‹ Savonarole; drameChapitre 10 sur 35 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Une Prison.

(Porte au fond, — porte à gauche; celle-ci reste fermée durant toute cette scène.)

TORNABUONI (seul)

Rien. Ni acte d'accusation, ni message. On ne daigne m'informer de rien. Le gardien qui m'apporte ma nourriture est aussi muet que les nègres du Grand Turc. Si je veux savoir pourquoi je suis ici, je puis interroger les rats et les blattes qui partagent avec moi cet aimable séjour. Hier, dans la rue, comme je sortais de l'église où trônait ce moine de l'Enfer, j'ai été arrêté et traîné dans cette prison. C'est une nouvelle traîtrise de ce damné Savonarole et c'est là, sans doute, ce que signifiaient ses menaces. Il m'a fait relâcher là-bas par

feinte, mais secrètement il avait donné d'autres ordres. Les voilà bien, ces gens d'église ! Mordieu! Il joue sa vie dans cette affaire. Dès que la noblesse florentine connaîtra la violence qu'on me fait, elle me tirera d'ici et la vengeance sera terrible. Cela ne peut tarder, car Pierre de Médicis approche avec une armée vénitienne. Dans quelques jours il sera le maître de Florence. Tout est prêt pour le recevoir; nos amis ont des armes, le mot d'ordre est donné et le capitaine qui garde une des portes de la ville est secrètement des nôtres. Ah î la journée sera chaude ! Les geignards auront sujet de geindre et je ne voudrais pas pour l'empire de Jupiter être alors dans le froc de ce coquin de frère Jérôme!

J'entends les pas pesants du geôlier. Il va me délivrer ou me dire pourquoi l'on me retient en prison. {Entrent le geôlier et Hélène.)

LE GEOLIER l'-iiiicz, madame, votre mari est ici. (Il sort.)

HÉLÈNE Lorcnzo, mon amour!

TORNABUONI

Ma douce Hélène! Ton cœur sur mon ctt-ur ! Tes lèvres sur mes lèvres!

HÉLÈNE

Te revoir ainsi! Te revoir ici. dans cette liorrible prison, toi, un Tornabuoni, l'honneur et la beauté d'une illustre famille! O mon àme adorée, mes larmes noient mes baisers.

TORNABUONI

Mes baisers boivent tes larmes. Sur ta bouche bien-aimée ils ramèneront le sourire et l'amour.

HÉLÈNE

Laisse moi pleurer, laisse moi sangloter! L'angoisse a tenu mes yeux secs et ma gorge serrée depuis le moment affreux où la clameur du peuple m'apprit notre malheur. Ce peuple! qu'il est horrible et féroce! 11 criait dans les rues : « Trahison! conspiration ! Arrêtez les suppôts des Médicis ! » Cela faisait frémir. De ma fenêtre, je voyais des misérables agitant des piques. Ils se sont mis tout à coup à lancer des pierres dans notre maison avec

d'effroyables insultes. L'un d'eux m'a aperçue et il a crié : « Louve infâme, ton loup est pris au piège! Les Seigneurs VIII l'ont mis en cage! » Je compris. Je sentis mon sang se glacer dans mes veines mais pas un pleur ne jaillit de mes yeux. Quand la foule s'éloigna, je courus au palais implorer les seigneurs. Les lâches! les chiens! Ils m'ont repoussée en ricanant. Alors, je me suis traînée à Saint-Marc. C'est là que j'ai appris ton sort et obtenu de pénétrer dans la prison. Maintenait ma force m'abandonne. Lorenzo, Lorenzo, ne me défends pas de pleurer.

TORNABUONI

Rassure-toi, mon amie. La noblesse n'a qu'à lever le fouet et toute cette racaille retournera au chenil en rampant. La nouvelle de mon emprisonnement s'est-elle répandue dans la ville?

HÉLÈNE Comme le feu dans une traînée de poudre.

TORNABUONI

Alors, nos vaillants amis ne tarderont pas à me délivrer. Le prudent Pucci...

HÉLÈNE Ne compte pas sur lui; il est arrêté.

TORNABUONI

Arrêté? Il ne lui a donc servi de rien de multiplier les signes de la croix et les génuflexions ( Ah ! si tu l'avais vu, le nez allongé sur les mains jointes, murmurer d'interminables patenôtres. Si tu l'avais vu se frapper la poitrine devant le confessionnal ou ramper sur les genoux autour des châsses oij sont les reliques! Il passait pour un geignard de la plus pieuse espèce. Aussi lui avait-on confié la garde d'une porte de la ville. Mille démons ! S'il est arrêté, cela est fâcheux pour le seigneur Pierre de Médicis! Comment entrera-t-il dans Florence? C'est Pucci qui devait lui ouvrir la porte. — Allons ! il n'a pas pris assez d'eau bénite. L'imbécile a peutêtre mangé de la viande un vendredi devant un espion du gouvernement. C'est vraiment une mauvaise affaire. — N'y pensons plus. Le salut viendra d'un autre côté. L'illustre Ridolfi, chef d'une famille redoutée...

HÉLÈNE Est emprisonné comme Pucci et comme toi.

TORNABLIONI

Emprisonné? Oh! oh! l'affaire devient sérieuse. Oij l'a-t-on arrêté?

HÉLÈNE Dans sa maison.

TORNAliUONI

De mieux en mieux. L'audace de la canaille est donc sans bornes? Soyons prudents! Tu connais le seigneur Bernard dell Néro. C'est un homme puissant, ancien gonfalonnier de la République, vénéré par toute la ville et soutenu par des partisans nombreux. Va le trouver de ma part.

HÉLÈNE Hélas ! il est dans le cachot voisin.

TORNABUONI

Tu te trompes. Il n'est personne à Florence qui oserait . .

HÉLÈNE

Je te dis e]u'il est dans cette prison.

TORNABUONI

Alors la prison est assiégée par une foule indignée. La noblesse florentine tire l'épée du fourreau et arme ses serviteurs. La délivrance est proche...

HÉLÈNE

.le ne sais ce que fait la noblesse florentine. Je sais seulement que le peuple est en armes, que la milice garde les rues et que la place de la Seigneurie est hérissée de piques et d'arquebuses. Les geignards, sont les maîtres et Bernard del Néro est en prison.

TORNABUONI

Ah ! si Bernard del Néro est en prison, adieu victoire dorée ! Le moine triomphe. Florence ne sera désormais qu'un cloître ténébreux retentissant de lamentables miserere!

O Lorenzo ! pour toi, sans doute, c'est lexil ou la mort.

TORNABUONI

Dieu ! Comment tout cela est-il possible ? Notre conspiration était si secrète, nos précautions si bien prises! Encore [quelques jours, et c'étaient Savonarole et ses complices qui tombaient dans cette prison. On nous a trahis.

HÉLÈNE

N'en doute pas, Lorenzo. Le messager Lamberto deir Antella s'est laissé prendre et a livré les lettres du seigneur Pierre de Médicis.

TORNABUONI

Puisse-t-il crever dans les tortures! nous sommes perdus !

HÉLÈNE Mon Lorenzo!

TURNABUONI

Perdus, te dis-je. Quand la canaille florentine apprendra par ces lettres à quel péril elle a été exposée, elle exigera notre mort.

HÉLÈNE Ta mort, Lorenzo !

TORNABUONI

Ma mort et la mort de mes compagnons.

Que m'importe leur vie ou leur mort^ Laisseles à leur destinée. Toi seul, tu es mon souci et mon angoisse. Hélas ! des images sanglantes épouvantent mes yeu.x. Je vois les bourreaux, je vois les tenailles rougies au feu, je vois la hache brandie! Lorenzo. Lorenzo, je me meurs.

TORNABUONI

Relève ton courage, douce amie. Le mien est debout. Non. je ne mourrai pas, je vivrai pour toi et pour le tils que tu me donneras. Rassemblons nos pensées dispersées par l'effroi. Réfléchissons. Cherchons.

HÉLÈNE

Mon espérance était moite. Ta chère voix l'a ranimée. Dis--moi : que dois-je faire?

TORNABUONI

Tu as entendu parler du seigneur Vespucci. Par prudence il n'est pas entré dans notre complot. Mais c'est un ami sincère ; il m'est profondément dévoué Demande-lui de me défendre devant les juges. Qu'il s'entende avec les Ridolfi et les grandes familles afin d'agiter le peuple, car si nous périssons, c'en est fait d'eux tous : l'un après l'autre ils porteront leur tête sur l'échafaud. Représente-lui cela avec force. Ne néglige pas d'exciter nos parents et nos amis...

HÉLÈNE Silence! on ouvre la porte. {Entre le geôlier.)

LE GEOLIER

Lorenzo Tornabuoni, il faut me suivre. Le juge va vous interroger.

HÉLÈNE Dieu du ciel ! La torture?

LE GEOLIER

Je ne crois pas. Le bourreau n'a pas d'ordres. Mais ce qui ne s'est pas fait à midi peut se faire à

trois heures. Croyez-moi, avouez, mon bon Monsieur, avouez. Il vaut mieux- avouer de bonne grâce qu'étendu sur un vilain chevalet. Avouez! Vous finirez tout de même par là. Croyez-moi, mon bon monsieur, on ne résiste pas au fer rouge ni au plomb fondu. Les brodequins sont de sales chaussures et les coins feraient blasphémer un saint. Nous avons aussi le casque que l'on serre avec des vis pour emprisonner la tète, mon bon monsieur, et les crochets qui vous enlèvent du dos ou des jambes de longues bandes de peau. Néanmoins, il n'y a pas d'ordres, je vous en donne ma parole; le fourneau n'est même pas allumé dans la salle de justice. Allons, monsieur, suivez-moi. Et souvenez vous de mes conseils. Les juges feront tout de même de vous tout ce qu'il leur plaira. Venez, monsieur.

HÉLÈNE O Lorenzo !

TÔRNABUONI

Regarde moi, ma chérie : tu ne verras ni mon visage pâlir ni mes mains trembler. On ne me torturera point parce qu'on n'oserait le faire. — Je

suis prêt à te suivre, l'ami ; mais sais-tu ce dont on m'accuse?

LE GEOLIER

Votre excellence veut rire. Vous le savez mieux que moi, mon bon monsieur. N'êtes-vous pas l'ami des enragés et l'ennemi de notre bon frère Jérôme? Sufîcit! Ce ne sont pas mes affaires. Lamberto deli'Antella a été vilainement torturé, rhon bon monsieur; il hurlait comme un chien écrasé. Il a tout avoué, la conspiration, les projets des traîtres, leurs noms, et tout, et tout! Mauvaise affaire, monsieur. Le peuple est fou de colère. Florence est comme une ruche où l'on a jeté du poivre. C'est-y honnête ce que vous avez fait là? Sufficitl Je me tais. C'est pourtant pitié de voir un jeune et joli gentilhomme dans cette maudite affaire. Allons, venez, monsieur. Je souhaite que vous vous tiriez delà proprement, monsieur.

TORNABUONI

Je vous suis. Puisque je ne serai pas torturé, cette noble dame peut-elle m'attendre ici?

LE GEOLIER

Oui, monsieur, elle le peut. Ce n'est pas un lieu bien agréable, croyez-moi, une prison n'est pas un palais, mais elle peut vous y attendre, la bonne créature. Cela fend l'âme delà voir pleurer. Je laisserai la serrure ouverte. Pardieu ! elle n'est pas un oiseau pour cette cage! Si elle a peur, elle pourra pousser la porte. Venez, Monsieur, croyezmoi, vous avez assez bavardé; le juge vous attend, monsieur.

TORNABUONI

Sois forte, mon amie. J'ai besoin de ton courage; mon salut dépend peut-être de toi. (Tornabuoni et le geôlier sortent.)

HÉLÈNE {seule)

Mon Lorenzo!... Ah! tout est fini!... N'ctait-il pas hier encore l'idole de la jeunesse florentine^ Bon, aimable, brillant de noblesse et de beauté, quand il traversait la foule, un murmure amical accompagnait ses pas. Et le voilà traité comme le pire des criminels ! Parce qu'il résiste à la tyrannie d'un moine, il n'est plus qu'un traître, et sa tête, ivresse de mes baisers, est promise à la morsure de

la hache. S'il v a un Dieu dans le ciel et s'il voit ces choses sans s'émouvoir, en quoi vaut-il mieux que les idoles de marbre des païens, qu'on tire aujourd'hui de la terre? O justice! justice!... Hélas! qu'est-ce donc que la justice du peuple? L'abaissement des grands et le triomphe des misérables. C'est l'État gouverné par des cordonniers et des chaudronniers, les Médicis en exil, Michel-Ange en fuite, les Tornabuoni et les Ridolfi, le plus noble sang de Florence, attendant en prison l'heure de l'échafaud. Si c'est là la justice, est-elle autre chose que haine, bassesse et ruine? (Entrent le geôlier et Savonarolc, le capuchon sur la tête.)

LK GEOLIER

Entrez, mon très révérend frère. Croyez-moi, c'est ici la cellule du seigneur Lorenzo Tornabuoni, un aimable gentilhomme, sur ma foi, de bien belle mine, et doux comme une brebis. Il est pénible de voir celte jeunesse en prison, mais la jeunesse couche volontiers avec le péché. Je souhaite que votre sainte parole le convertisse.

S.WONAHOI.E Paix! pai.x! Quelle est cette femme?

LE GEOLIER

Cette digne dame, une noble créature, est la légitime épouse de Lorenzo Tornabuoni, mon très révérend frère. J'ai reçu Tordre de la laisser entrer ici. Car sans un ordre précis, croyez-moi, je ne fais rien, je ne veux rien entendre. La consigne, je ne connais que ça. Tous les matins, au saut du lit, je me dis : « Petrucchio, mon garçon, songe à la consigne ! » La consigne, c'est nos matines et nos vêpres, mon révérend frère. Que Dieu vous assiste ! Vous ne dites pas la sainte messe avec plus de foi que je ne garde ma consigne.

C'est bon. Retirez-vous. Ma robe et mon caractère vous sont garants de la droiture de mes intentions : laissez-moi seul avec cette dame.

LE GEOLIER

C'est contraire à la consigne, mon révérend frère, mais la consigne n'est pas faite pour vous. Siifficitl Je sais les égards qu'on vous doit. Lorenzo Tornabuoni est dans la salle de justice. Dès que le juge aura tijii de l'inierroger, je vous l'amènerai.

Convertissez-le, mon très digne frère. Extirpez de lui le péché, sondez son âme, émondez-la de tous les vices et recommandez-moi à Dieu et à la Sainte- Eglise, amen. (// sort. Savonarole rejette son capuchon.)

HÉLÈNE

Savonarole! homme cruel! Que viens-tu faire ici? Espères-tu respirer l'odeur du sang et des chairs brûlées? Tu t'es trompé. On ne torture point mon Lorenzo.

Que la sainte paix de Dieu descende dans votre âme! Je viens ici remplir un devoir de mon ministère, visiter un prisonnier, consoler son cœur et le ramener à Dieu; je viens aussi pardonner à un ennemi au nom de l'amour divin.

HÉLÈNE Hypocrite, tu mens!

SAN'ONAROLE

Quel besoin ai-je de feindre? Je m'approche de vous sans crainte comme sans espérance, puisque.

votre mari et vous, vous êtes mes ennemis et que vous êtes impuissants. Écoutez-moi. Je viens à vous parce que vous souffrez, parce que Dieu vous a frappés et que votre puissance s'est écroulée sur votre tête. J'apporte à votre cœur blessé le merveilleux secours de la miséricorde de Dieu.

HÉLÈNE Fourberie !

Femme, vous me jugez d'après l'orgueil égoïste de votre caste. Et parce que je tends la main à un ennemi tombé, parce que j'otïre un cœur plein d'amour et de paix à ceux qui me haïssent, vous m'attribuez des desseins cauteleux et vous dites que je mens. Ah! je le sais! Vous et les vôtres, vous n'avez voulu voir en moi qu'une âme ambitieuse et violente. Vous savez que mes paroles ont retenti comme un tocsin, que ma voix a grondé comme la foudre, qu'un vent terrible est sorti de ma bouche pour ployer les cœurs comme les blés dans les champs, et vous croyez que dans mon âme il n'y a qu'orage et tempête. Dieu m'est témoin que la violence me fait violence et que ma poitrine est pleine de douceur et d'amour.

La mienne est pleine de dégoût!

Avez-vous lu les divins Évangiles? C'est la tendresse aux lèvres que mon maître adoré a parcouru la Galilée. Que n'ai-je pu, pour l'imiter, cheminer par les collines de la Toscane et les plaines de la Lombardie, en chantant, au bord des fleuves, les louanges de Dieu, en bénissant, dans les chaumières, les enfants et les femmes, en prenant, sur la route, le mendiant par la main pour mendier avec lui et pour le faire asseoir avec moi à la table du laboureur, en leur enseignant à tous, avec un caressant sourire, comment on prie et comment on aime, comment on console ceux qui pleurent, comment on soulage ceux ^jui souffrent et comment on nourrit ceux qui ont faim! Ce bonheur ne m'a pas été donné. Dieu n'a pas voulu. Hélas! Jésus lui-même a dû parfois être dur. Il a fouetté les marchands du temple. A moi, son serviteur, la sainte tendresse m'est interdite Dans le fond de mon cœur, je la contemple de loin, en pleurant et en tendant les bras vers elle, comme Moise, du

haut de la montai^ne où il allait mourir, considéra la Terre promise. Au lieu de miel, au lieu du vin joyeux des noces de Cana, Dieu a mis sur mes lèvres les charbons brillants d'Isaïe. Il a forgé ma langue comme un glaive et m'a envoyé combattre les impies et les tyrans en soldat de la foi et du droit. Je suis pareil au buisson ardent : si la bouche redoutable de Dieu tonne dans les flammes qui le consument, nul ne voit tomber des rameaux en feu les pauvres roses d'amour, qui étaient les fleurs chéries de mon âme et dont la cendre méconnue est emportée par le vent.

Je te hais.

Eh ! que m'importe? Je vous aime, comme j'aime toutes les créatures de Dieu. Pauvre enfant, qui croyez haïr et qui croyez aimer; que savez-vous de l'amour et de la haine? Connaissez donc le cœur d'un religieux, que Dieu visite dans la solitude et le silence. Souvent, la nuit, au fond de ma cellule, durant des heures et des heures, devant l'étroite fenêtre, les yeux levés vers le ciel étoile, j'attends

le Maître de mon âme. 11 vient ! Parfois, il s'abat sur elle comme un vent de tempête. D'autres fois, il surgit lentement au fond de moi, comme une source nouvelle, pour se frayer un passage, amollit peu à peu la terre. Une douceur miraculeuse çnvahit tout mon être. C'est comme une lumière vivante qui filtre dans ma chair, la pénètre, la dissout et, parvenant jusqu'à mon cœur, l'inonde d'inexprimables délices. Dieu est en moi! Dieu se mêle à moi ! Dans l'ineffable ivresse qui me ravit à la terre et qui me berce au delà de toutes les pensées, c'est à peine si je sens les larmes du bonheur suprême ruisseler sur mon visage. Puis, Dieu se retire de moi et je m'éveille dans le monde des douleurs. Alors, pour consoler mon âme, je me prosterne devant l'image de mon Dieu sacrifie pour l'amour des hommes, je contemple ces mains et ces pieds percés de clous cruels, qu'y ont enfoncés les puissants, les riches, qui s'engraissent des souffrances du pauvre, et leurs complices, les prêtres égarés par leur rêve de puissance. Elles saignent, les plaies divines! Elles saignent sur la croix et dans mon âme! Elles saignent toutes les douleurs du monde. Chaque fois qu'un mendiant tombe épuisé devant le morceau lic pain c]u'f)ii

lui refuse, chaque fois qu'un misérable accablé par la maladie, périt, faute de secours ; chaque fois qu'un ouvrier, frappé par le guignon, implore en vain le travail qui pourrait nourrir sa famille et, repoussé par les maîtres des manufactures, rentre en pleurant dans la masure où ses enfants attendent du pain ou la mort, les plaies du Christ vomissent un tlot de sang, les plaies du Christ, de leurs lèvres saignantes, me crient : « Jérôme, tu vois ce que je souffre! Jérôme, que fais tu pour soulager mes souffrances? Jérôme, Jérôme, où est ton amour? » — Alors, mon sang bout dans mes veines, cl quand le soleil se lève, je descends parmi les hommes.

Je te hais!

HELENE

Vous ne me haïssiez pas autrefois, Hélène Ricardi. En ce temps-là, dans les églises où, du haut de la chaire de vérité, je prêchais le règne de Jésus, je vous apercevais souvent dans la foule, le visage baigné de larmes. Je vous rencontrais aussi dans la ville. Vous étiez jeune fille encore. Accom-

pagnée d'une suivante, vous vous enfonciez dans les ruelles étroites oià pullulent les misérables, vous pénétriez dans leurs logis, et la sainte aumône tombait de vos mains dans les petites mains des enfants. Si j'entrais par hasard dans la même maison, vous vous retiriez en faisant le signe de la ttroix, avec la pudique réserve d'une vierge qui fuit la présence de l'homme, fût-il. comme moi, ministre du Seigneur.

HÉLÈNE

Vous vous souvenez de cela? C'est vrai. En ce temps-là je vous admirais de toute mon âme. Peutêtre vous ai-je aimé Vous avez abusé ma candeur, c'est pourquoi aujourd'hui je vous hais.

Vous aimiez les pauvres, Hélène Ricardi, vous aimiez le divin Maître de la charité et de la prière, le Seigneur Jésus. Pourquoi la haine a-t-elle pris la place de l'amouri' Pourquoi dites-vous que je vous ai trompée ?

m.l.ENE

Je vais te le dire, moine. J'avais alors seize ans. J'étais une enfant naïve. Ta parole ardente avait bouleversé mon àme. Tu me montrais dans les pauvres des frères souffrants, victimes de l'injustice de ce monde. Je te croyais. Je brûlais du désir de soulager leurs misères et je rougissais de ma richesse. Puis j'aimai Lorenzo Tornabuoni. Je rêvai de l'initier à mes devoirs et à mon bonheur... Je voulais l'amener à toi... Tout à coup, les écailles sont tombées de mes yeux... j'ai compris... j'ai vu!

SAVONAROLE Qu'avez-vous vu, mon enfant?

HÉLÈNE

J'ai vu ta fourberie. Je t'ai vu animé moins de l'amour des pauvres que de la haine des riches. Ce peuple misérable, que tu prêches, que tu visites, tu l'as e.x'cité contre nous, tu l'as enrégimenté, tu l'as conduit à l'assaut de l'Etat, tu lui as donné des lois qui assurent ta domination sur lui et sa domination sur nous, et tu perpétues ta tyrannie avec la sienne en le menant, à chaque échéance, à l'élec

tion des magistrats qui gouvernent la ville. C'est de toi que ces brutes tiennent la force qui opprime l'élite riche, noble et intelligente. Tu leur as appris qu'ils sont le nombre et tu leur as enseigné à se servir de la force du nombre, en niant le droit de ceux qui ont fait la grandeur de Florence, en livrant cette grandeur à leurs mains grossières, en leur criant enfin, dans ton langage blasphématoire, que leurs usurpations, leurs excès et ta démence ont pour appui la volonté souveraine de Dieu.

SAVONAROI.E Vous avez vu tout cela?

HÉLÈNE

Oui, j'ai vu l'envers d'un saint personnage, ma crédulité trompée par un imposteur, la piété et la charité des âmes tendres audacieusement exploitées par un loup vêtu de la peau d'une brebis pour la ruine des grands el l'abaissement de ma patrie. J'ai vu où aboutissaient tant de beaux sermons sur la justice et les droits des pauvres, sur l'amour des humbles et l'amour de Dieu. Ah ! ciel !

SAVONAROI.E

Ecoutez-moi, Hélène Ricardi. Comme vous, j'ai cru d'abord à l'efficacité suffisante de la prière et de l'aumône; j'ai cru qu'il me suffirait d'exhorter les riches et les puissants pour les amener à réfréner leur avidité dévorante, à ménager les pauvres, à les soulager par des sacrifices volontaires. Mon illusion a peu duré. A moi aussi, les écailles me sont tombées des yeux. Moi aussi, j'ai vu quelque chose. J'ai vu l'envers des riches, ou plutôt l'envers de la richesse et de la puissance. J'ai vu tous les démons assis sur l'or : la cupidité, le vol, le meurtre des faibles, la guerre qui ruine et tue les petits, la peste qui ravage les chaumières, la famine qui extermine les misérables, tandis que l'or monte comme une marée dans les trésors des riches. J'ai vu que les peuples rongés par ces maux, seront dévorés par des peuples plus sains. J'ai vu entin que si le monde ne se compose pas d'égaux, il se partage en tyrans et en esclaves et que pour affranchir ceux-ci, il faut abattre ceux-là.

HÉLÈNE

Tu as vu tout cela V

SAVONAROI.E

Et j'ai fait mon devoir, parce que Dieu m'a choisi pour sauver l'Italie.

HÉLÈNE ■ Dieu t'a choisi ?

Si vous aviez entendu la voix qui me parle au pied du crucifix, vous comprendriez ma conduite. Dieu ne vous parlait-il pas autrefois, Hélène Rica rdi?

HÉLÈNE .le l'ai cru.

Vous reviendrez à lui, car il protège ses serviteurs! .îe me suis abandonné à sa volonté sainte et les événements m'ont obéi comme le chien obéit à son maître. N'est-ce pas la preuve de ma mission? Au reste, je n'ni transt^rcssé aucune loi divine, .l'ai été doux et miséricordieux à ceux que'j'abaissais. M'avez-vous jamais vu ordonner une violence? Si les vôtres ont parfois reçu des coups, subi la pri-

son ou l'exil, n'en accusez que leur résistance aux décrets de la Providence divine, et peut-être le zèle un peu brutal de ceux que vous avez trop longtemps opprimés. Pour moi. j'ai conseillé au peuple de Florence les lois qu'il devait se donner, je ne me suis jamais mêlé de leur exécution, si ce n'est pour en adoucir la sévérité. Je suis l'ami de tous ceux qui soutfrent, c'est pourquoi vous me voyez ici.

Dis-tu vrai?

Dieu m'entend.

HELENE

HÉLÈNE

Je voudrais te croire. C'est pourtant à cause de toi que Florence a jeté Lorenzo en prison.

S.WONAROLE

En conspirant contre notre République chrétienne, il a péché gravement contre Dieu. Mais la miséricorde divine est sans bornes. Ayez confiance en elle. Dieu sauvera peut-être votre mari.

HELENE

Ah! Sauve-le, toi! Sauvez-le, licre Jérôme! Vous vous dites bon et miséricordieux ! Vous êtes tout-puissant à Florence. Sauvez Lorenzo ! Voyez! Tout mon orgeuil m'abandonne. Je tombe à vos pieds et je pleure.

SAVON.'VROl.E

Hélas! Relevez-vous, madame. Ce que vous me demandez est impossible. Si votre mari a péché contre moi, je le lui pardonne Je l'ai déjà oublié. Mais il a voulu détruire la République chrétienne; la justice de la République le jugera. Je ne puis intervenir en faveur des ennemis de Florence.

HÉLÈNE

Ne me repoussez pas! Laissez-vous toucher par ma douleur. Florence écoute tous vos conseils. Dites un mot, un seul mot de pitié aux magistrats ! i^arlez au peuple! Apaisez sa colère Si, si, vous le pouvez! Vous êtes le maître! Tous vous obéissent! Pitié, frère Jérôme, pitié! C'est votre Hélène Ricardi qui vous implore!

[Entrent Tornabuoni et le geôlier.)

fil

TORNABUONI

Que vois-je? Mon Hélène aux pieds de noUe ennemi'' Debout, iemme ! Debout! N'as-tu pas honte? Fi, cela est mdigne de ton nom et du mien.

C'était pour toi, Lorenzo!

TORNARUONM

Rougis, malheureuse! Va-t-en! Et songe à ce que je t'ai presciit. Va. Tu reviendras demain. [Elle sort.) Et toi, infâme coquin, n'espère pas sortir d'ici vivant! [Il se précipite sw Savo7iar oie.)

LE GEOLIER (rarrétafit)

Arrêtez, monsieur! Pas de violences, je vous prie! Cette prison n'est pas une assemblée publique. On est pacifique ici, monsieur Voyons! Ne me forcez pas cà vous casser quelque chose. Crovez-moi. monsieur, je vais vous mettre au.\ fers, monsieur, et ce sera dommage. Paix, vous dis-je: laissez ce digne frère en paix!

TORNABUONl

Tu as raison, l'ami, n'anticipons pas sur la besogne du bourreau.

Il me semble que vous avez plus à le craindre que moi La détresse vous égare. Songez à votre âme, mon frère. L'heure est grave.

TORNABUON'I

Elle n'est grave que pour toi. Ah! Je sais enfin ce qui se passe! Le juge que je quitte, tremblait en m'interrogeant. A travers ses questions embarrassées, ses hésitations et ses excuses, — car il s'excusait en me parlant, — j'ai deviné ce que je brûlais de savoir. La noblesse florentine s'est levée. Elle a pris les armes. Elle s'apprête à punir l'affront qu'on lui fait. Et la canaille frémit de terreur.

Mon trère, mon frère, votre aveuglement m'inspire une pitié profonde. Si la République était en danger, scrais-je ici^ Ouvrez les yeux à la réalité.

Considérez cette prison où vous êtes et d'où vous ne sortirez que pour être jugé selon les lois de la République.

TORNABIJONI Ta République n'existera plus demain.

Son existence est dans les mains de Dieu. Quelle haine étrange lui portez-vous donc, mon frère, vous qui êtes jeune et naturellement généreux^ Ah; vous ne l'avez pas comprise!

TORNABIJONI

Pas comprise! Elle est, pardieu, aisée à comprendre. Tous, tant que vous êtes, hommes, femmes, enfants, moines, marchands, artisans et soldats, vous passez le temps à prier, à jeûner, à geindre et à braire des cantiques, à vous espionner les uns les autres pour dénoncer quiconque s'avise de jouer aux dés, de posséder un livre galant ou une belle peinture, de rire et de parler aux tilles. Une morne cité, sans beauté et sans joie, moitié couvent et moitié hôpital, voilà le

modèle que vous rêvez d'imposer à l'Italie, voilà ce que vous avez déjà fait de Florence, — de cette Florence superbe, naguère toute rayonnante de la gloire des artistes et des savants qu'y avait assemblés le duc Laurent de Médicis. Votre République, mon révérend, c'est un catafalque. Impossible d'y vivre, à moins de prendre avec vous la vie pour une messe de requiem. Ce n'est pas ma manière. Je sens mon cœur plein d'énergies bouillonnantes qui veulent se répandre au dehors par toutes les issues de la joie, de la jouissance, de la domination.

Ainsi vivent les païens !

TORNABUONI

Vous n'avez qu'une règle : s'abstenir, se priver, se courber sous mille obligations qui amoindrissent... Je veux m'élever sans fin et sans frein, m'clancer vers tous les sommets, assouvir tous mes désirs, illuminer mon esprit de pensées glorieuses, enivrer mes sens et mon âme de toutes les délices de la Beauté. Ah ! la Beauté ! Qu'elle soit la reine de notre jeunesse! qu'elle soit, avec le divin savoir, la reine de Florence! Je veux, entends-tu, que

Florence travaille à produire mille chefs-d'œuvre de l'art et de la pensée, qu'elle en peuple l'Italie et le Monde, quelle illumine désormais la terre comme une nouvelle Athènes. Ainsi le veut avec moi l'élite de la jeunesse. Voilà pourquoi ta République doit périr. Nous conspirerons contre elle jusqu'à ce qu'elle crève. Résigne-toi, moine; les choses nouvelles dévorent les vieilles ; c'est le jeu de ce monde.

SAVONAROLE Il t'a conduit dans cette prison.

TORNABUONI

Il t'y conduira à ton tour. Et maintenant débarrasse-moi de tes homélies. Je veux réfléchir aux paroles que je prononcerai pour ma défense devant tes bons chrétiens de magistrats, qui ne songent qu'à me trancher la tète.

Cette fièvre tombera. Je prierai Dieu de vous montrer votre âme. En attendant, considérez ces tristes murs. Ils vous donneront de bons conseils.

— Adieu, mon frère. Je reviendrai dès que vous le désirerez.

LE GEOLIER

Eh! eh! comme cela fait le malin! Un jeune coq, croyez-moi, un jeune coq, mon révérend frère : beaucoup de gosier et peu de cervelle. Allons! Il deviendra peut-être plus sage quand il sera seul. (// sort avec Savonarole.)

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