partie de l'éloge de M. Vauquelin doit être celui de M. de Fourcroy
Dans ses écrits, au nombre de plus de soixante, on reconnaît à la fois les vues étendues de Fourcroy, ce désir de tout essayer, de tout connaître, qui formait un des caractères de son esprit, et le sang-froid, l'activité calme, mais soutenue et toujours ingénieuse, par laquelle M. Vauquelin l'aidait à arriver à son but.
Mais, quand on ne ferait aucune part à ce dernier dans ces ouvrages communs, le rang qu'il doit occuper parmi les chimistes ne serait pas beaucoup changé; ceux auxquelles il a travaillé seul, et qui ne portent que son nom, suffiraient amplement pour lui en assigner un des plus distingués. Leur nombre même a déjà quelque chose de surprenant. Nous nous sommes assuré qu'il en existe plus de cent quatre-vingts, tant sur la chimie proprement dite que sur les matières des sciences naturelles sur lesquelles la chimie peut porter quelques lumières.
Dès 1791, il en paraît dans les Annales de chimie; à partir de cette époque , il n'est point publié à Paris de recueil périodique consacré aux sciences qui n'en contiennent plusieurs chaque année ; personne n'a mieux montré ce que peut faire l'homme qui se dévoue tout entier à une science, qui lui donne tout son temps, toutes ses facultés.
Tel a paru M. Vauquelin à tous ceux qui en ont approché. Il était tout chimiste, chimiste chaque jour de sa vie et pendant la durée de chaque jour ; toute recherche, tout examen lui convenait, pourvu qu'il eût quelque rapport a la chimie. On ne pouvait lui faire plus de plaisir que de lui demander en ce genre quelque nouveau travail. De lui-même il se proposait rarement de ces problèmes élevés qui peuvent influer sur les grandes doctrines des sciences; c'était en quelque sorte pour analyser qu'il
analysait : sels, pierres, minéraux, produits des plantes ou des animaux, tout ce qui se prêtait à l'analyse, il en faisait son dévolu. Ses résultats, quels qu'ils fussent, il les imprimait à mesure, sans trop s'inquiéter des conséquences; mais, comme tout se lie dans la nature, il n'en est presque aucun, tout isolé qu'il parût d'abord, qui n'ait conduit à perfectionner quelque procédé des arts, à compléter quelque théorie , à rectifier quelques opinions reçues , ou même à découvrir quelque vérité plus générale. C'est ainsi qu'il a répandu sur la minéralogie et la métallurgie, sur la physique végétale et animale, sur la matière médicale et la pharmacie, des lumières abondantes et inattendues
Une découverte brillante fut celle du métal à qui les belles couleurs qu'il prend dans les différents degrés d'oxygénation, et celles qu'il donne aux minéraux dont il est un des composants, firent imposer le nom de Chrome. La vive écarlate du Plomb rouge de Sibérie, la rose du Rubis spinelle, le vert si pur de Y E mer au de, sont dus à l'acide et à l'oxyde de ce métal. On en fabrique un jaune orangé, l'une des couleurs les plus nettes et les plus durables que les peintres puissent employer, et un émail vert, le seul vert pur et profond qui se laisse appliquer à la porcelaine dure. M. Laugier l'a retrouvé jusque dans les pierres tombées de l'atmosphère.
Feu M. Delille, à qui l'on venait d'expliquer la propriété singulière de ce nouveau métal, inspiré par ces phénomènes remarquables, fit presque sur-le-champ les beaux vers où il les exprime avec un rare bonheur.
« Peintre des minéraux, de nos plus belles fleurs, » Il distribue entre eux les brillantes couleurs ; » Uémeraude par lui d'un beau vert se colore ; » Il transmet au rubis la pourpre de l'aurore;
» Quelquefois, du plomb vil fidèle associé, » Tient d'un vif incarnat son obscur allié; » Tantôt, rival heureux des couleurs japonaises, » Avant qu'elle ait de Sèvre enduré les fournaises, » Il peint la porcelaine, et lui prête, à nos yeux, » Ces fonds verts et brillants qui résistent aux feux. » Notre siècle en est fier, et, par un juste hommage, » Un jour de Vauquelin y gravera l'image. »
(Les Trois Règnes, chant V.)
Ce que Delille n'a pas dit, mais ce dont les amis des lettres ne peuvent guère douter, c'est que ces vers seront pour notre confrère un monument plus durable que toutes les images, de quelque métal qu'elles soient. Pour lui, les monuments l'occupaient peu; un fait nouveau de chimie l'intéressait plus que l'opinion de la postérité, et je ne sais s'il a jamais lu les vers que je viens de rappeler.
Rien, en effet, ne pouvait être plus simple que son genre de vie ; personne n'était plus étranger aux affaires de ce monde. Arrivé sans efforts de sa part, et toujours par l'impulsion d'autrui, d'un état voisin de l'indigence à une fortune très considérable, et qui augmentait d'autant plus rapidement qu'il ne connaissait aucun besoin personnel; porté même, après la mort de Fourcroy, à la chaire que son protecteur laissait vacante à la Faculté de médecine, et cela par un hommage spontané de tous les candidats qui renoncèrent unanimement à concourir avec lui ; décoré successivement, et sans aucune demande de sa part, de toutes les marques d'honneur compatibles avec sa position sociale, il ne s'était jamais douté de la nécessité de cultiver les hommes en place ou leurs familiers subalternes, pour s'avancer et se maintenir, lorsqu'à près de soixante ans, il se vit troublé dans cette paisible existence et de la manière la plus imprévue. En 1824, quelque tumulte d'écoliers engagea l'Université à prendre
envers la Faculté de médecine une mesure qu'un si mince prétexte ne semblait point motiver. Elle fut cassée et recomposée, et les noms de Vauquelin, de Jussieu, de Pinel et de Dubois furent du nombre de ceux que l'on oublia de replacer sur la liste; oubli doublement étrange, car ce n'étaient pas seulement des hommes dont la haute célébrité avait puissamment concouru à celle de l'école, mais des hommes dont le genre de vie était plus particulièrement caractérisé par un grand éloignement pour ce qui pouvait ressembler le moins du monde à de la turbulence.
C'est ainsi que trop souvent les hommes les plus purs agissent contre leurs propres intentions, lorsqu'ils se laissent conduire dans le détail des affaires par ceux dont ils ne démêlent pas les intérêts cachés. Le peu d'importance de cette perte, sous le rapport de la fortune, et le nom de ceux qui la supportaient avec lui, pouvaient sans doute rendre M. Vauquelin assez indifférent sur une disgrâce aussi peu méritée; le public, le gouvernement même, après avoir reconnu son erreur, semblèrent à l'envi s'efforcer de lui offrir des réparations. Il eut une preuve marquée de l'estime des habitants du département qui l'avaient vu naître, dans sa nomination à la Chambre des députés ; mais rien ne le consolait d'avoir été expulsé de la chaire que son maître, son ami, l'homme à qui il devait tout, lui avait en quelque sorte léguée, et qu'il regardait comme son plus beau titre.
Dès lors une tristesse sensible s'empara de lui ; il fit plus tard de grandes maladies, et ne retrouva plus la force de s'en relever. Ses entrailles furent affectées d'une manière permanente. Quelque séjour dans son pays natal, en 1829, sembla lui rendre un peu d'énergie; mais une course à cheval trop prolongée, et par un mauvais temps, ensuite quelques écarts dans le régime, lui causèrent des rechutes auxquelles les soins les plus empressés de ses
amis, accourus de Caen et de Paris, ne purent apporter aucun soulagement. Il mourut dans la nuit du 14 au 15 octobre 1829, au château d'Hébertat, où le propriétaire, M.Duhamel, s'était empressé de lui offrir un logement, dès qu'il avait su que son état empirait, et de lui prodiguer toutes les attentions que pouvaient dicter une estime profonde et la bienveillance la plus délicate.
Il était impossible de ne pas éprouver ce sentiment pour cette alliance de la science et de la modestie qui caractérisait M. Vauquelin. Riche, considéré, entouré d'élèves dévoués, célèbre dans tous les pays où l'on cultive les sciences, il n'avait rien changé dans les habitudes de sa jeunesse. Chaque année il retournait à son village, où il possédait de grandes propriétés.
Il y renouvelait amitié avec les paysans qui avaient été ses camarades de jeux et de travail ; il y retrouvait surtout sa vieille mère, filant comme au temps où elle n'avait à elle que sa pauvre chaumière ; il la promenait dans la campagne, la conduisait avec lui dans ses visites, et ne se laissait point inviter sans elle, quels que fussent le rang et l'opulence de ceux qui l'invitaient.
A Paris, sa vie n'était guère moins simple ; il la partageait entre son laboratoire et quelques amis qui, encore, pour la plupart étaient aussi ses compagnons de laboratoire : sa douceur, son beau regard, des idées fines et quelquefois plaisantes , mais toujours présentées avec réserve, donnaient à sa conversation un caractère tout particulier. Son langage était le même dans cet humble cercle et dans la société des personnages les plus élevés, et il ne faisait pas plus de façon avec le dominateur de l'Europe, qui voulait le voir quelquefois, qu'avec le moindre des pharmaciens qui suivaient ses cours.
Un jour que le premier consul avait reçu une lettre toute blanche, et que ses familiers en étaient effrayés, les uns
supposant qu'il y avait quelque écriture en encre sympathique, d'autres allant même jusqu'à soupçonner une tentive criminelle, M. Vauquelin, appelé, après avoir bien examiné le papier, se rappelant tout d'un coup la date du jour, s'écrie : « Eh ! mon Dieu ! c'est tout simple- » ment un poisson d'avril! » Il n'y eut que lui, même dans ces commencements, qui osât croire que l'on pût se jouer ainsi de la toute-puissance.
Sans doute, si on le compare au génie extraordinaire dont j'ai raconté la vie au commencement de cette séance, on ne peut pas dire que M. Vauquelin, malgré ses innombrables recherches, malgré les découvertes intéressantes et singulières dont il a enrichi les sciences, puisse être égalé à M. Davy. Toutefois les sciences ne lui devront peut-être pas une reconnaissance moins durable. Celui-ci a plané comme un aigle sur la vaste étendue de la physique et de la chimie; il a fait luire de haut sur l'une et l'autre un jour éclatant ; leurs doctrines, à sa vue, ont dû se disposer dans un ordre tout nouveau, Vauquelin, plus modeste , a porté la lumière sur leurs détails les plus cachés ; il l'a fait pénétrer dans leurs recoins les plus obscurs. Si le nom de l'un est écrit en tête de tous les chapitres, celui de l'autre paraîtra dans tous les paragraphes. Le génie du premier a créé de brillantes théories; la sagacité du second a fait connaître une multitude de faits particuliers; mais on sait que le microscope n'a pas été moins fécond en merveilles que le télescope, et l'histoire de la science, celle de M. Davy en particulier, nous apprend que les théories passent rapidement, mais que les faits bien constatés demeurent éternels.