ÉLOGE HISTORIQUE DE FOURCROY
LU LE 7 JANVIER l8ll.
L'histoire de cette longue suite d'hommes de mérite qui ont appartenu à l'Académie des sciences, pendant les cent trente années de son existence, est riche en instructions de plus d'un genre. Ce n'est pas seulement le spectacle imposant des travaux utiles, des grandes découvertes de ces hommes célèbres, qui nous intéresse ; nous prenons encore un plaisir particulier à faire avec eux une connaissance intime : la simplicité de leurs mœurs, la sérénité de leur vie, passée loin du monde et de ses agitations, ont quelque chose de touchant, et les sciences, déjà si respectables par leur utilité générale, le deviennent davantage encore quand on voit à quel point elles rendent heureux ceux qui ne vivent que pour elles.
Les savants de notre âge n'ont pas tous joui de ce bon-
heur : de grands changements dans l'Etat leur ont ouvert une nouvelle lice ; il en est qui se sont laissé entraîner sur le théâtre tumultueux des affaires, séduits par l'espoir de rendre à leurs contemporains des services plus immédiats, et, croyant qu'un esprit exercé à la recherche de la vérité leur suffirait pour se diriger au milieu de cette foule, sans cesse agitée en des sens divers par ses passions personnelles. Des malheurs cruels, les persécutions, la mort, ont été pour quelques-uns la peine de cette innocente erreur. Ceux même dont les succès pourraient en imposer n'ont €u que trop d'occasions, au milieu des soucis et des peines secrètes du cœur, de regretter le calme du cabinet et ces travaux paisibles qui leur méritaient à coup sûr l'approbation et le respect, tandis que dans leur autre carrière les intentions les plus pures n'ont pu les mettre toujours à l'abri de la calomnie, ni la bienfaisance la plus active, les préserver de l'ingratitude.
L'homme illustre dont nous allons vous entretenir, s'est livré plus d'une fois avec amertume à cette comparaison ; et, dans ses moments les plus prospères, où l'idée que Ton se faisait de son crédit l'entourait de plus de flatteurs, aussi bien que dans ceux où quelque bruit opposé le rendait à son isolement, il tournait sans cesse ses regards en arrière vers ce temps où, sans autre influence que celle de son talent, il était sûr de voir accourir à lui des milliers d'auditeurs de tous les pays où l'on cultive les sciences, et de compter pour ainsi dire, autant d'élèves reconnaissants qu'il existait de chimistes éclairés.
Sa vie, si instructive sous ce rapport, ne l'est pas moins dans ses autres détails : elle nous montre le pouvoir du travail et de la volonté pour maîtriser la fortune, aussi bien que l'impuissance de la fortune pour donner le bonheur; elle se rattache essentiellement à l'une des plus brillantes époques de l'histoire des sciences, et tient une
place importante dans celle de notre régénération politique ; enfin, sans avoir été longue, elle est tellement remplie, que le temps qui m'est accordé me suffira à peine pour en tracer sommairement les principaux actes, et que si j'ai quelque indulgence à demander, ce ne sera point, comme il arrive si souvent dans les éloges, pour avoir appuyé avec trop de complaisance sur des faits de peu de valeur, mais pour avoir passé avec trop de rapidité sur des travaux qui tiendraient une grande place dans l'éloge d'un autre.
Antoine-François comte de Fourcroy, conseiller d'Etat, commandeur de la Légion d'honneur, membre de l'Institut et de la plupart des académies et sociétés savantes de l'Europe, professeur de chimie au Muséum d'histoire naturelle, à la Faculté de médecine de Paris et à l'Ecole polytechnique, naquit à Paris, le 15 juin 1755, de Jean- Michel de Fourcroy et de Jeanne Laugier.
Son père exerçait à Paris l'état de pharmacien, mais seulement en vertu d'une charge qu'il avait dans la maison du duc d'Orléans. La corporation des apothicaires obtint la suppression générale de ces sortes de charges, et cet événement détruisit le peu de fortune qui restait à M. de Fourcroy le père, en sorte que son fils ne commença à se connaître qu'au milieu des malheurs que le monopole des corps privilégiés avait fait éprouver à sa famille.
Il en conserva un souvenir d'autant plus vif, qu'un tempérament délicat lui avait donné, dès l'enfance, une extrême sensibilité. Ayant perdu sa mère à l'âge de septans, il voulait se jeter dans sa fosse. Les soins tendres d'une sœur aînée eurent peine à le conserver jusqu'à l'âge où l'on put le faire entrer au collège.
Ici de nouvelles injustices durent encore ulcérer ce jeune cœur contre la société. Le hasard le fit tomber sous un préfet brutal, qui le prit en aversion, et qui trouvait
quelque prétexte pour le faire fustiger chaque fois qu'il réussissait à avoir de bonnes places. Ce genre d'encouragement finit par lui donner de l'horreur pour l'étude, et il quitta le collège à quatorze ans, un peu moins instruit qu'il n'y était entré.
S'il eût été riche, il en serait probablement resté là, et le dégoût inspiré par un mauvais maître eût étouffé en lui les heureux germes que la nature y avait placés ; mais l'adversité l'attendait, et devint pour lui un maître plus utile, qui répara les torts de l'autre.
On est effrayé, quand on voit ce jeune homme, destiné à devenir l'un de nos savants les plus illustres, réduit, pour vivre, à une petite place de copiste et à montrer à écrire à des enfants. On assure qu'il conçut jusqu'au projet de se faire comédien, et que peut-être il le fût devenu, si un de ses camarades, qui avait tenté avant lui cette périlleuse carrière, n'eût été impitoyablement sifflé en sa présence. Le jeune Fourcroy ne voulut plus d'un métier où l'on punit si durement la mauvaise réussite. On dirait qu'il se sentait déjà destiné à en prendre un dont le sort est tout opposé ; et, en effet, bientôt après les conseils de Viq-d'Azyr le décidèrent pour la médecine.
Ce grand anatomiste voyait et estimait M. de Fourcroy le père : frappé de l'heureuse physionomie du fils, et du courage avec lequel il luttait contre la mauvaise fortune, son peu d'instruction ne l'effraya point. 11 le consola, lui promit de le diriger, de le soutenir, et il tint parole. Nous avons entendu M. de Fourcroy, jusqu'à ses derniers jours, parler avec une tendre reconnaissance de ce protecteur de sa jeunesse.
Devenir médecin n'était pas une chose aisée dans sa situation. Cinq ou six années d'une étude assidue allaient lui devenir nécessaires, et il n'avait pas de quoi subsister six mois. A l'époque de sa plus grande fortune on lui a
entendu rappeler des détails plaisants sur le degré de détresse où il se trouvait quelquefois réduit. Logé dans un grenier, dont la lucarne était si étroite que sa tête, coiffée à la mode de ce temps-là, ne pouvait y passer qu'en diagonale, il avait à côté de lui an porteur d'eau, père de douze enfants. C'était le jeune étudiant qui traitait les nombreuses maladies d'une si nombreuse famille ; le voisin lui rendait service pour service : aussi, disait-il, je ne manquais jamais d'eau.
Le reste, il se le procurait chétivement, par des leçons à d'autres écoliers, par des recherches pour des écrivains plus riches que lui, et par quelques traductions qu'il vendait à un libraire : pauvre ressource, car il ne fut payé qu'à moitié; il est vrai, dit-on, que le consciencieux libraire voulut bien acquitter le reste de sa dette trente ans après, quand son créancier fut devenu directeur général de l'instruction publique.
Cette résignation au besoin, cette ardeur au travail purent bien réparer les défauts de la première éducation, et faire de M. de Fourcroy un médecin instruit : mais ce n'était pas tout ; il fallait être encore un médecin patenté, et le brevet de docteur revenait alors à plus de six mille francs.
Un ancien médecin, le docteur Diest, avait laissé des fonds à la Faculté pour qu'elle accordât tous les deux ans des licences gratuites à l'étudiant pauvre qui les mériterait le mieux. M. de Fourcroy concourut, en 1780, pour cette espèce de prix. Une grande facilité naturelle et les efforts auxquels sa position l'avait obligé, le portèrent au premier rang; il allait obtenir le seul moyen d'existence qui lui restât à espérer : l'esprit de corporation pensa lui faire encore autant de mal qu'à son père.
Il y avait alors une querelle ridicule entre la Faculté chargée de l'enseignement de la médecine et de la colla-
tion des grades, et une société que le gouvernement venait d'établir pour recueillir les observations propres à reculer les bornes de l'art. A cette époque heureuse, où l'on s'occupait sérieusement des petites choses, un public malin avait envenimé la dispute par l'attention qu'il y avait donnée : on en était venu aux sarcasmes, aux injures, aux calomnies ; des différends sans importance avaient dégénéré en fureur.
L'animosité de la Faculté avait pris pour son objet principal Viq-d'Azyr, secrétaire de la Société ; et Fourcroy était le protégé connu de Viq-d'Azyr : on le rejeta par ce seul motif; et l'un des hommes qui ont fait le plus d'honneur à la médecine, celui qui, dans ces derniers temps, en a restauré l'enseignement, aurait été privé pour jamais du titre de médecin, si, par un esprit de parti contraire, mais plus noble, la Société n'eût fait une collecte pour lui avancer les frais de sa réception.
Il fallut donc le recevoir docteur, puisqu'il paya. Mais il y avait encore au-dessus du simple doctorat le grade de docteur-régant ; celui-là ne dépendait que des suffrages de la Faculté ; il fut refusé à Fourcroy d'une voix unanime, ce qui l'empêcha dans la suite d'enseigner aux Ecoles de médecine, et donna à cette compagnie le triste agrément de ne point avoir dans ses registres le nom de l'un des plus grands professeurs de l'Europe.
En vérité, il semble que l'on peut pardonner à un homme d'un caractère irritable, qui avait passé toute sa jeunesse dans le malheur, et qui, après l'avoir vaincu à force de courage, pouvait y être subitement replongé par de si misérables motifs; on peut lui pardonner, dis-je, d'avoir conservé des impressions vives contre des institutions dont l'abus avait pensé lui être si funeste.
Cependant les plus grands obstacles étaient surmontés ; M. de Fourcroy, une fois admis à exercer la médecine,
son sort ne dépendait plus que de sa réputation : il s'occupa de la faire, et, comme il avait besoin d'aller vite, il choisit la voie des travaux scientifiques, qui donnent d'ordinaire aux médecins une renommée plus prompte et moins dépendante des caprices de l'opinion.
Ses premiers écrits montrèrent qu'il ne tenait qu'à lui de choisir la branche de la physique où il voudrait se distinguer. Ils furent presque également remarquables en chimie, en anatomie, et en histoire naturelle. On reconnaît un digne élève de Geoffroy dans son Abrégé de l'histoire des insectes, et un homme formé à l'école de Viqd'Azyr dans sa Descriptions des bourses muqueuses des tendons. L'Académie des sciences lui en rendit témoignage, car ce fut comme anatomiste qu'elle le reçut en 1785. Néanmoins, il donna de bonne heure la préférence à la chimie, entraîné par le talent de Bucquet, qui s'accordait mieux avec celui que la nature commençait à faire éclore en lui.
Bucquet était alors le professeur le plus suivi de la capitale : de la méthode, des idées claires, une grande justesse d'expression, de la chaleur et de la noblesse dans le langage, attiraient même les gens du monde à ses cours. Il apprécia bientôt un élève si digne de lui, et, un jour que des souffrances imprévus l'empêchèrent de faire sa leçon > il engagea Fourcroy à le remplacer. En vain le jeune homme allègue son peu d'habitude du monde, et représente qu'il n'a encore parlé que pour quelques camarades ; le maître insiste, lui garantit le succès, le presse au nom. de l'amitié : Fourcroy, vaincu, monte en chaire, et, la première fois qu'il parle en public, il parle deux heures sans hésitation, sans désordre, comme s'il eût été un professeur consommé. Il a dit souvent depuis que dans cette étonnante épreuve il ne vit rien, n'entendit rien, fut livré tout entier à l'entraînement de sa situation.
Bucquet, que des maladies graves devaient bientôt conduire au tombeau, vit dès lors en Fourcroy l'héritier de son talent; mais il ne le traita point comme tant de gens traitent leur héritier; il mit, au contraire, du zèle à diriger vers lui la faveur du public; il lui prêta généreusement son amphithéâtre et son laboratoire. C'est chez Bucquet que Fourcroy fit ses premiers cours et composa ses premiers éléments de chimie. Un mariage avantageux, suite de l'accueil qu'il obtint, lui fournit les moyens d'acheter le cabinet de son maître après sa mort, et si la Faculté ne lui permit pas de succéder à la place de Bucquet, elle ne put l'empêcher de succéder promptement à sa réputation.
Le Jardin du Roi n'était pas astreint, dans le choix de ses professeurs, aux règles établies dans l'Université, et M. de Buffon, qui en était l'intendant, savait se prévaloir d'un tel privilège. Macquer, qui y remplissait la chaire de chimie, étant venu à mourir en 1784, la voix publique se prononça tellement pour Fourcroy, que M. de Buffon reçut plus de cent lettres en sa faveur, toutes écrites par des personnages considérables dans le monde ou dans les sciences.
M. de Buffon hésitait cependant, car Fourcroy avait pour rival un grand chimiste , protégé par un grand prince : mais les recommandations les plus nombreuses l'emportèrent, et l'homme de génie, M. le comte Berthollet, à qui un talent séduisant fut alors préféré, s'est applaudi depuis d'avoir, en perdant une place, gagné un si heureux propagateur de ses découvertes.
Pendant plus de vingt-cinq ans, l'amphithéâtre du Jardin des Plantes a été pour M. de Fourcroy le principal foyer de sa gloire.
Les grands établissements scientifiques de cette capitale, où des maîtres célèbres exposent à un public nombreux, et digne d'être leur juge, les doctrines les plus pro-
SAVANTS FRANÇAIS 8l
fondes de nos sciences modernes, rappellent à notre souvenir ce que l'antiquité eut de plus noble. On croit y retrouver à la fois ces assemblées où tout un peuple était animé par la voix d'un orateur, et ces écoles où des hommes choisis venaient se pénétrer des oracles d'un sage. Les leçons de M. de Fourcroy, du moins, répondaient complément à cette double image : Platon et Démosthènes y semblaient réunis, et il faudrait être l'un ou ï'autre pour en donner une idée. Enchaînement dans la méthode, abondance dans l'élocution ; noblesse, justesse, élégance dans les termes, comme s'ils eussent été longuement choisis; rapidité, éclat, nouveauté, comme s'ils eussent été subitement inspirés; organe flexible, sonore, argentin, se prêtant à tous les mouvements, pénétrant dans tous les recoins du plus vaste auditoire : la nature lui avait tout donné. Tantôt son discours coulait également et avec majesté ; il imposait par la grandeur des images et la pompe du style : tantôt, variant ses accents, il passait insensiblement à la familiarité ingénieuse, et rappelait l'attention par des traits d'une gaieté aimable. Vous eussiez vu des centaines d'auditeurs de toutes les nations passer des heures entières pressés les uns contre les autres, craignant presque de respirer, les yeux fixés sur les siens, suspendus à sa bouche, comme dit un poète {pendent ab ore loquentis) Son regard de feu parcourait cette foule ; il savait distinguer dans le rang le plus éloigné l'esprit difficile qui doutait encore, l'esprit lent qui ne comprenait pas : il redoublait pour eux d'arguments et d'images; il variait ses expressions jusqu'à ce qu'il eût rencontré celles qui pouvaient les frapper : la langue semblait multiplier pour lui ses richesses. Il ne quittait une matière que quand il voyait tout ce nombreux auditoire également satisfait.
Et ce talent sans égal brilla de son éclat le plus vif à
Tépoque où la science elle-même fit les progrès les plus inouïs.
Lorsque M. de Fourcroy commença ses cours, Bergman venait de donner une précision mathématique aux analyses de la chimie : on venait d'apprendre à recueillir et à distinguer les éléments aériformes des corps ; Priestley faisait connaître chaque jour de nouvelles sortes d'airs : la théorie de la chaleur changeait de face dans les mains de Black et de Wike : Cavendish et Monge découvraient la composition de l'eau : le génie de Lavoisier, enfin, trouvait, à force de méditations, le secret de la combustion, qui est aussi celui de presque toute la chimie, et soumettait aux lois de cette science les principaux phénomènes des corps organisés.
Loin d'imiter ces savants orgueilleux qui repoussent avec obstination les découvertes qu'ils n'ont pas faites, M. de Fourcroy se fit un honneur d'adopter et de propager avec une égale impartialité celles de tous ses contemporains. Ce n'était pas seulement le plaisir de l'entendre qui attirait à ses leçons, c'était encore la certitude d'y être aussitôt informé de toutes ces vérités merveilleuses que chaque jour semblait voir éclore. Des pays les plus éloignés l'on accourait à Paris s'instruire sous lui ; les princes entretenaient des jeunes gens pour le suivre, qui chaque année, comme des essaims de missionnaires, couraient répandre dans toute l'Europe, au Brésil, au Mexique, aux Etats-Unis, cette doctrine dont un maître si éloquent avait, pénétré leur esprit et leur imagination.
Il a fallu élargir deux fois le grand amphithéâtre du Jardin des Plantes, parce que cette salle immense ne pouvait contenir la foule de ceux qui venaient entendre M. de Fourcroy.
Quelqu'un a cru le tourner en ridicule, en l'appelant l'apôtre de la nouvelle chimie ; c'était à ses yeux le plus
beau titre de gloire : il y a eu des temps où il faisait, pour le mieux mériter, trois ou quatre leçons par jour, et, dans ies intervalles, il s'occupait à mettre ses leçons par écrit, pour les répandre au delà de son amphithéâtre
Ses leçons étaient pour lui autant de sources de réflexions : le besoin de satisfaire les autres et lui-même lui faisait apercevoir, chaque fois qu'il parlait, quelqu'une des choses qui manquaient à la science sur chaque matière, et aussitôt il passait de son amphithéâtre à son laboratoire. Tel est, en effet, pour les professeurs d'un bon esprit, l'un des grands avantages de leurs fonctions ; sans cesse en haleine, obligés de présenter sous toutes les formes les divers principes dont leur science se compose, il est presque impossible qu'ils n'aient souvent des aperçus nouveaux : aussi peut-on remarquer que , depuis Aristote jusqu'à Newton, les hommes qui ont le plus avancé l'esprit humain enseignaient publiquement
La principale expérience de M. de Fourcroy, pour la chimie générale, est celle de la combustion de l'air inflammable, nommé gaz hydrogène par les nouveaux chimistes. Cavendish et M. Monge avaient découvert que cette combustion produit de l'eau, et l'on en avait conclu que l'eau est composée d'hydrogène et d'oxygène ; mais l'eau que l'on obtenait, était toujours plus ou moins mélangée l'acide nitreux, ce qui fournissait aux antagonistes de la :himie moderne une objection qu'ils croyaient décisive. MM. de Fourcroy, Vauquelin et Séguin, parvinrent, en 1792, à obtenir de l'eau pure en opérant avec plus de lenteur, et montrèrent que l'acide venait de quelques parcelles d'azote toujours mêlées à l'oxygène, et qui brûlaient avec l'hydrogène quand la combustion était trop vive
Il est un des premiers qui aient reconnu dans les végétaux cette substance appelée albumine, qui fait la base
du blanc d'œuf, et dont le caractère est de se coaguler dans l'eau bouillante.
L'on admettait avant lui, dans ce même règne, un principe que l'on nommait arôme, et dont on dérivait les odeurs des diverses parties des plantes. Il a montré que les corps n'agissent sur l'odorat" que par leur propre substance volatilisée.
On regardait comme des acides particuliers ceux que l'on obtient de la distillation du bois et des gommes. MM. de Fourcroy et Vauquelin ont prouvé qu'ils ne sont que de l'acide acéteux altéré par un mélange d'huile, et cette découverte a permis de substituer avec beaucoup d'économie ces acides au vinaigre dans une foule d'emplois
Mais de toutes les recherches qui ont occupé M. de Fourcroy, celles qui ont été les plus fécondes et qui lui donneront la plus longue célébrité, ce sont ses recherches sur les substances animales. Il y attachait une importance toute particulière, parce «qu'elles lui paraissaient devoir lier plus intimement la chimie à la médecine, et il la considérait comme un des devoirs de sa chaire à la Faculté.
Sa détermination de la quantité d'azote extraite par l'acide nitrique de chaque substance animale, quantité d'autant plus considérable que ces substances sont plus annualisées, a achevé de constater la nature de l'animalisation.
Il a contribué plus qu'aucun de ses contemporains à fixer les caractères des principes immédiats du corps animal ; de cette fibrine dépositaire des forces motrices; de cette matière médullaire, plus merveilleuse encore, qui transmet les sensations et la volonté ; de cette gélatine qui, dans ses diverses formes, a pour fonction générale de retenir ensemble tous les éléments du corps. Diverses humeurs particulières, comme le mucus des narines, les
larmes, le chyle, le lait, la bile, le sang, l'eau des hydropiques, ont été l'objet de ses analyses; il a examiné le tartre des dents : il n'est pas jusqu'à la composition chimique des os qui n'ait reçu un jour nouveau de ses recherches ; il y a découvert le phosphate de magnésie, que personne n'y avait trouvé avant lui
Nommé suppléant à la Convention nationale , il n'y entra comme député que vers l'automne de 1793, c'est-àdire au moment où elle gémissait et faisait gémir la France sous la tyrannie la plus terrible, et cependant plusieurs mois après qu'elle eut commis le plus grand de ses crimes.
D'après ce que nous venons de rapporter de sa vie, il est aisé de juger avec quelles dispositions il arrivait.
A cette ignorance presque absolue du monde et des affaires, apanage ordinaire des savants de cabinet, se joignait en lui une aigreur bien pardonnable contre un ordre de choses dont il n'avait éprouvé longtemps que des injustices. Sa facilité à exposer avec élégance ces vérités générales contre lesquelles aucun intérêt n'indispose devait lui paraître au moins bien voisine de cette éloquence persuasive qui maîtrise à son gré tous les penchants du cœur. Que de sagesse il fallait pour se taire, avec des tentations si fortes pour parler! M. de Fourcroy eut cette sagesse. Malgré les reproches publics qu'on lui en fit, il ne monta point à la tribune tant que l'on ne put y paraître sans crainte ou sans déshonneur, et il se renferma dans quelques détails obscurs d'administration, se contentant, pour récompense, d'obtenir la grâce de quelques victimes. Darcet, l'un de nos confrères, lui a dû la vie, et l'a appris d'un autre longtemps après. Il fit appeler près de la Convention des savants respectables, que la faux révolutionnaire aurait atteints partout ailleurs. Enfin, menacé luimême, il lui devint impossible de servir personne, et des
hommes affreux n'ont pas eu honte de travestir son impuissance en crime.
Peut-être me blâme-t-on de rappeler ces tristes souvenirs : mais, quand un homme célèbre a eu le malheur d'être accusé comme M. de Fourcroy; lorsque cette accusation a fait le tourment de sa vie, ce serait en vain que son historien essayerait de la faire oublier en gardant le silence.
Nous devons même le dire : si dans les sévères recherches que nous avons faites, nous avions trouvé la moindre preuve d'une si horrible atrocité, aucune puissanc s humaine ne nous aurait contraint de souiller notre bouche de son éloge, d'en faire retentir les voûtes de ce temple, qui ne doit pas être moins celui de l'honneur que celui du génie.
M. de Fourcroy ne commença à prendre de l'influence que plusieurs mois après le 9 Thermidor, lorsque les esprits furent lassés de destruction ; et dans cette longue suite de travaux qui ont relevé l'ordre social, on le voit, dès les premiers moments, occupé de l'instruction publique, et s'empressant toujours de faire suivre à sa restauration des progrès parallèles à ceux qu'il observait dans les idées dominantes.
On croirait, en effet, d'après la gradation de ses discours et des lois qu'il a proposées, qu'il portait dan^ la politique la même flexibilité d'esprit que nous venons de lui voir dans les sciences, et la série de ses rapports et de ses actes aura pour l'histoire de l'opinion publique dans la seconde moitié de la révolution, un genre d'intérêt tout à fait comparable à celui de ses autres ouvrages pour l'histoire de la chimie
La Convention avait détruit les académies, les collèges, les universités ; personne n'eût osé en demander d'emblée le rétablissement : mais bientôt les effets de leur
suppression se marquèrent par l'endroit le plus sensible; les armées vinrent à manquer de médecins et de chirurgiens, et l'on ne pouvait en refaire sans écoles. Qui croirait cependant qu'il fallut du temps pour qu'on eût la hardiesse de les appeler écoles de médecine? Médecin, chirurgien, étaient des titres trop contraires à l'égalité, apparemment parce qu'il n'y a point de supériorité plus nécessaire que celle du médecin sur le malade : on employa donc le mot bizarre d'école de santé, et il ne fut question pour les élèves ni d'examen ni de diplômes. Toutefois un esprit clairvoyant ne laissa pas que d'apercevoir, dans les règlements qui furent portés, les intentions de celui qui les rédigea. Les trois grandes écoles fondées à cette époque reçurent une abondance de moyens dont on n'avait eu jusqu'alors aucune idée en France, et qui en font encore aujourd'hui le plus bel ornement de l'Université.
L'expérience apprit bientôt aussi que le courage ne suffit pas à la guerre sans l'instruction, et que la science militaire est un poids considérable dans la balance des succès : on voulut que les écoles de l'artillerie, du génie et de la marine, reçussent des sujets préparés par l'étude des mathématiques et de la physique, et l'on vit naître cette Ecole polytechnique dont le plan primitif, dépassant de beaucoup le but, sembla destinée à rendre les hautes sciences, pour ainsi dire, aussi communes que l'avaient été jusque-là les connaissances les plus élémentaires.
La conception des écoles centrales n'était pas moins grande dans son genre : peut-être Tétait-elle trop. Il ne s'agissait de rien moins que d'établir une sorte d'université dans chaque département, à laquelle la jeunesse devait être préparée par des écoles inférieures placées dans chaque district; mais, comme il n'arrive que trop souvent dans notre nation, ce projet ne fut exécuté qu'à demi. Il a
toujours manqué aux écoles centrales ces écoles préparatoires : on n'a jamais placé auprès d'elles les pensionnats qui entraient essentiellement dans leur plan. Ce qui leur a été plus funeste encore : on n'a pu leur fournir assez de bons maîtres, à une époque où il en avait tant péri, et où l'esprit de parti ne permettait pas même d'employer tous ceux qui restaient.
Une école normale placée à Paris devait former ces maîtres dont on avait un si grand besoin ; mais, dans les temps orageux qui terminèrent le règne de la Convention, l'on ne put donner qu'une existence éphémère à une institution qui aurait exigé plus qu'aucune autre une longue durée pour produire de l'effet.
M. de Fourcroy, soit comme membre du comité d'instruction publique de la Convention nationale, soit comme membre du conseil des Anciens, a pris une part plus ou moins active à toutes ces créations, et a fait dans ces deux assemblées une grande partie des rapports qui ont déterminé à les adopter.
Nous devons nous souvenir aussi que M. de Fourcroy n'a pas été étranger à la formation de l'Institut, qui, dans son plan primitif, devait à la fois travailler au progrès des sciences et régler la marche de l'enseignement public, en sorte que les lumières se seraient propagées par les mêmes hommes qui les auraient fait naître : idée admirable, si une compagnie nombreuse, et surtout une compagnie studieuse , pouvait s'occuper des détails infinis qu'exige toute branche d'administration.
M. de Fourcroy avait eu enfin une grande influence, soit comme professeur, soit comme député, sur la rédaction de la loi qui a fait du Muséum d'histoire naturelle le plus magnifique établissement que les sciences aient possédé.
Toutes ces institutions portent un caractère de gran-
deur et de générosité qui entrait essentiellement dans ses vues. Le gouvernement, selon lui, devait l'instruction au peuple aux mêmes titres que la justice et la sûreté ; et il trouvait d'autant plus convenable d'y consacrer une partie importante du revenu de l'Etat, qu'une instruction très répandue lui paraissait le moyen le plus sûr de rendre facile et le maintien de la sûreté et celui de la justice.
Nous n'ignorons pas que les ennemis de M. de Fourcroy ont pu reprendre, dans quelques-uns de ses discours politiques, le langage usité dans le temps où il les fit; mais c'est la faute du temps, et non la sienne. Qui ne se souvient que les propositions les plus nécessaires auraient été rebutées, si on ne les eût revêtues de ce grossier idiome? Autant vaudrait donc blâmer ceux qui traitent avec les sauvages du Canada, de ne pas leur parler dans le même style que l'on harangue les princes de l'Europe.
M. de Fourcroy étant sorti, en [798, du conseil des Anciens, ses travaux législatifs furent interrompus, et il saisit ce moment pour rédiger son grand Système des connaissances chimiques, ouvrage immense, fait en dixhuit mois, et dont le manuscrit, tout entier de sa main et presque sans ratures , prouve à quel point il portait la facilité. Mais ce temps de repos ne fut pas de longue durée : nommé conseiller d'Etat à l'époque du gouvernement consulaire, il fut bientôt chargé de reprendre les travaux qu'il avait commencés pour la restauration de l'instruction publique.
Ici les opérations de M. de Fourcroy prennent un autre caractère, et, avec plus d'ensemble et de vigueur, elles lui deviennent moins personnelles. Quand le chef de l'Etat gouverne par lui-même ; lorsque l'homme qui, d'un signe, peut ébranler la terre, sait tout aussi aisément descendre jusqu'aux moindres détails de l'administration , il n'est pas aisé de faire la part des agents secondaires de l'au-
torité : nous pouvons dire cependant que, si les vues que M. de Fourcroy avait à exécuter n'étaient plus entièrement les siennes, c'était toujours son activité qu'il mettait à les faire réussir; et ce n'est pas une gloire médiocre, lorsqu'on songe que sous sa direction, et dans le court espace de cinq années, douze écoles de droit ont été créées, plus de trente lycées érigés, et plus de trois cents collèges relevés ou établis.
Appelé pendant quelque temps à partager son travail, c'est pour nous un double devoir de lui rendre témoignage ; car on ne peut, sans l'avoir vu, se faire une idée de ce que lui ont coûté de peines tant d'établissements, dans un pays où il fallait relever jusqu'aux édifices, recréer tous les genres de ressources, surmonter dans chaque lieu des résistances intéressées, chercher de tous côtés des maîtres et jusqu'à des élèves, tant l'exemple du passé inspirait de défiance. Aujourd'hui toutes ces institutions, réunies en un seul corps, soumises aux lois d'une discipline commune et gouvernées par un chef que la voix publique appelait, promettent des fruits plus abondants et plus vigoureux; mais l'université, dans ce moment de splendeur, ne doit pas oublier la mémoire de celui qui a semé pour elle en des temps difficiles.
Infatigable dans son cabinet comme dans son laboratoire, M. de Fourcroy passait les jours et une grande partie des nuits au travail ; il ne se reposait en entier sur aucun de ses subordonnés, et les moindres règlements qui sortaient de ses bureaux avaient été conçus et mûris par lui-même. Il voulait connaître personnellement les meilleurs instituteurs, et il a parcouru plusieurs parties de la France pour s'assurer des progrès des écoles et juger de plus près des talents des maîtres.
Dans les choix qu'il avait à faire, il redoutait surtout de consulter l'esprit de parti ; et peut-être donna-t-il quel-
quefois dans un autre excès, en méprisant trop des préventions qui pouvaient cependant rendre inutiles les talents de ceux qui en étaient les objets.
Mais c'est surtout aux élèves qui recevaient du gouvernement le bienfait d'une éducation gratuite que M. de Fourcroy portait toute son affection. Il semblait toujours avoir présents à la mémoire les malheurs de sa propre jeunesse, et se rappeler ce qu'il devait aux personnes qui l'avait secouru dans ses études. Combien d'hommes éprouveront un jour pour lui un sentiment semblable, et combien de parents se joignent sans doute dès ce moment à moi pour bénir la mémoire de celui de qui leurs enfants tiennent le plus précieux de tous les biens !
rsous avons dû retracer en détail ce que M. de Fourcroy a fait pour l'instruction publique ; car, dans cette partie de ses travaux, le député, le conseiller d'Etat était encore essentiellement membre de l'Institut. Il nous conviendrait moins de le peindre dans ses autres rapports politiques, et nous n'aurions probablement pas de notions suffisantes pour le faire avec exactitude
A la fin, des travaux si multipliés et que les dispositions de son caractère mêlaient de tant de soucis, attaquèrent son organisation. Des palpitations, sur lesquelles un médecin ne pouvait se méprendre, lui annoncèrent son sort. Il le prévit avec plus de calme qu'il n'avait supporté les contrariétés de sa double existence. A voir son assiduité au travail, à l'entendre parler, personne ne l'aurait cru malade ; lui seul ne fut pas trompé un instant. Pendant près de deux années, il s'attendit, pour ainsi dire, chaque jour, au coup fatal. Saisi enfin d'une atteinte subite, au moment où il signait quelques dépêches, il s'écria : Je suis mort, et il l'était en effet.
C'était le 16 décembre 1809, le matin d'une fête de famille.
Ses parents, avec qui il vivait dans l'union la plus tendre, avaient coutume de célébrer cette époque par les hommages de l'amitié : plusieurs des nombreux personnages qu'il s'était attachés par son empressement à rendre service, la saisissaient pour lui marquer leur reconnaissance. De toutes parts on accourait la gaieté sur le visage; chacun apportait quelques fleurs, quelque présent, et ne trouvait que ce corps inanimé et une famille dans l'effroi : triste réunion, préparée pour la joie; qui ne fit que rendre plus affreuse cette scène de désespoir.
C'est ainsi que les hommes les plus actifs sont trop souvent arrêtés au milieu de leur carrière : heureux du moins ceux dont il peut rester quelques vérités nouvelles, quelques établissements utiles, le souvenir de quelque bienfait à leurs contemporains. M. de Fourcroy a laissé dans un haut degré ces trois genres de monuments : les fastes de la science sont remplis de ses recherches ; la France est couverte des institutions qu'il a aidé à relever; un concours immense d'hommes qu'il avait obligés, a rendu ses funérailles aussi touchantes que pompeuses, et, dans ce long temps où il a joui du pouvoir, en butte à tant de calomnies, fatigué par tant de contrariétés, ce serait en vain que l'on chercherait, même parmi ses ennemis les plus acharnés, quelqu'un à qui il aurait fait du mal
Dans les prisons d'Allemagne... (page 100)