ÉLOGE HISTORIQUE DE PARMENTIER
LU LE 9 JANVIIR 1815.
Les sciences en sont venues à ce point, d'étonner moins encore par les grands efforts qu'elles supposent et par les vérités éclatantes qu'elles révèlent, que par les immenses avantages que leurs applications procurent chaque jour à la société. Il n'en est pas une aujourd'hui où la découverte d'une seule proposition ne puisse enrichir tout un peuple ou changer la face des Etats ; et, loin que Ton ait à craindre de voir diminuer cette influence, elle ne peut que s'accroître, car il est facile de prouver qu'elle prend sa source dans la nature la plus intime des choses.
Permettez-nous, sur ce sujet, quelques réflexions, qui
ne peuvent être déplacées ni dans ce lieu ni devant cette
assemblée.
La faim et le froid sont les deux grands ennemis de
notre espèce, et c'est à les combattre que tous nos arts s'appliquent plus ou moins immédiatement : or, ce n'est que par la combinaison et par le dégagement de deux ou trois substances élémentaires qu'ils peuvent y parvenir.
Nous nourrir n'est autre chose que remplacer en nous les parcelles de carbone et d'hydrogène que la respiration et la transpiration nous enlèvent; et nous chauffer, c'est retarder la dissipation du calorique que la respiration nous fournit.
A l'une ou à l'autre de ces fonctions s'emploient et les palais et les cabanes; et le pain chétif du pauvre, et les mets recherchés du gourmand ; et la pourpre des rois, et les haillons de la misère.
Par conséquent , l'architecture et les arts libéraux , l'agriculture et toutes les fabriques, la navigation, le commerce, la plupart des guerres même, et cet immense développement de courage et de génie, ce grand appareil d'efforts et de connaissances qu'elles exigent, n'ont pour objet final que deux simples opérations de chimie ; et par conséquent aussi la moindre vérité nouvelle sur les lois de la nature, dans ces deux opérations, peut réduire les dépenses publiques et particulières, changer la tactique et la marche du commerce, transférer la puissance d'un peuple à un autre, et finir par altérer les rapports les plus fondamentaux des classes de la société.
En effet, ce carbone, cet hydrogène, que nous consumons sans cesse dans nos foyers, dans nos vêtements et dans nos repas, sont reproduits sans cesse pour une consommation nouvelle par la végétation, qui les reprend dans l'atmosphère et dans les eaux. Mais la quantité de la végétation est elle-même fixée par l'étendue du sol, par las espèces de végétaux que l'on y cultive, et par la proj jrtion des bois, des prairies, des terres à blé et des bestiaux. En vain donc le gouvernement le plus paternel
voudra-t-il augmenter la population dans son territoire au delà de certaines limites, tous ses soins seront inefficaces, si la science ne vient à son secours. Mais qu'un physicien imagine une forme de foyer qui économise quelque partie de combustible, c'est comme s'il avait ajouté en proportion à nos terrains plantés en bois; qu'un botaniste nous apporte une plante propre à donner dans un même espace plus de substance nutritive, c'est comme s'il avait augmenté d'autant nos terres labourables : à l'instant il y aura de la place dans le pays pour un plus grand nombre d'hommes actifs.
Heureuses conquêtes, qui ne coûtent point de sang, et qui réparent les désastres des conquêtes vulgaires!
Oui , quelque paradoxale que cette assertion puisse paraître, ce sont essentiellement les progrès des sciences qui empêchent que la société ne succombe aux effets de ses propres fureurs. Que seraient devenues sans la chimie presque toutes nos fabriques, à cette époque où nous nous étions fermé volontairement les climats qui produisent nos matières premières? La vaccine ne nous a-t-elle pas conservé ces enfants qui vont bientôt remplacer ceux qu'a moissonnés la guerre?
Ah ! si je pouvais faire paraître devant vous ces pères de famille qui n'entendent plus autour d'eux les cris douloureux du besoin ; ces mères qui ont senti renaître le lait dont la misère tarissait les sources ; ces enfants qui ne tombent plus, dès leurs premiers jours, flétris comme les fleurs du printemps : si je pouvais leur apprendre à qui ils doivent ces soulagements de leur infortune, leurs cris de reconnaissance me dispenseraient d'un vain discours! non, il ne serait pas un de vous qui n'échangeât avec joie ses plus belles découvertes contre un pareil concert de bénédictions!
Vous entendrez donc avec quelque intérêt les détails
de la vie de l'un de ces hommes utiles ; c'est un honneur que vous rendrez au genre de travaux que l'état progressif de la civilisation réclame le plus impérieusement.
Antoine-Augustin Parmentier naquit à Mondidier, en 1737, d'une famille bourgeoise établie depuis longtemps dans cette ville, où elle avait rempli des charges municipales.
La mort prématurée de son père et l'exiguité de la fortune qu'il laissa à une veuve et à trois enfants en bas âge, réduisirent la première instruction de M. Parmentier à quelques notions de latin que lui donna sa mère, femme d'esprit et plus instruite que la plupart de celles de sa condition. Un honnête ecclésiastique s'était chargé de développer ces premiers germes , dans l'idée que ce jeune homme pourrait devenir un sujet précieux pour la religion ; mais la nécessité de soutenir sa famille le contraignit bientôt à choisir un état qui pût lui offrir des ressources plus promptes : il fut donc obligé d'interrompre l'étude des lettres, et sa vie laborieuse ne lui a plus pernr's d'y revenir complètement, ce qui explique comment ses ouvrages, si importants par leur utilité, n'ont pas toujours l'ordre et la précision que de bonnes études et un long exercice peuvent seules donner à un écrivain.
Il entra, en 1755, chez un apothicaire de Montdidier pour y commencer son apprentissage , et vint, Tannée suivante, le continuer chez un de ses parents qui exerçait la même profession à Paris. Ayant montré de l'intelligence et de l'application, il obtint, en 1757, d'être employé comme pharmacien dans les hôpitaux de l'armée de Hanovre. Feu M. Bayen, l'un des membres les plus distingués que cette classe ait possédés, présidait alors à cette partie du service. On sait qu'il n'était pas moins recommandable par l'élévation de son caractère que par ses talents. Il remarqua les dispositions et la conduite régulière du
jeune Parmentier, le rapprocha de lui, et le fit connaître à M. de Chamousset, intendant général des hôpitaux, que son active bienfaisance a rendu si célèbre, et à qui Paris et la France doivent tant d'utiles établissements. C'est dans la conversation de ces deux excellents hommes que M. Parmentier puisa les idées et les sentiments qui ont depuis inspiré tous ses travaux.
Il en apprenait deux choses également ignorées de ceux pour qui ce serait le plus un devoir de les connaître : l'étendue , la variété des misères auxquelles il serait encore possible de soustraire les peuples, si l'on s'occupait plus sérieusement de leur bien-être, et le nombre et la puissance des ressources que la nature offrirait contre tant de fléaux, si l'on voulait en répandre et en encourager l'étude
M. Parmentier, stimulé par ses vertueux maîtres, profita avec ardeur de ces sources d'instruction. Quand son service l'arrêtait dans quelque ville, il visitait les fabriques les moins connues parmi nous; il demandait aux pharmaciens habiles la permission de travailler dans leurs laboratoires. A la campagne, il observait les pratiques des fermiers; il notait les objets intéressants qui le frappaient dans ses marches à la suite de la troupe, et il ne lui manqua aucune occasion de voir dans tous ces genres des choses bien variées, car il fut cinq fois fait prisonnier et transporté en des lieux où ses généraux ne l'auraient pas conduit. Il apprit même alors, par sa propre expérience, jusqu'où peuvent aller les horreurs du besoin, instruction nécessaire peut-être pour allumer en lui, dans toute sa force , ce beau feu d'humanité dont il a été enflammé durant sa longue vie.
Cependant, avant de faire usage des connaissances qu'il avait acquises, et de songer à améliorer le sort du peuple,
il fallait qu'il songeât à rendre le sien un peu moins précaire.
Il revint donc, à la paix de 1763, dans la capitale, et y reprit, dans un ordre plus scientifique, les études relatives à son art; les cours de Nollet, de Rouelle, et d'Antoine et de Bertrand de Jussieu, étendirent ses idées et l'aidèrent à y mettre plus de méthode : il acquit sur toutes les sciences physiques une instruction variée et solide, et une place inférieure d'apothicaire étant venue à vaquer aux Invalides, en 1766, il l'obtint, à l'unanimité des voix, après un concours vivement disputé. Son existence fut ainsi assurée, et ne tarda pas à devenir assez heureuse. Les administrateurs de la maison, voyant que sa conduite justifiait ce que le concours avait annoncé, déterminèrent le roi, en 1772, à le charger en chef de l'apothicairerie; récompense qu'un incident imprévu rendit plus complète qu'on ne l'avait voulu et qu'il n'avait osé l'espérer.
La pharmacie des Invalides était dirigée, depuis l'origine de l'établissement, par des sœurs de charité : ces bonnes filles, qui avaient beaucoup choyé le jeune Parmentier tant qu'il n'avait été en quelque sorte que leur garçon, trouvèrent fort mauvais qu'on voulût le mettre à leur niveau ; elles jetèrent tant de cris, elles firent mouvoir tant de ressorts, que le roi lui-même se vit obligé de reculer, et, après deux années de controverse, il fut pris ! cette décision singulière, que M. Parmentier continuerait de jouir des avantages de sa place, mais qu'il ne s'ingérerait plus à en remplir les fonctions.
C'était le rendre tout entier à son zèle pour les recherches d'utilité générale, et depuis ce moment il ne les interrompit plus.
La première occasion d'en publier quelques résultats lui avait été offerte, en 177 1, par l'Académie de Besançon. La disette de 1769 avait porté les regards des administra-
teurs et des physiciens sur les végétaux qui pourraient suppléer aux céréales, et l'Académie avait fait de leur histoire l'objet d'un prix que M. Parmentier remporta. Il chercha à prouver, dans sa Dissertation, que la substance nutritive la plus utile des végétaux est l'amidon, et montra comment on peut le retirer des racines et des semences de plusieurs plantes indigènes, et le dépouiller des principes acres et vénéneux qui l'altèrent dans quelques-unes; il indiqua aussi les mélanges qui peuvent aider à convertir cet amidon en un pain supportable, ou du moins en une sorte de biscuit propre à être mangé en soupe.
Sans doute on pourrait, en certains cas, tirer quelque parti des procédés qu'il propose ; mais, comme la plupart de ces plantes sont sauvages, peu abondantes, et qu'elles coûteraient plus que le blé le plus cher, une famine absolue pourrait seule engager à les employer.
M. Parmentier s'aperçut aisément qu'il était plus sûr de disposer la culture et l'économie domestiques de façon qu'une famine, et même une disette, devinssent impossibles ; et c'est dans cette vue qu'il mit tous ses soins à recommander la pomme de terre, et qu'il combattit avec constance les préjugés qui s'opposaient à la propagation de cette racine bienfaisante.
Ce végétal a été indiqué dès la fin du quinzième siècle, par les premiers écrivains espagnols, comme cultivé aux environs de Quito, où on l'appelait papas, et où l'on en préparait plusieurs sortes de mets
Cet admirable végétal fut accueilli fort diversement par les peuples de l'Europe. Il paraît que les Irlandais en tirèrent parti les premiers; car nous voyons de bonne heure les pommes de terre désignées sous le nom de patates d'Irlande ; mais en France on commença par les proscrire. Baudin rapporte que de son temps l'usage en
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