‹ Savants françaisChapitre 10 sur 11 · LU LE 26 JUILLET 183I · texte numérisé non relu

LU LE 26 JUILLET 183I

Ce qu'en Davy nous avons admiré, cette patience courageuse, qui, de la situation la plus triste, l'a conduit à tout ce que la société peut accorder d'honneur à ceux qui l'éclairent, n'est pas moins admirable en M. Vauquelin, parti de plus loin encore que M. Davy, car ses parents étaient encore plus pauvres, et il n'avait pas à sa portée autant d'occasions de s'instruire.

Louis-Nicolas Vauquelin naquit le 16 mai 1763, dans une

chaumière du village de Saint-André d'Hébertat, à une

iieue et demie de Pont-1'Evêque (Calvados), et l'on se fera

une idée de l'état de sa famille lorqu'on saura que sa mère,

en l'envoyant à l'école et voulant l'exciter à l'étude, lui

offrait, comme objet d'émulation, les beaux habits de

messieurs du château : c'était de la livrée qu'elle voulait

parler. Son bon naturel l'excitant encore mieux, il sut en peu de temps tout ce qu'on pouvait apprendre dans une école de village ; provision plus que légère avec laquelle cependant, à treize ou quatorze ans, il se hasarda dans le monde et alla chercher fortune à Rouen. Un apothicaire de cette ville, à qui sa figure agréa, le prit pour garçon de laboratoire, ce qui veut dire qu'il lui faisait souffler son feu et laver des cornues, condition à peine supérieure à celle qu'il avait d'abord enviée , et où certainement il n'était pas aussi bien vêtu.

Mais cet apothicaire donnait des leçons de chimie à quelques apprentis : le jeune campagnard, humblement debout derrière les bancs, écoutait avec émotion. Les opérations dont il avait été le témoin et le très subalterne collaborateur avaient d'abord frappé son esprit; maintenant il les voyait avec étonnement se lier par une théorie, former un ensemble; il se mit à prendre des notes qu'il relisait ensuite, et sur lesquelles il faisait à son tour ses réflexions, éprouvant dès lors, dans sa position malheureuse, la plus sûre des consolations accordées à l'homme, celle de l'étude. Un jour son maître le surprit à ce travail, et ce qui aurait intéressé toute âme généreuse ne fit naître en lui que de la colère ; il arrache le cahier à ce pauvre enfant, le déchire, et lui défend de recommencer sous peine d'être renvoyé. M. Vauquelin a dit souvent que jamais il n'avait éprouvé une aussi vive douleur; il versa des larmes amères, et ne pouvant plus supporter la vue de cet homme injuste, il vint à pied à Paris, avec son petit paquet sur le dos, et dans sa poche six francs qu'une personne charitable lui avait avancés.

Deux pharmaciens l'employèrent successivement, mais sentirent si peu ce qu'il pouvait valoir, qu'étant tombé malade, l'Hôtel-Dieu (et l'Hôtal-Dieu de ce temps-là !) fut son seul asile; et lorsque, après ?n être sorti, il voulut

chercher quelque nouvel emploi, sa pâleur et sa faiblesse le firent partout rebuter.

Sans ressources, sans savoir comment il vivrait le lendemain, il marchait au hasard le long de la rue Saint- Denis, pleurant à chaudes larmes et prêt à se livrer au désespoir; enfin il tente encore un essai, et cette fois il rencontre quelque sensibilité. Un pharmacien nommé Cheradame (car il est juste de conserver le nom de celui à qui son humanité procura la bonne fortune de conserver un Vauquelin), M. Cheradame, dis-je, touché de sa triste position, le recueillit et le traita comme un homme doit être traité. Avec le courage renaquit son ardeur pour apprendre ; ce qu'autrefois il avait écrit dans ses cahiers déchirés par son maître de Rouen ne s'était point effacé de sa mémoire; il y rattachait les phénomènes dont chaque jour son état le rendait témoin, et même, lorsqu'il trouvait quelques matériaux à sa disposition, il s'essayait à faire des expériences. On le surprenait quelquefois comme en extase devant des précipitations qu'il venait d'opérer : il était déjà chimiste presque avant de savoir au juste ce que c'était que la chimie. Mais la chimie ne l'occupait pas seule; il avait sentit la nécessité de savoir le latin pour continuer ses études, et, pour cet effet, il imagina d'arracher les feuilles d'un vieux dictionnaire, et, dans la rue, lorsqu'il portait des remèdes ou faisait d'autres commissions, il en tenait toujours quelqu'une à la main, et s'opiniâtrait à la relire jusqu'à ce qu'il en eût appris tous les mots par cœur. Il suivait aussi les jeunes élèves en pharmacie dans leurs herborisations, se mêlait à eux, et les étonnait par sa facilité à retenir les noms des plantes et même leurs caractères.

Tant d'application, et des succès réellement très rapides pour un écolier si mal préparé, faisaient souvent le sujet des conversations de M. Charadame. Il en parla à notre

célèbre confrère, feu M. de Fourcroy, son parent, qui, opprimé aussi dans sa jeunesse par la pauvreté, devait naturellement compatir au sort d'un jeune homme dont la position avait tant de rapport avec la sienne. Des offres modestes, les seules que dans ce temps-là, il fût en état de faire, furent acceptées avec joie, et dès lors, il ouvrit pour M. Vauquelin une carrière aussi brillante qu'auparavant, il en avait eu une triste et sans espoir. Devenu par degrés l'aide, l'élève de Fourcroy, le compagnon assidu de tous ses travaux, enfin son ami intime, leurs deux noms sont unis pour un si grand nombre de mémoires, d'expériences et de découvertes, qu'ils demeureront inséparables dans l'histoire des sciences, et, ce qui peut-être est plus remarquable encore, ce qui fait à l'un et à l'autre un honneur égal, c'est que, pendant plus de vingt-cinq ans aucune humeur, aucune vivacité n'ait, je ne dis pas altéré, mais refroidi un instant ce dévouement mutuel, dont les effets se sont même prolongés longtemps après la mort de Fourcroy.

Dès le premier moment, M . de Fourcroy ne négligea rien pour compléter l'éducation de son élève; il devint son précepteur, et il avait presque tout encore à lui apprendre. A mesure qu'il lui faisait connaître les bons auteurs anciens et modernes, qu'il lui formait le langage et le style, il l'introduisait dans le monde et le présentait aux hommes occupés des sciences. Il le fit admettre dans cette société qui avait entrepris la réforme de la théorie de la chimie, et même de son langage. Enfin, il concourut de tout son pouvoir à le faire entrer à l'Académie des sciences.

Le crédit que les événements politiques lui donnèrent, fut sans cesse employé à améliorer la position de M. Vauquelin : les nominations d'inspecteurs des mines, de professeur à l'Ecole des mines et à l'Ecole polytechnique,

d'essayeur des matières d'or et d'argent, furent les effets de son influence ; et, lors même que la réputation d'un pareil élève aurait déjà pu lui rendre la protection de son maître moins nécessaire , ce maître ne cessa point de saisir toutes les occasions d'avancer sa fortune. C'est ainsi qu'on vit M. Vauquelin porté à la chaire de chimie du Collège de France, à une place dans le Conseil des arts et du commerce, qu'il fut nommé l'un des commissaires chargés de la préparation de la loi sur la pharmacie et l'un des examinateurs de l'Ecole polytechnique, qu'enfin il devint le collègue de Fourcroy lui-même au Muséum d'histoire naturelle.

Sans doute, dans ces promotions, le directeur général de l'instruction publique était secondé par le vœu de tous les admirateurs des travaux de M. Vauquelin, généralement touchés de la douceur de son caractère ; mais, s'il n'eût pas également été dirigé par ses sentiments personnels, combien d'autres usages n'aurait-il pas eu le droit de faire de sonpouvoir, sans que personne pût l'en blâmer? Aussi la reconnaissance de M. Vauquelin fut-elle toujours entière et sans réserve. Aucune recherche demandée par Fourcroy ne le rebutait; aucun partage de gloire, même lorsque la part dans le travail n'était pas égale, ne lui semblait injuste. Ce n'était pas toujours Fourcroy qui avait fait les expériences, mais c'était lui qui avait formé l'expérimentateur; tout lui appartenait, et tout ce qui tenait à ce bienfaiteur appartenait aussi à Vauquelin. Longtemps après la mort de Fourcroy, il a eu soin de ses sœurs, pauvres, âgées et malades, comme il aurait fait de sa propre mère. Il a renoncé pour elles au plaisir d'avoir lui-même une famille , et elles sont mortes dans sa maison , au milieu des attentions les plus tendres et les plus empressées.

D'après ce qui vient d'être dit ici, on sent qu'une grande

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