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Sainte, qui firent grand bruit ; il fut sur le point, à un certain moment, de découvrir un second exemplaire de la Bible hébraïque primitive, dont il supposa d’abord, puis établit génialement l’existence. Gela méritait bien aussi la mention des étoiles.
Mais on ne peut pas dire que toutes les trois lui eussent été bonnes. Il rapporta de la Palestine des travaux sensationnels, une foi inébranlable, avec un bras en moins — le bras droit — et une jambe, du même côté, endommagée fortement, résultat de fouilles où il ne craignit ni le maniement de la pelle ni les éboulements de terrain.
Les études communes rapprochèrent Jean et le marquis, âgé de quarante-cinq ans environ, vers 1895. Il venait souvent déjeuner chez Warlaing, il s’éprit, il ne put manquer de s’éprendre d’Anselmine. Sur les actes de l’état civil, celle-ci, à cette époque, accusait trente- deux ans sonnés ; dans la réalité, son visage portait, à ne pas s’y tromper une minute, vingt ans, avec
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je ne sais quel air de divine enfance, de grâce simple, candide, étonnée d’elle-même, qui ne la quitta jamais.
Jean, informé des sentiments du marquis par le marquis lui-même, s’y intéressa, vit, tout de suite, le moyen, le seul moyen d aboutir. Il ne fallait point parler à Anselmine d’un mariage de raison, moins encore, et ici l’histoire devient touchante, d’un mariage de sentiment ; pour elle, c’eût été abandonner son frère, auquel son sentiment se devait tout entier d’après son vœu même. Il fallait donc lui parler d’un mariage de dévouement.
Pour Anselmine, en effet, le sacrifice fut toujours la vraie raison de la vie des femmes. C’est à cet esprit de sacrifice que Jean fit appel. Le marquis avait besoin d’un bras droit; cela, c’était à la lettre. Il importait de mettre en ordre, de sauver les trésors des découvertes rapportés de Palestine et de Judée. Par là même, Anselmine viendrait en aide à ce qui, maintenant, après le naufrage sentimental de Dieppe, consti-
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tuait le fond de F activité intellectuelle de son frère. Sous le souffle chrétien, avec la collaboration du marquis de Trois-Étoiles, ce qui, dans les études bibliques indépendantes avait pu jadis, comme elle le craignait, égarer Jean, lui serait aujourd’hui salutaire ; elle entendait par là que la Bible bien comprise le sauverait.
Anselmine n’hésita plus une seconde.
Et ici, à ce moment der son existence, il nous est permis d’ouvrir sur cette âme d’élite le jour le plus pur et le plus charmant.
Anselmine comptait trouver dans ce mariage des devoirs austères et une estime affectueuse. Elle ne demandait que cela. Elle fut toute surprise de rencontrer la passion et le bonheur. De la passion, pour elle? Gomment pouvait-elle l’inspirer? Le bonheur? Elle ne l’avait pas mérité davantage. Ah ! sur ce point, je suis désolé d’avoir à le noter, la simplicité et la clarté natives se trouvèrent en défaut dans leurs pronostics. La gaîté demeura seule dans le vrai. Anselmine. dans
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ce qu’elle qualifiait de résurrection de sa jeunesse, laissa son coeur goûter, cette fois-ci simplement, clairement et gaiement, l’amour qui s’offrait à elle, grand et complet.
Mais on eût dit que, par suite de quelque harmonie préétablie, le culte fraternel devait dominer toute cette existence où une courte union de quelques mois ne devait pas altérer l’intimité d’Anselmine et de Jean. Une année ne s’éboula pas, en effet, que le marquis tombait foudroyé. Le deuil d’Anselmine fut immense et sincère, comme tout ce qui passait par cette âme diamantine. Sa douleur même, par sa profondeur, lui révéla plus nettement encore la misère de la créa-' ture et l’étendue de nos devoirs vis-à-vis des nôtres. Elle se voua plus ardemment que jamais à son frère. Elle avait à le sauver, ce J ean que ses études bibliques avaient jusque-là éloigné de Dieu par une voie opposée à celle de son mari. Elle avait à assurer le salut éternel de Jean. Son idéalisme de clarté redoubla de force, de charme,
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d’élévation. Plus hautement que le savant défunt, plus purement encore, la chère créature porta, parmi ses intimes, le titre que maintenant son frère se plaisait à lui donner : la marquise de Trois-Étoïles Elle était, en effet, plus que jamais, constellée de foi, d’espérance et de charité.
Ce fut la marquise de Trois-Étoiles, ce fut notre Anselmine qui, par le seul miracle de sa présence, par la seule action de son être moral, dès ce moment, sans que son frère pût le soupçonner, se trouva pour ainsi dire jacente sous les premiers doutes de J ean, disons plutôt, car le tout ici est de nuances, sous les premiers affleurements délicats, imperceptibles, invisibles, que la foi eut avec cette âme.
Jean, depuis toujours, r aillait ,x avec sa grâce coütumière, Anselmine sur son mysticisme. Preuve qu’il le remarquait, qu’il l’admirait même. Maintenant, il voyait ce mysticisme à l’œuvre. Nous étions alors en 1895, année du mariage et du veuvage d’ Anselmine.
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Jean, à cette époque, au plus fort de ses études hébréo-helléniques, soucieux, dans ses tableaux au pinceau large et chatoyant, de marquer d’un relief cru le côté humain des personnages de l’Ancien ou du Nouveau Testament, Jean de Warlaing ne menaçait guère de céder aux illécèbres de la foi. Il vivait encore et vécut jusque vers 1900, sous l’impression « réconfortante » de la mort racontée à la fin de notre dernier chapitre. En 1902, il sentit lui-même pour la première fois l’atteinte de la mort, La passion avec laquelle ce poète — pour oublier l’autre passion — s’était jeté dans la chasse, ne tarda point à porter ses fruits. Jean recherchait, en particulier, F enchantement du rêve, le bienfait des méditations prolongées, dans l’attente nécessitée p$r la chasse au canard sauvage. Mais la station dans la tonne, en pleine et stagnante humidité, peut exciter le chasseur, elle est funeste à l’arthritique. En 1902, une fièvre rhumatismale intense se déclara et des hémorragies
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nasales accusèrent un état grave des artères.
Jean, cette fois-ci, se remit complètement.
L’homme, toutefois, n’entrevoit aucun abîme, sans une terreur. Cette terreur le porte soit à se raccrocher aux bords du précipice, soit, s’il en a la force encore, à s’éloigner de la bouche de vertige, à gagner les lieux sûrs. C’est que le gouffre est insondable, c’est qu’il est infini, et la fourmi humaine qui vient ainsi de repérer le danger final, prise soudain d’orgueil, voit dans sa chute un phénomène qui intéresse l’univers, Elle veut écarter ce malheur. Elle songe à son salut. Alors, ii lui paraît indispensable d’affirmer à sa propre conscience son individualité, pour se grandir ou pour se consoler. D’où le retour, observé chez tant de moribonds, vers le passé revécu dans l’éclair d’une seconde,
La créature périssable cherche ainsi un recours contre sa propre faiblesse, elle va chercher le réconfort même dans ce qui fut pour elle une douleur. La douleur vaut mieux
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que le néant, puisque le néant n’est pas et que la douleur atteste, au moins, que nous sommes. Dans cette première attaque de son mal, quoique guéri, Jean de Warlaing se rappela brusquement l’hiver de 70, le soir de la Nativité. Il résolut le pèlerinage. Il était trop tôt encore dans la saison. Il est singulier que cette circonstance Fait, par un détour, incliné, pour la première fois nettement, vers une pensée religieuse.
Septembre finissait à peine. Il fallait trois bons mois jusqu’à Noël. L’automne, que Jean chérissait, reporta son souvenir vers les années lointaines de VIlle-d’Avray, vers les bonnes visites de son camarade, et, irrésistiblement, dès l’instant où son esprit, en fleuve, suivait ce cours sentimental, il redescendit vers les confidences, vers l’aveu de la détresse suprême autour de l’étang. Il brûla de le revoir. 11 eut peu de peine à obtenir du gardien l’entrée dans la propriété, toujours vide. Lus verdures, les bois, les mousses, les lichens, les lianes, les feuilles
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des arbres, noyaient encore, comme en été, le sol gras sous le somptueux débordement de leurs richesses. Jean, assis à la place accoutumée, devant l’eau plate, à la couleur de plomb, jouissait de je ne sais quelle sensation d’enveloppement, au centre de cette végétation, comme s’il eût été l’objet spécial de cet ensevelissement de mystère. Il se demanda par quel miracle — ce fut le mot dont il se servit — il n’av&it point, à l’époque, exécuté son projet de suicide. Le courage ne lui manquait certes pas, ni le dégoût de vivre, ni l’inespérance, car il n’espérait de son cœur aucun sursaut bienfaisant d’énergie, du sort, aucune clémence.
Jean se répondit à lui-même de ce ton d’urbanité qui faisait le grand charme de cette âme haute et polie.
— C’est, évidemment, l’inconvenance du geste qui m’a arrêté. Ce n’est pas propre, de la cervelle regiclant sur nos habits et sur l’herbe. Jean de Warlaing serait mort sans grâce, parce que sans décence.
Il s’arrêta là et réfléchit :
— Warlaing, mon ami, Warlaing, vous n’êtes point sincère, s’interpella-t-il, en usant toujours de ce vous qui dans sa bouche avait des sonorités affectueuses et courtoises. Vous ne vous êtes point suicidé, parce que votre père ne s’est point suicidé, parce que le père de votre père ne l’a pas fait davantage. Parce qu’aucun des Warlaing connus n’est mort sans dignité. Jean, mon ami, Jean, soyez crâne, allez jusqu’au bout. Pourquoi ne se suicidaient-ils pas, les Warlaing? Parce qu’ils avaient de la tenue. Oui, sans doute. Mais qui donc leur donnait cette tenue morale? La re-li-gi-on, accentua -t-il d’une façon emphatique et gutturale, en scandant les syllabes, coinme pour mieux se moquer de lui-même.
La re-li-gi-on i Vous n’en avez point, c’est entendu. Vous suicideriez- vous cependant aujourd’hui? Non. Et cela prouve? Cela prouve que, la foi morte, son verbe est toujours vivant.
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Ce fut dans ces dispositions qu’il se rendit à Dieppe, au soir dit. Très sensible à la pompe des cérémonies, au ruissellement des lumières, aux lueurs jaunes des cierges, à l’odeur capiteuse de l’encens, à l’éclat des vêtements sacerdotaux, à la pourpre des vitraux, aux richesses de l’autel, aux majestés de la nef, Jean fut repris par le passé qui le rehabita tout entier. Il tint à s’isoler dans l’ombre de la chapelle absidiale, la chapelle dite de la Vierge. Il s’agenouilla et il demeure de toute certitude que, pendant une heure, il vit Yvonne près de lui et que, pendant cette heure, il crut , exactement comme jadis, auprès d’elle.
Les idées, les sensations, les sentiments même dorment en nous, silencieux, au milieu des fracas de l’existence. L’ensemble des émotions et des réflexions que nous venons d’analyser se reproduisirent chez Jean, sept ans après, le 25 décembre 1909, jour pour jour.
Le mal brusquement s’était réveillé. Une
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fièvre rhumatismale aiguë le tortura deux semaines. Il se remettait, quand le rhumatisme, soudain, se porta au cœur. Jean eut une syncope, longue; Anselmine, à côté de lui, priait. Il rouvrit les yeux, la reconnut. Il était sauvé. Quand il comprit le danger couru, il tressaillit à la pensée qu’il aurait pu mourir sans un prêtre !
Il nous est aisé de parler de la terreur des mourants clamant l’absolution. Oui, sans doute, cette terreur existe. Mais il n’y a pas qu’elle. Il y a quelque chose de plus haut, et c’est ce que nous avons eu soin d’exposer à propos de l’horreur invinciblement éprouvée par Jean pour le suicide ; il y a la convenance, la tenue, la tradition, le passé ; il y a l’histoire. Ce sont de nobles motifs. Il est sûr que, au moment de la syncope, Jean ne croyait toujours pas et qu’il n’en jugeait pas moins la présence d’un prêtre nécessaire à son chevet de mort.
Il ne croyait pas, disons-nous, et, cependant, il crut une heure ou deux, en se ré*
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veillant à la vie, en se retrouvant, après sa syncope ; seulement, cette fois-ci, ce ne fut point sous l’influence du souvenir d'Yvonne comme à Dieppe, il y avait trois mois. Ce fut au spectacle d’Anselmine agenouillée aux côtés du lit.
Le cher visage de clarté souriait avec une simplicité heureuse, avec tant de gaieté ; le frère, à cette minute, se sentit à tel point de la même chair que la sœur ; une communion si intense s’établit entre eux, communion faite de siècles de consanguinité, qu’il lui parut tout naturel de croire comme elle croyait.
Cette foi, reprise momentanée d’une habitude antique, passa dès le lendemain. Ce qui resta, ce fut la lumière d’Anselmine. Il la voyait toujours sur ce visage d’enfance et de grâce. Sincère et scrutateur, en raison même de ses études historiques, il se posait une question : la profondeur et la sincérité d’Anselmine ne cachaient-elles pas, finalement, un fond de vérité ? Avons-nous le droit
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de dédaigner ce fait, la croyance, cette réalité humaine, le croyant? 1 Loyalement, il tenta l’essai. Il se mit entre les mains du plus compréhensif, du plus affectueux des prêtres, de l’abbé Vouel. Jean lui déclara son désir de conversion et, pendant deux ans, ils eurent ensemble des entretiens nourris et délicieux. Mais Jean demeurait exactement au même point. Gela est dan^ la nature des choses. Les conversations entre l’abbé Youel et Jean de Warlaing ne pouvaient être que d’ordre intellectuel. Or, la raison est de peu de poids en matière de conversion religieuse ; seul compte le senti- I ment î l'esprit n'est rien , le cœur est tout , a dit le poète. Corde intelligant et convertantur , dit l’apôtre.
Chez Jean, intervenait l’appoint de molécules plus délicates et 'chevillées dans l’organisme entier. Vengo di loco , ove tornar disio. Je viens d’un lieu où mon désir est d’être de retour. Il y avait chez lui l’encerclement ancestral ! Puissant à telles limites que son
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âme, incapable encore de foi, en réclamait au moins les gestes. Depuis la fatale syncope, le besoin des sacrements dominait chez lui beaucoup plus que le besoin d’atteindre une certitude de F esprit.
Aussi, ce fut le sentiment qui, après bien des circuits et des arrêts, finit par le ramener à son Dieu.
Jean eut encore quelques beaux étés de voyages et de saisons d’eaux. Un de ces voyages, accompli à une heure critique, devait l’amener sur ces bords du Rhin où André, jadis, avait promené son féroce anticléricalisme, parlant de culbuter des processionnaires.
Dès janvier 1911, les crises se succédèrent ; le désir des assistances ecclésiastiques s’accentuait. Une tristesse voila les beaux yeux bleus de notre poète. Le cher Warlaing comprit que c’en était fait désormais de tout ce qu’il avait aimé. Sa résignation fut admirable, conforme aux données de cette nature d’élite, douée de cette élégance supérieure
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qui, chez lui, venait des racines de l’âme. Cela servait donc à quelque chose, cette tenue que nous nous plûmes à constater toujours dans les paroles et dans les gestes de Jean, puisque cette tenue lui servait maintenant à supporter la souffrance»
Anselmine ne le quittait plus. Elle l’accompagna dans ce voyage aux environs de Cologne. Jean ne marchait guère ; on lui défendait les promenades à pied. Un jour, Anselmine emmena son frère en excursion dans une de ces voitures de place, semblables à nos landaus de noces, et que l’on trouvait en particulier dans la ville de Bonn. C’était au mois d’août. Le hasard leur fît rencontrer une procession de plus d’un millier de personnes, en pèlerinage à une chapelle miraculeuse qui se trouvait à une assez bonne distance de la ville. La présence d’Anselmine, la vue de ces figures illuminées de foi, la simplicité avec laquelle sa sœur se mouvait au milieu de ces choses surnaturelles, de ces dévotions ardentes, de ces
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croyants qui tour à tour entraient à la chapelle et en sortaient, frappèrent Jean d’une impression vive. Il avait comme la révélation d’un monde ignoré. Son imagination de poète et son amour fraternel firent le reste. Il résolut d’accomplir immédiatement un acte d’humilité et de foi ou, suivant ses propres termes, de « faire comme les simples ». Sous prétexte de fatigue, il ne voulut point entendre parler de retour à Bonn. On dut rester au lieu du pèlerinage, , où, d ailleurs, les hôtels abondaient, et on le vit se glisser le soir dans la chapelle miraculeuse et y prier longuement.
Ce n’était point encore toutefois la conversion ; c’était un simple essai de loyauté devant son propre cœur.
11 prenait le lit peu après cette excursion, se relevait, retombait en cours de route, rentrait à Paris, péniblement; un hiver d’agonie l’y attendait, durant lequel sa résignation s’éleva jusqu’à des hauteurs incomparables. Il était soutenu, non point encore
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par la foi, si nous voulons parler exactement, mais par l’attente de cette foi qui, peu a peu, venait à éclosion par suite d’un long travail intérieur. « L’œuvre de Dieu », comme disait Anselmine, s’accomplissait en lui. Il ne fallut plus qu’un souffle de vent plus chaud pour que la fleur s’épanouît dans toute sa gloire.
La circonstance sentimentale nécessaire a la conversion complète ne tarda pas à se produire pour cette âme, désireuse et prête, prête parce que désireuse.
Jean, depuis son retour, avait repris quelque équilibre. 11 ne gardait plus le lit. Il allait et venait dans Paris. Ceux qui le rencontraient, souffraient de voir cet homme au sourire élégant, à la mine enjouée, conserver toujours ces apparences charmantes, sur un visage amaigri, mais vieilli à peine, tandis que, redressant la tête du mieux qu’il pouvait, une canne dans la main droite, il marchait à pas comptés pendant quelques mètres, avant de monter dans sa voiture qui ne le quittait pas. Pauvre Jean !
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Anselmine, habituée maintenant à ces précautions, y voyait comme un état stationnaire, établi pour durer. Gela lui causa quelque détente, dont la maladie, embusquée dans un coin de l’organisme surmené, profita pour la terrasser. Ce furent de simples fièvres, des fièvres de fatigue et d’épuisement. Elles affolèrent son frère. Il se mettait devant son lit, la regardait avec une tendreste inexprimable, qui, au surplus, ne laissait transparaître rien de tragique sur le visage et, d’une voix suppliante à la fois et badine, la priait de se remettre.
— Ma ^sœur, répétait-il, vous êtes folle !
Un matin, il vint lui confier avec une gravité comique :
— Je sors pour une toute petite course qui va, ma soeur, vous faire le plus grand bien.
Il descendit et la voiture le conduisit à l’église la plus proche, qui se trouva être Saint Pierre de Chaillot. 11 voulait, simplement, revenir dire à Anselmine qu’il avait prié pour elle.
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Il pria plus qu’il ne l’avait cru possible.
Le hasard voulut que, dans une des chapelles de l’église, on célébrait, ce jour-là, une messe d’enterrement, une messe de pauvre, ou d’homme peu répandu ; car, l’assistance était rare. Jean s’approcha tout près de l’autel, se mit presque au premier rang. Il se sentit bouleversé. Il savait les craintes, d’Anselmine, terrorisée à l’idée du salut de son frère. Et voici qu’ Anselmine, à son tour, gisait au lit, malade ! Par une réciprocité de passion, le frère se mit à trembler pour sa sœur, non point, cette fois-ci, à cause du salut d’outre-tombe, mais à cause dé la guérison dans celui-ci. Cet élan d’amour emporta les résistances dernières de la raison. Jean, debout, le regard rivé sur l’autel, suivit le cours de la cérémonie avec une telle intensité, une telle fixité que F officiant le remarqua et, par la suite, s’informa de lui.
Jean, lui, précipita le pas vers la voiture, avec une alacrité dans les mouvements qu’il
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ne connaissait plus. Dédaignant l’ascenseur, il gravit à pied les trois étages. Il entra gaîment dans la chambre d’Anselmine, s’agenouilla devant elle ; il l’embrassait avec effusion ; il se montrait radieux et lui-même définissait son bonheur par des mots, dont la profondeur lui échappait peut-être et qui nous livrent tout entier le secret de sa
conversion : \
— Enfin, je crois et je me sens comme doit se sentir le prisonnier échappé de sa J prison. Il me semble que je respire aujourd'hui V air natal.
Vengo di loco , ove tornar disiol... chantait le divin poète.
Oui, Jean se retrouvait et je ne sais quelle joie de repos, quelle fatigue moelleuse lui couraient par les veines, lui baignaient 1 âme.
Il revenait à ses origines. Il plongeait dans la foi des Flandres. La douceur des soumissions premières, l’absence de responsabilités, la fin des luttes, l’endormement du vouloir, détendaient tout son être maintenant. En
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réalité, pour se retrouver tel qu’il fut en naissant, il n’avait qu’à faire le tour de luimême. La tombe rejoignait le berceau. Et cela était un pur délice.
Il est positif qu’Anselmine se remit à cette seule nouvelle, tant le moral l’emporta aussitôt sur le physique. Jean ne varia plus. Ce fut, au sens propre du mot, une conversion. Les forces.de conceptions, d’ivresses et d’extases poétiques qu’en naissant il apportait en lui, si belles et si foncières, se convertirent en forces d’ivresses et d’extases religieuses. C’est ce qui, non seulement lui donna le courage de cacher ses souffrances, mais, par le fait, les atténua ; à chaque crise, à chaque faiblesse, à chaque détresse, il s’abstrayait, il s’élevait , il s’enfermait dans la citadelle céleste, dans la cité de Dieu. Il faut en convenir; tout chrétien n’a pas dans la foi les facilités du poète, ou bien le chrétien qui les a, est poète sans le savoir.
Au printemps, néanmoins, une grande appréhension le saisit, quand il fallut songer
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à quitter Paris. Jean se refusa à toute combinaison autre que celle qui les mènerait à Ville-d’ Avray. Fantaisie de rêveur ou d’amant constant? Peut-être, simplement, fantaisie de malade ; on pouvait se rendre à Ville-d’ Avray en voiture, sans les secousses du train. Jean de Warlaing, au surplus, dans sa foi comme dans sa littérature, comme dans ses affections, aimait, nature fidèle, à sentir se fondre en lui le présent et le passé. Qui sait ? L’image d’Yvonne s’estompait maintenant dans les ombres des années défuntes. Ce qui dominait en lui, c’était la pensée d’Anselmine, qui, précisément, savait réunir en elle le culte dès vieux âges avec une âme toute fraîche.
Le 15 septembre, obéissant à quelque inspiration intime, il voulut, matériellement, s'élever et, encouragé par le précédent de Saint-Pierre de Chaillot, il résolut de gravir une hauteur, en acte d’humilité et de foi, en symbole de piété, pour consacrer à Dieu cet effort. Il monta, soulevé par son désir,
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pria de toute sa ferveur et redescendit. Que se passa-t-il? Mystère. Il dut se produire, sur le sommet gravi et dans l’ardeur même de la prière, un déchirement de l’enveloppe du cœur ou de celle des poumons. Le lendemain, 16 septembre, une fièvre de 40 degrés le dévorait et le 20, au matin, la congestion cérébrale lui procurait une fin douce.
Elle fut, pour ceux qui l’entouraient, des plus édifiantes, accompagnée, suivant leurs propres dires, de grâces particulières.
La mort l’avait pris dans ses bras comme on fait d’un petit enfant. Il sommeillait du dernier sommeil, au témoignage de l’assistance, que nous rapportons ici fidèlement, lorsque, tout à coup, le jeune médecin qui se trouvait là, tira par le bras Anselmine et lui dit :
— Mais voyez donc ! Il vous parle !
Anselmine se retourna et eut alors devant les yeux un spectacle de vertige et de réconfort.
Jean, les paupières closes et transparentes,
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le visage rajeuni, les lèvres remuant à peine, les traits illuminés et calmes, toujours avec sa grâce souriante, avec sa tendre urbanité, parlait à sa sœur et lui disait :
— « Je vois 1 »
11 voyait, le cher Jean, dans l’extase heureuse, l’ivresse et le ravissement de qui voit ce qu’il a rêvé. Cela dura trois ou quatre minutes, puis ce fut de nouveau la grande paix de la mort, la paix éternelle.
Ainsi mourut Jean de Warlaing, d’après les témoins mêmes qui l’assistaient.
Et cette mort fut véritablement une mort de splendeur au jugement de ceux qui connaissaient certaines particularités de l’existence de notre poète.
C’était un fait notoire dans la famille Warlaing, que, contrairement aux lois ordinaires de la naissance. Jean était venu au monde les yeux grands ouverts et que son regard s’était immédiatement tourné vers la lumière.
Le goût, la passion de la lumière, Jean les
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conserva toujours ; jamais on ne fera de lui l’amateur des crépuscules de détresse, le chantre des coins sombres et désespérés. Aux derniers jours de son activité littéraire, on le verra quitter brusquement son bureau et, avec un sourire sur les lèvres, s’amusant de son geste comme d’un enfantillage, il ira tourner tous les boutons électriques et se donnera la satisfaction d’illuminer pour lui seule sa bibliothèque chérie.
Le soleil exerça tout de suite sur l’enfant une étrange fascination. Encore dans les bras de sa nourrice, il montrait la fenêtre, s’y faisait porter et y demeurait en extase. On raconte que sa suprême vengeance à l’égard d’une grand’ mère sévère, était de lui interdire de s’approcher du jour :
— « Bo-maman, pas regarder soleil ! »
Plus tard, regarder, fixer lé soleil comme l’aigle, deviendra l’objet de ses enthousiasmes réfléchis, de ses aspirations conscientes.
On comprend maintenant la beauté de
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cette mort dont nous n’avons pas inventé un seul détail. Jean de Warlaing avait eu aussi sa vision de l’Acropole. Jean de Warlaing mourait dans la lumière.
André, s’il avait pu être en France, à ce moment , n’aurait pas manqué, en effet, de se rappeler, par un contraste saisissant et suggestif, le récit que son ami lui fit jadis de la fin du grand philosophe, de cette fin, ajoutait-il alors, qui, pour être « réconfortante », n’eut besoin que du naturel déroulement des énergies de mort. André n’en eût pas moins mêlé ses larmes à celles des assistants. Esprit impartial, il eût admiré la beauté de cette fin chrétienne, compris même les tendresses de la piété des siens, de cette piété qui se délectait dans le miracle pour son propre enchantement et pour celui des autres. Ces paroles murmurées, ce « Je vois ! » merveilleux, dans la bouche d’un mourant qui, du sein des léthargies dernières, tente un effort suprême pour attester sa foi, ces paroles et cet acte, dussent même les scep-
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tiques les interpréter de la façon la plus naturelle et par le simple sursaut de l’être un instant endormi, ne témoignent-ils pas d’un idéalisme victorieux?
André ne sut, hélas I que plus tard ces circonstances touchantes ; car, il n’apprit la mort de son ami que vers avril 1914, dixhuit mois après l’événement. Il se trouvait en 1912 en Angleterre, pour un temps assez long.
Des bouleversements venaient de se produire dans son existence.
La faculté d’intuition, l’instinct, précisons et innovons quelque peu, V instinct intuitif que nous eûmes à constater souvent chez André, cette puissance de propulsion réfléchie que l’oncle Hippoïyte traitait d’impulsivité condamnable, se développait dans l’organisme de notre ami de façon à l’inquiéter lui-même, non pas, certes, qu’il y vît rien de surnaturel, mais parce qu’il pensait de plus en plus que des phénomènes de ce genre devaient se ramener à des causes
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physkraes restées obstinément obscures, fâcheusement introuvées — peut-être parce qu’encore incherchées.
Dans le§ événements de la vie la plus vulgaire, il constatait l’action d’une sorte d’instinct prescient. Un jour, dans une ville d’eau où il avait apporté les matériaux d’un travail urgent, il voulut achever une vérification au grand air et, un livre sous le bras, se rendit au parc du lieu. Son œil fut aussitôt attiré par une chaise isolée, derrière un massif de verdure, qui lui parut être le siège approprié à son travail et à sa rêverie. Seulement, il eut le tort de réfléchir. Sa réflexion lui suggéra que ce siège solitaire n’était peut-être pas accessible à tous les visiteurs, appartenait peut-être à quelqu’un, puisque, un peu plus loin, il y avait des chaises en groupe, destinées au public, et, à ce moment, la plupart inoccupées. Il s’y achemina, mais avec l’idée nette qu’il quittait ce qui était sûr, pour ce qui était incertain. En effet, il rencontra là, dissimulées
d’abord derrière les arbres, deux personnes, auxquelles le liaient des obligations sociales négligées depuis longtemps, qui ne venaient jamais au parc et qui, ce jour-là, l’empêchèrent malencontreusement — c’est le mot — de poursuivre son travail.
Ceci n’est qu’un exemple minime entre mille autres plus significatifs. Il en arrivait à des pressentiments singuliers, toutes les fois qu’il s’agissait d’une direction à prendre. Telle promenade, par exemple, lui semblait, pour commencer, de tout repos, tandis que telle autre le troublait — sans qu’il se trompât jamais dans ses prévisions — comme pouvant lui devenir désagréable. Il était dans cet état que certains psychiâtres, déments eux -mêmes, nomment état dément , mais que notre grand Bergson juge d’un autre œil.
Ce sens intuitif aigu ne s’exerçait pas en lui seulement dans la direction spaciale, mais aussi, et plus vivement encore, dans la direction morale.
Par suite des événements racontés plus
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haut, par suite de la mésentente que créait la fatalité des circonstances autant que la donnée des caractères en présence, une situation se produisait dans son intérieur qui paraissait sans issue. Elle se résumait en deux mots, deux mots d’application fréquente ; car, le cas de notre André est celui des gens qui s’estiment, qui s’admirent, qui s’aiment et ne peuvent plus vivre ensemble.
C’est la nuit, maintenant, que, depuis quelques années, dans la lucidité d’un réveil de quatre minutes, V instinct intuitif frappait André de sa force instantanée et complète. Sans y avoir réfléchi depuis des mois d’une façon précise, un jour, à quatre heures du matin exactement, il ouvrit les yeux ou, plutôt, les yeux de son esprit s’ouvrirent et il formula sa vision dans quelques termes brefs :
— Je n’ai pas d’enfants. Aucune séparation définitive, aucune rupture légale n’est donc possible. Une femme ne peut pas rester seule, sans qu’il y ait une famille au-
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tour d’elle. Hippolyte a soixante-douze ans. D’autre part, tant que je serai dans cette maison, je ne serai pas moi-même. Et ce sera aussi sa catastrophe à elle. Je la sais malheureuse. Une seule solution possible : ma disparition. Par quels moyens la réaliser? Par des voyages et des nécessités de travail hors de la maison.
Ces paroles mentalement prononcées, André se rendormit, paisible. Ce calme lui venait de ce que son instinct le prévenait d’un danger pour les autres comme pour lui-même, s’il continuait sa vie présente. Il faut si peu, quelquefois, pour précipiter les ravages d’une mort intellectuelle, sentimentale, morale — et même physique.
Des accords intervinrent, des arrangements furent pris, à la suite desquels il fut convenu qu’ André partirait pour l’Angleterre. Comment se fait-il que tous nos romanciers n’y aillent pas? André, depuis longtemps épris de la grande île, y étudia la littérature anglaise à fond, ne se contenta
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point des auteurs qui chez nous défraient des pensionnats de petites filles, mais de ceux que nous ignorons dans leur totalité, par exemple d’Arnold Bennett, cet écrivain prodigieux chez lequel, comme chez aucun autre — s’appelât-il Flaubert ou Stendhal — le détail pittoresque se fond avec le détail psychologique, dans le relief le plus soudainement vrai.
Deux années s’écoulèrent d’un flux assez rapide. La guerre survint. André dut rentrer en France. Le problème privé n’existait plus pour lui, après la solution arrêtée dans la nuit intuitive.
Il s’isola donc dans un hôpital particulier de Ville-d’Avray, d’août 1914 à juillet 1916. C’était toujours Paris — avec cette différence que nul n’avait besoin de savoir si M. André Pauron allait ou non au pavillon du boulevard Malesherbes — état d’ignorance et d’hypocrisie qui satisfaisait le monde.
Pour André, ces deux ans et demi furent, sans doute aucun, les plus pénibles de sa
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vie. Aujourd’hui, l’atmosphère morale d’alors est comme abolie dans nos souvenirs. Il importe de l’évoquer en quelques traits, pour bien nous représenter l’état d’âme de notre ami. Nous sommes dans les années 1916-1917. Tout portait André au noir, ses propres catastrophes — intellectuelles et sentimentales — mais avant tout, son patriotisme chatouilleux, son idéalisme qui souffrait trop de la moindre disproportion entre l’exigence de ses rêves et les démentis de la réalité. Il est certain que, dans son ensemble, pendant quatre ans, la France civile brilla par la volonté du sacrifice et de la victoire. Mais lui ne pouvait toujours voir les choses de ce biais. Au moment, disait-il, où, sur le front, la France surpassait tous les miracles de son histoire, au moment où chaque poilu réalisait une grandeur, rien, pour André, ne se pouvait comparer au spectacle d’écœurement offert par l’arrière. L’horreur de l’éjiergie, une terreur des responsabilités à faire la peau se recroqueviller pour rentrer plus
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sûrement en elle-même, une sorte de terreur introcutive, travaillaient les cervelles. G. Clemenceau fut écarté trois ans du pouvoir, uniquement à cause de sa poigne. L’énergie affolait. Dénonciateur vigoureux des manœuvres boches à l’arrière, Léon Daudet épouvantait le gouvernement par sa vérité. Contre lui on avait des armes faciles : c’est un royaliste. C’est parce que Léon Daudet était royaliste qu’Almereyda était un traître ! On lui aurait préféré la peste, à cause de sa seule intransigeance.
Au début, en 1914-15, même après Reims, pas un journal n’admettait que l’on criât :
Représailles. Puisque nous étions les cham-
pions de V humanité! Et puisque nous vivions, placidement, dans les villes, loin des férocités boches ! Il convenait donc de subir l’afïrpnt sans rouspétance, de se priver de la seule arme sensible à la brute, du châtiment immédiat. Il devenait ainsi plus humain de laisser massacrer la France, impunément.
Avant la guerre et surtout pendant, la
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vermine du monde , les espions bo'ches, s’étaient glissés en s’aplatissant, par tous les interstices, dans notre vie nationale. Il y avait de ces vermisseaux jusque dans les rainures de nos cervelles. Péril dénoncé, péril précisé dès 1910 par Léon Daudet, puis par Barres et par Sancerme. Rien n’y fit. A griffes imprimées dans le cuir du portefeuille, un ministre, Malv y, tenait l’Intérieur. Trois ans d’orgie pour la vermine . Nous avions perdu nos enfants, pour que Malvy prodiguât des sursis d’appel à des possesseurs de chèques boches, déclarât lui-même avoir encouragé par des subventions — par notre argent à nous — le patriotisme d’Almereyda, traître. Et personne ne se levait ! Ni les morts ni les vivants, pour écraser contre les murs de son Intérieur, ce Malvy, ministre — et sinistre.
La peur tirait le sang des veines, blanchissait comme craie les visages, à la suite des révélations de G. Clemenceau au Sénat. On n’osait pas toucher aux'traîtres. Les gens sages — et intéressés — protestaient contre
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le scandale : écumer, quand on trahit votre pays, exulter, comme d’un boche conculqué, d’un de leurs traîtres qu’on écrase, sauver la France, quel mauvais goût ! Il fallait à ces pondérés l’impunité démoralisatrice.
La censure, estimant qu’il est de l’intérêt de tout Français de ne rien savoir, encourageait, depuis août 1914, tous les crimes. Une fois même, comme pour Constantin, elle encouragea le déshonneur, caviardant le drapeau bafoué dans les rues d’Athènes. On n’eut le droit de s’indigner que six semaines après le bafouement.
Une bave imbécile coulait admirativement des bouches socialistes, retour de Rus-
sie, de cette Russie qu’ils ignoraient dans ses surfaces autant que dans ses profondeurs. Mais, âmes toutes ruées à la servitude, ils rivalisaient de prostration devant les Soviets révolutionnaires, esclaves tantôt de leur idiotie, tantôt de l’or boche, tantôt des deux.
Ce bel esclavage paraissait un fétu de
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paille devant l’esclavage sous lequel une minorité socialiste matait la majorité, pour que celle-ci, à son tour, matât le Parlement, en attendant de mater la France. Le secret des socialistes — ces socialistes jadis tellement prisés par M. Hippolyte Muguet ! — brillait par la simplicité ; notre peur faisait toute leur force. Aussi s’acharnaient-ils à faire frémir le bourgeois, sans que le bourgeois — homme politique ou homme privé — eût la crânerie — et le bon sens — de les faire frémir, lui, de les faire reculer, accablés sous le pavé de leur impatriotisme, eux qui voulaient, à tout prix, cesser la guerre, pour reprendre la lutte des classes — dans une France asservie à la Prusse.
O les inepties de crime î Le plébiscite pour l’ Alsace-Lorraine, plébiscite tantôt lancé, tantôt retiré, suivant les besoins d’une politicaillerie à lunettes de myopie, à rire de Slave, épais et borné ; Stockholm clamé, acclamé, réclamé, sous des prétextes ; la fraternisation avec les Boches; le défaitisme dé-
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montré arithmétiquement ; ce sont là les moindres des méfaits du socialisme unifié contre la France, méfaits doux à la Germanie.
Au surplus, la situation se dessinait, très nette. Les socialistes avaient fait leurs élections sur la jolie des * armements , applaudis par les socialistes boches, leurs frères. En d’autres termes, ils sabotaient la guerre. Maintenant, ils voulaient saboter la paix. Pas moyen d’en sortir autrement qu’en réagissant contre eux et pour la France. Appelez cela réaction, si vous voulez.
A un de ses amis catholiques, qui lui confiait un jour ses tristesses au sujet d’un bref pontifical, André, gaiement, répliquait :
— Le Pape ! Mais il est beaucoup plus chic pour la France qu’ Albert Thomas !
Quand la passion irrépressible de la France pour la vertu porta au pouvoir Clemenceau, quand le pays voyait en lui le meneur vigoureux de la guerre, le châtieur des traîtres,
les unifiés lui donnèrent l’exclusive. Il faut
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la leur rendre, sans retard. Il faut nous séparer d’eux, si nous voulons que la France ne soit pas un Soviet international — lisez boche.
L’attitude de l’État vis-à-vis de l’Église, amusante. Démarches — officieuses — auprès du haut et du bas clergé, à chaque emprunt, pourvu que le ministre démarcheur ne fût pas obligé, le lendemain, de serrer la main du curé ou de l’évêque — dans la rue.
Un des effets de l’Union sacrée !
Un ecclésiastique de marque était envoyé dans un pays neutre, avec l’appui d’un ministre, tandis qu’un autre ministre — du même cabinet — faisait ouvrir toutes les lettres de Monseigneur. Un des décacheteurs poussa le zèle jusqu’à escamoter les mandats inclus dans l’enveloppe.
Voilà pour le côté politique. Pour le côté public, c’était peut-être pis encore.
A part les petites gens, les petits boutiquiers, le menu peuple, les conducteurs de métro — à part les plus éprouvés — une
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question giclait, impatiente et multiple, de toutes les bouches :
— Quand donc la guerre finira-t-elle?
— Ne demandez pas la fin de la guerre, mais la fin de F Allemagne ! répliqua un jour quelqu’un assez rudement à ces bouches gavées de pâtisseries. Les enrichis, les accapareurs, les dévaliseurs ne posaient pas la question ; ceux-là vivaient de notre sang, bâfraient nos cadavres. Le Français mangeait le Français. A moins que les vols de la vie chère ne fussent une machination ourdie par l’ennemi pour le découragement d’une France indécourageable.
Les œuvres de guerre, qui tombent aussi dans le domaine public, donnaient, malgré l’esprit grandiose de leur fondation, le raccourci de petitesses peu imaginables. On casait généralement dans ces œuvres de sérieux régiments d’embusqués. Des batailles se livraient, des sollicitations grimpaient aux plus hauts faîtes, pour consolider l’embuscade. On sacrifiait aux embusqués, surtout
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quand l’embuscade s’accompagnait de quelques vilenies, de quelques bassesses, des patriotes éclatants, des citoyens éprouvés, pour l’endormement des terreurs de quelque politicien, couvant sa clique. Un goujat juif — n’excluant pas le goujat chrétien — siégeait dans une oeuvre quasi officielle et jugeait, admettant ou chassant les gens, suivant' que leurs affaires de famille lui chatouillaient ou pas les narines. Sa qualité d’avorton lui donnait toute sécurité.
Les avortons, j’entends, cette fois, des avortons valides, ne manquaient pas dans les œuvres. A peine installés, ils se tiraient dans le dos les uns des autres. On se tirait tous dans le dos, avec constance, pour une place, quelquefois pour un titre, toujours pour le ruban. Les opinions politiques s’affrontaient dans ces entreprises de bienfaisance. Un maire républicain ou réactionnaire, de la banlieue ou de la province, se voyait refuser des secours ou des facilités — pour nos blessés — suivant la couleur du
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secrétaire de l’œuvre ou du président. Ces choses se commettaient d’une façon quotidienne. La pratique effective de l’Union sacrée se faisait remarquer chez quelques rares braves gens.
Ce tableau paraîtra plus tard des plus amènes, quand on saura. Qu’on le déclare aujourd’hui forcé, cela prouve la vivacité de la vertu dans notre pays. Le fait indéniable, c’est que la haine n’existait pas, la haine contre le Boche, la haine telle qu’il la faut contre la brute, la haine sans ménagement, la haine sans critique, la haine stupide, la haine cordiale, parce que cette hainelà, c’est la passion effrénée de la justice, le culte de l’humanité, parce que cette haineà, c’est l’amour enthousiaste, c’est Famour intransigeant du plus beau pays du monde, Famour de la patrie française que nous voulons entière, invaincue.
Si cette haine,- comme un flot pénétrant, eût fait le tour du domaine intérieur de notre âme, les trous vils des intérêts personnels,
des mesquineries, des rancunes, des mensonges et des orgueils, eussent été noyés définitivement. Mais les particuliers ne pouvaient pas ne point participer de l’esprit public. Quelques amitiés illustres se nouèrent. Quelques rapprochements inattendus se firent.
Pour le reste, rien, absolument ne changea — si ce n’est que des héritiers avides eurent occasion de faire des vœux espérés plus réalisables qu’en temps de paix. Ce fut tout ce que gagna le principe de l’AMÉNITÉ, si nécessaire entre semblables. Les calomnies, les jalousies, les querelles n’en continuèrent pas moins entre membres d’une même famille, jusqu’à l’invraisemblable.
Des sœurs se disputaient. Fille et mère se battaient. Les vengeances se donnaient carrière. L’effervescence régnait surtout parmi les jeunes. On lançait des amis contre des amis, des fils contre leurs parents. Des filles reniaient leur père et l’outrageaient. L’homme apparaissait dans sa hideur. Les yeux se dévoraient de colères fulgurantes. Nos morts,
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nos grands morts ne nous avaient point emportés vers leurs hauteurs.
Il y eut aussi des scènes de gaieté.
Un long dadais fatigant de directeur d’upe mince revue de chou s’installait dans une Œuvre. Elle lui servait à organiser une soirée de bénéfice dans un théâtre, où, comme par hasard, il aurait fait la conférence.
Un nom plus illustre fut mis en avant par l’opinion.
Le dadais fit alors le tour des comédiens, faisant valoir ses titres, lui, le père de l’idée.
— Tiens! mon bon ami, lui dit un col lègue qui s’étonna plus tard de voir le dadais lui refuser sans cause un article, vous êtes vraiment délicieux : vous avez trouvé moyen, même en temps de guerre, de faire des visites de candidature.
Autre comédie.
On vivait beaucoup dans les hôtels. Dans une pension de famille, promiscuité fatale, habitait une grue ou demi- grue qui déploya un art subtil à dénigrer auprès des autres
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un ménage qui ne consentait pas à la fréquenter. Elle parlait toujours de « maman » et de sa « sœur », preuve de sa haute moralité, une grue n’ayant, évidemment, jamais ni « sœur » ni « maman ». Un jour, il lui arriva une aventure heureuse ; son frère venait de tomber au front. Elle rayonnait sous un noir somptueux. C’était, cette fois-ci, la preuve sans réplique de sa vertu.
André quitta son hôpital de Ville-d’Avray vers le mois de juillet 1916, pour s’abstraire des autres et pour se méditer soi-même. Chères promenades ! Douces rêveries du solitaire ! On pense s’il se priva des charmes de l’étang enfoui sous les verdures, des souvenirs de son camarade adoré. Pour entrer dans la propriété, il fallait monter un peu. La côte continuait en se roidissant — la côte même gravie par Jean quelques jours avant sa mort. Par une matinée fraîche et bonne, André pousàa plus haut, atteignit l’autre versant, s’assit dans le bas. Un air d’une douceur infinie, une suave netteté de lignes,
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des blonds pâles à l’horizon, des bleus tendres, des verts enfants, donnaient au paysage le charme des apaisements définitifs, la sécurité des repos introublés. Tout à coup, du sommet de la colline, comme une vision mouvante du passé, comme une évocatiôn de chair et d’os, deux fillettes dévalèrent, la chanson aux lèvres. Elles passèrent, claires, simples et gaies, devant le promeneur, toujours chantantes :
— Voilà, se dit-il, qui n’est plus pour moi ! Ma cloche, hélas ! va bientôt sonner le grand départ 1
Il jeta un coup d’oeil en arrière ; il vit nettement son existence perdue. Malgré quelques succès, nommons-les mieux, quelques réalisations çà et là, la ligne ne se présentait pas avec la continuité d’aboutissements désirables. La faute des autres ou sa faute à lui? Les deux. André avait un gros défaut, un défaut dirimant : la vanité. Il croyait à son opinion. C’est pourquoi il ne se privait jamais de la jeter à la tête des gens, surtout
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des gens en place. La leur cacher, lui eût paru une faiblesse. Donc, c’est qu’il attachait beaucoup de prix à sa façon de voir. Ce qu’on appelle la franchise n’est que de la vanité, en bonne analyse ; aussi avonsnous bien raison d’appeler, dans ce sens, André un vaniteux.
Le fond de ses idées philosophiques, telles qu’elles nous sont apparues dans cette évolution suivie par nous de si près depuis 1869, était demeuré immuable. Le fond de ses idées politiques également. 11 ne faut pas, répétait-il avec le plus paisible sourire, en vouloir à la République. Les républicains sont des esprits pratiques et, de la même coulée, ils sont grands seigneurs. Ils acceptent tout ce que l’on fait pour eux, tout ce qu’on leur donne, en gens à qui tout est dû, mais qui ne vous redoivent jamais rien.
Assis toujours sur le rebord de la route, André considérait le sol fixement, comme s’il eût cherché à s’y découvrir une attache. Il n’en voyait aucune. Sa pauvre mère, morte
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il y avait bel âge ! Morte hélas ! sa belle-mère, Cécilia Coëddu, qui lui fut toujours bonne l Mort également, dès le début de la guerre, son petit ami à lui, son cher beau-frère, son Gabi I Le pauvre enfant ! Il avait eu jusqu à des malheurs posthumes — continuation de ses malheurs vivants. Nous savons à quelles profondeurs d'orgueil, sa conversion avait atteint M. Muguet. Aussi, le brave Hippolyte, toujours systématique et carré, ne fut-il pas long à construire, pour parer à tout danger, un ouvrage de défense où la ruse inconsciente collaborait avec l’esprit de méthode. Voici comment.
Ce pauvre Gabriel, répandait-il à profusion parmi ses connaissances, ce malheureux Gabi, ponctuait-il, cet être faible, sans empire sur lui-mème, cette perpétuelle doublure d’autrui, inconsistant, fragile, déséquilibré, était, au fond, irresponsable. Pouvait-ü, à bon droit, s’agir de conversion à son propos? Ce fut un pur enfantillage, dépourvu de conséquences. Cela avait assez duré, comme cela
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Il se faisait grand temps de revenir aux choses sérieuses. On n’en reparlerait plus.
Des conséquences de la conversion subsistaient cependant : ces lettres incomparables où il disait sa foi naissante à plusieurs amis, surtout au grand ami d’Afrique. Comment faire pour supprimer ces témoins irrécusables et beaux? C’est ici que M. Hippolyte Muguet fit apparaître, dans toute son étendue, la puissance formidable de cet être collectif que constituaient les Brogon-Muguet. Les lettres devinrent introuvables, elles se volatilisèrent — peut-être sans figure. M. Hippolyte Muguet avait rencontré, dans ses desseins, dans cette conspiration du silence, un appui efficace auprès de nombre de catholiques et auprès de tous les Israélites, lui, Suisse-protestant-athée.
André ne possédait aucun moyen d’intervenir. Aucun accès direct ne lui était ouvert auprès de Sophie, plus large, en somme, de pensée et qu’il eût pu convaincre, dans les commencements surtout où l’émotion du
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frère perdu l’étreignit au point que des concessions lui eussent été presque douces. Mais à présent? Quoiqu’il n’existât entre eux aucune rupture légale définitive, aucune animosité, des influences mauvaises s’interposèrent, des inintelligences agirent. Une simple conversation d’affaires leur devenait impossible désormais.
André, plus triste encore maintenant, sur sa hauteur tranquille de Viîle-d’Avray, tenait les yeux rivés, à terre. Sa vie sentimentale jonchait les chemins ; les passants pouvaient la piétiner. Il n’avait pas refait sa vie et son bonheur, il n’avait point rencontré sur sa route une fée d’amour et de perfection. Il restait donc seul, absolument seul au monde.
André, en juillet 1916, demeurait encore à Ville-d’Avray. L’après-midi même où il quitta son hôpital, après déjeuner, il erra çà et là dans la campagne et dans les bois. Des heures le retinrent aux bords de l’étang. Y éprouva-t-il les tentations du vieil ami
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lui-même, enseveli d’ailleurs dans le pays? Qui le dira?
Il se coucha plein de fatigue, ce jour-là, et aussitôt s’endormit. A quatre heures du matin, brusquement, dans le réveil d’une seconde, lucide et net, il proclama :
— Il faut que j’écrive à Anselmine ! De toute urgence.