractériser son état moral. Après ses élans vers la foi, on eût dit

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qu’au contact de la pensée de Jean, il retrouvait son calme, du moins un moment.

Le moment d’après, il devait encore, aux sensations de repos dues à sa lecture, mêler toutes les angoisses nouvelles de son cœur.

Il posa le livre sur la table. Il s?apprêtait à sortir pour prendre le train de Paris. Une fois dehors, il rebroussa chemin. Il remonta jusqu’au cimetière. Il connaissait la tombe de Jean. Il y fut tout droit. La splendeur douce du jour, dans un apaisement infini, rayonnait sans tache sur l’étendue immense du ciel dormant.

Septembre allait expirer. Il était six heures du soir. La beauté de la nature, la sérénité vespérale contrastaient avec la détresse qui plongeait dans les entrailles d’André pour en arracher, comme des plantes, par la racine, toutes frissonnantes encore, les paroles qu’agenouillé devant la tombe, il murmurait à Jean :

— Ami, je sombre. . Vous seul pouvez me secourir, vous qui, comme moi, sûtes ce

qu’est l’honnête et mâle et modeste incroyance. Vous savez, vous, que pour chacun de nous la conscience constitue la religion dernière. O Jean — continua-t-il avec les larmes jaillissantes de ses yeux — Jean, enseigne-moi le sacrifice, toi qui le pratiquas. Épris de ma personne, épris de mon coeur, épris de mon amour, j’ai voulu être immortel, j’ai voulu, vermisseau de passage, I aspirer à l’immortalité de l’âme, non point de l’âme collective de l’humanité, mais de mon âme à moi, de mon âme individuelle. ^J’ai trop cru en moi-même. Jean, ô ami premier de mon enfance, il faut que je me renonce. L’individu, c’est moins que rien. Que peut compter l’humanité elle-même dans l’infini des espacés? Fais, ami, que je ne souffre pas trop de mon renoncement. Ce sera déchirant de me dire que je quitte Anselmine à jamais. O toi, mon frère aîné, viens à mon aide ; je n’ai plus d’autre choix : ou croire — ou mentir à ma conscience.

Cette oraison achevée, il se releva, récon-

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forté, mais ce réconfort ne lui venait pas du bienfait de son introspection intime, du soulagement de cette confidence. Il lui venait — ainsi court la pensée mobile chez l’être aimant, ainsi se contredit l’être qui souffre — il lui venait de l’espoir que, rentré à Paris, il y trouverait une lettre d’Anselmine !

Elle l’y attendait effectivement.

On eût dit qu’Anselmine, mue par les mêmes puissances intuitives qu’ André, lui écrivait la lettre qu’exigeait l’heure sentimentale actuelle.

Pas un mot de catéchèse, si je puis ainsi m’exprimer. Elle ne lui parlait même pas de la conversion qu’il désirait tout le premier. Elle l’entretenait de sa foi à elle, sur un ton d’intimité calme et confiante. Jamais l’être de simplicité ne lui apparut mieux dans sa transparence de cristal. Cette foi d’Anselmine était si simple, si naturelle, si nécessaire, que cela finissait par sembler

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contre nature, que cela risquait de passer pour monstrueux presque, de ne la point partager. Son désespoir de tout à l’heure sur la tombe de Jean, lui paraissait tout à coup vain ou, pour le moins, disproportionné.

Ah ! il ne demandait pas mieux, lui, que de croire, que de croire enfin comme elle i Après une vie défaite, après des naufrages intellectuels accumulés, Anselmineétait tout ce qui lui restait désormais au monde, tout ce qu’il aimait, tout ce qu’il espérait. Gomment jamais vivre sans Anselmine? Et voici justement une voie qui s’offrait, ouverte par elle-même, une voie d’union, l’union par la foi. Il allait pouvoir partager la croyance de l’amie — de sa sœur en Dieu, soupirait-il.

« C’est si simple de croire ! » lui écrivaitelle. Et, sous cette parole, sous le tissu charmant des mots tombés de cette main divine, sous la gaieté sérieuse et nette de sa voix — il s’imaginait parfois l’entendre ! — sous cette causerie abandonnée, André voulut sentir tant d’amitié, tant d’affection, tant

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d’intérêt pour sa douleur à lui, que ses doutes se dissipèrent, que le désir s’accrut dans son cœur de faire pour elle tout ce qu’elle voudrait. Et, par le fait, sa confiance en elle devint si grande, la clarté d’Anselmine lui parut à tel point irrésistible et nette, la foi de cette âme lui parut établie sur des bases si solides, que sa résolution fut prise sans scrupule. Anselmine ne pouvait pas se tromper, il n’avait qu’à commencer, à se convertir, à pratiquer ; Anselmine ferait le reste, tout le reste. Jamais conditions meilleures, circonstances plus favorables ne s’offrirent à lui. Du moment qu’il apportait à Anselmine sa collaboration entière, du moment que tout y était, amitié, confiance, volonté, désir, amour, il ne saurait plus exister aucun obstacle.

Ces réflexions le calmèrent. La solution le satisfaisait. Il songeait maintenant, en souriant, à ses transes, à ses décisions contradictoires d’il y avait une heure, à ses tempêtes de ce même jour, dans le train qui

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r avait, en effet, ramené de Ville-d’Avray. Il s’y anéantissait à l’idée que, finalement, il ne pourrait pas croire, il essayait de plusieurs subterfuges, il tentait des accommodements avec le ciel.

André se disait d’abord, les yeux sur la vitre de son compartiment, que les choses pouvaient -fort bien demeurer en l’état ; il garderait ses convictions intimes et n’en continuerait pas moins à aimer Anselmine, à l’aimer passionnément, désespérément, sans aucune communion spirituelle avec elle. Il comprit vite que cette solution était aussi peu conforme que possible aux données sentimentales du moment, à son respect, à son culte, à son amour même. Il fallait que cet amour se convertît en religion ; le cœur de l’amant ne pouvait rejoindre le coeur de l’aimée qu’en devenant un cœur de croyant. Anselmine ignorait tout de son cœur à lui, cela est entendu. Pourrait-il cependant se retenir toujours? En tous les cas, Anselmine en lui ne verrait un ami, ne verrait un

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frère, que s’il devenait pour elle un frère en christianisme. Dans la belle terminologie des premières années de notre ère, le mot frère signifiait simplement chrétien. Il serait cela pour elle* Cette considération prima les autres.

André se dit aussi... mais que ne se dit-on à certains tournants de la vie? Tous les obstacles de moralité vous font soudain l’effet d’une cloison fragile, bonne à renverser, quand vous étouffez dans votre geôle. André tenait à ce qui maintenant était le souffle de ses poumons. Le reste ne comptait plus pour lui. Il se dit donc qu’il pourrait parfaitement se convertir, pratiquer même, sans croire. Pourquoi pas? Ne se déclarait-il pas prêt, non pas seulement à ne pas combattre, mais à soutenir l’Église? N’estimait-il pas l’ère du sectarisme close? Ne clamait-il pas la liberté pour tous? Comiquement, tandis que le conducteur du train criait sur le quai : Asnières! il établissait un programme minimum dont il faisait hommage à Anselmine, comme pour lui dire :

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— Voici, Chère, mes engagements vis-àvis de vous :

« La forme républicaine ;

« l’indépendance philosophique garantie ; « la liberté religieuse assurée ;

« I’amour entre Français ;

« 1’ aménité entre nous tous. »

A la station Clichy-Levallois , il riait déjà de lui-même. Non pas que son programme ne lui parût respectable. Non pas que l’amour, fondé sur ce fait indestructible, qu’on était tous des Français, ne fût pour lui toujours la condition première de la compréhension réciproque et de la paix nationale. Mais il ne découvrait pas encore le lien de ce programme avec sa conversion. Ah ! décidément, son défaut de fond, sa vanité, allait lui jouer le tour mortel, lui arracher Anselmine — sa vanité, oui, puisque nous avons ainsi baptisé sa franchise. Il allait encore une fois être franc, au risque de tout perdre. Il allait faire l’aveu complet de son impuissance religieuse à Sœur Anselmine.

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IJ se prenait, en effet, à réfléchir, comme cela lui arrivait souvent. Rester commodément à se chauffer dans le giron de l’Église, sans avoir la foi, cela ne convenait pas à sa droiture impénitente. La religion pour la parade, la génuflexion sans la foi, non î II lui aurait semblé mentir à Anselmine même.

Tout devait donc sombrer de nouveau.

En rentrant à Paris, déjà il se préparait à noircir de ses confessions à l’Amie un certain nombre de pages sincères et désespérées. Mais voici que, à point nommé, rentré à son pied-à-terre, la lettre d’ Anselmine lui montrait la foi facile. A cette lecture, à cette pénétration subite de son être par chacun des mots tracés sur le papier, il connut la volupté qui vous grise les veines, quand vous rentrez lentement au port, après une mer déchaînée. Il allait enfin croire.

Il en était persuadé, ce qui est déjà la moitié de la conversion et, dès le lendemain matin, il se rendit, dans ces dispositions, à Saint-Pierre de Chaillot. Le nom même de

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l’église le charmait, comme un symbole de promesse ; Anselmine, dont l’ordre se trouvait dans ce temps en mission à Venise, lui parlait de son prochain voyage à Rome.

Elle exprimait l’espoir qu’elle reverrait là son ami d’enfance. Quelle fête, justes cieux î Quel paradis pour le pauvre André, s’il pouvait, dans Rome même — dans la ville de Saint-Pierre — apporter à sa sœur, à Sœur Anselmine, l’hommage et le don de sa foi î

Il s’agenouilla résolument sur le prie-Dieu. N’en avait-il pas fait autant, lors de sa première visite à Saint-Pierre? C’était bien, dans sa pensée, devant Anselmine qu’il s’agenouillait alors. Ce n’en était pas moins une génuflexion. Le geste lui parut encore facile, agréable même. Il recommença plusieurs jours de suite. A chaque fois, sa main, sa main douloureuse se soulevait, se tendait vers les hauteurs, les doigts se mettaient dans la position voulue, l’index se dressait, les muscles se travaillaient, ils tâchaient de

SOEUR ANSELMINE

rebondir, comme ressorts d acier, jusqu au front. Puis la main retombait, impuissante, cassée, meurtrie, malade, stupide. Pauvre André !

Pour se consoler, il se répétait le mot d’un de ses vieux amis, janséniste de tradition, auquel il faisait, un jour, l’aveu de son incroyance :

— Vous n’êtes point responsable, lui répondait cet homme au grand cœur. Ce n’est pas de votre faute, si vous ne croyez pas ; croire est une grâce.

André se raccrochait à cette parole, s encourageait. Allons l encore un effort, se disait-il. Ne me l’a-t-elle pas écrit : « Croyez, c’est si simple ; le reste viendra par surcroît » ?

Et il essayait tous les jours, dans quel espoir? Dans l’espoir que la Grâce descendrait sur lui? Ou, plutôt, dans l’espoir que cette grâce, aux yeux de son cœur, prendrait la forme de son Anselmine même?

Quoi qu’il en soit, cette angoisse quotidienne ne pouvait guère durer. Ce que le

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vieil Hippocrate appelait la crise, c’est à savoir la décision , le point suprême où le mal se juge, où le malade est condamné ou acquitté par l’Hygie, la crise, comme dans tous les états aigus, ne pouvait manquer de se produire.

Nulle part, sur aucun point, notre planète n’a réalisé la perfection. Gela n’était point dans ses conditions atmosphériques. Elle s est contentée de nous laisser entrevoir la possibilité de la perfection, par lambeaux de pourpre épars, qui, recousus ensemble, pourraient donner le vêtement complet. L’œuvre de la création est faite de trous noirs, inutiles et sans loi propre. Tout, dans tous les ordres, matériel ou moral, présente des lacunes.

L amour n’existe pas. On ne le reconstitue dans sa totalité — chair, cœur, esprit — qu’en formant un tout idéal de ses trois manifestations physique, sentimentale et intellectuelle. Si jamais il se montre entier, c’est dans un éclair qui passe et ne sait point s’arrêter. Le beau temps n’existe pas. Un

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rien l’altère, un souffle de brise le démolit. Pour le faire durer à notre gré, pour bien en jouir, il faudrait mettre bout à bout des morceaux de ciel bleu qui, dans la réalité, n’apparaissent que par intervalles. La température équilibrée est un leurre. La pluie est mal réglée. Il pleut toujours sottement, sans méthode, tant au point de vue des plantes qu’à celui des êtres vivants. L’orage est inutile. Le typhon est absurde. Rien n’a de but déterminé. Les averses sont stupides. Elles proviennent — comme tant de choses ! — des forces .de brutalité qui s’entre-choquent dans des espaces inintelligents.

Une de ces averses, en plein azur du ciel, fut cause qu’Àndré, se promenant à la campagne, transpercé jusqu’aux os, tomba terrassé, le soir même, d’une fluxion de poitrine. Il se rappela aussitôt que jadis, au collège, en 1869, dans la promenade classique du bahut , après déjeuner, au square des Batignolles, patinant avec Jean sur un des bassins mal pris du square, il fit dans l’eau

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une chute qui le mit à deux doigts de la mort, à cause de la pneumonie qui suivit ce bain de glace. Il allait donc finir, songea-t-il avec douceur, comme il avait commencé !

La maladie évolua rapidement. Dès le second soir, il accusait 40°, 4. Il conservait, d’ailleurs, toute sa grande lucidité d’esprit, toute sa clarté d’âme.

— Eh bien ! soit ! soupira- t-il, comme un homme qui se décide enfin. Il voyait la mort proche, et son cœur, à mesure, s’emplissait du charme incomparable d’Anselmine, ce charme supérieur, qui lui paraissait plus suave encore, qui lui était encore plus cher à ce moment.

A la garde qui était là il dicta un télégramme en ces termes :

« Au revoir, amie. Je vais mourir. Je meurs dans la religion de ma mère, Anselmine, et dans la vôtre. — André. »

La garde demanda, d’un signe, s’il fallait immédiatement faire porter à la poste ce papier qui paraissait bien lui plaire tout particulièrement.

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André ne bougeait pas, ne répondait par aucun mot, par aucun signe de tête. Il semblait absent, dans un rêve. Une paix prodigieuse se répandait sur son visage. Il voyait, il voyait sans doute quelque chose dans le lointain. La prunelle perdue, il regardait la mort sereine croître aux bords de son horizon.

Il n’oubliait pas, cependant, la question de la garde.

Elle le vit, tout à coup, en guise de réponse, hocher la tête négativement. Mais elle ne put entendre les paroles qu’à cette minute, comme dans une vision d’extase, il épelait distinctement au fond de son âme :

« Non. Je ne puis pas. Je suis tout prêt. Mais je ne peux pas. Je peux aimer seulement. Je crois à la seule conscience. Je me sens heureux comme cela. »

Que se passait-il en lui? Que signifiait cette vision de béatitude dans laquelle il s’abîmait? Était-ce la fièvre? Était-ce l’empreinte sur son cerveau de la lecture toute récente du livre de l’ami? Les siècles qui

venaient lui semblaient-ils emporter l’humanité ailleurs, oh ! qui peut savoir dans quel lointain hypothétique? La lutte actuelle lui apparaissait- elle comme une aurore de tous les affranchissements? Réalisait-il, au fond des espaces, l’avènement de temps nouveaux, chargés d’humanité, nets de métaphysique? La guerre gigantesque hâtait-elle, à son idée, l’éclosion de quelque République universelle, sans haine et sans préjugés, sans grossièretés, l’aurore d’une ère de liberté, d’une Aménité triomphante ?

Nous l’ignorons.

Le lendemain, il se réveilla sans fièvre.

La convalescence fut une affaire de jours.

Sa première sortie le mena droit à Saint- Pierre de Chaillot.

Douloureux et saignant encore, il bénissait néanmoins le sort ; il comprenait à quel point lui avait été révélateur et bon ce sentiment ineffable, pur, charmeur, d’essence supérieure et douce à la fois, conçu pour Anselmine, cette Anselmine souveraine, plus

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belle, plus haute, plus claire que l’Étoile : pià che la Stella , chanta jadis le poète. Ah ! oui, tout pour Elle ! Tout le possible. Tout pour la religion qui produit des êtres pareils. L’attente des temps nouveaux, auxquels chacun, suivant son idéal, suivant son vouloir, pourrait travailler, n’empêche pas l’union française d’aujourd’hui d’être sacrée. Il est un point de jonction entre toutes les âmes. Toutes peuvent pratiquer, dans leur sphère, la doctrine d’amour du Crucifié, toutes, comme Anselmine fit toujours, adorer la pureté de la pensée évangélique, s’incliner devant l’idéal d’Aménité.

André se sentait fort maintenant, conscient de sa pensée et de sa foi ; car, il venait enfin d’en conquérir une, à lui. Ni la sérénité de la mort de Renan, ni même l’incroyance ne sauraient nous empêcher de reconnaître, surtout d’aimer le fait historique, le fait moral, le fait nécessaire, le fait français que constitue l’Église catholique. Son adhésion venue ainsi du dehors, ne lui en paraissait

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que plus probante, plus sincère, parce que plus désintéressée.

André, une fois sous la nef, s’avança jusqu’à la chapelle du premier rendez-vous spirituel avec Anselmine, pour le repos de l’âme du pauvre et cher Gabi.

Il resta debout quelques minutes, face à l’autel. Puis il se retourna, mit deux ou trois pièces dans une boîte carrée en bois peint au brou de noix, portant ces mots : « Tronc pour les réparations de l’église » et il sortit du temple, l’esprit net, le cœur chargé d’amour.

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