SCENE III
Une salle du palais de la Seigneurie
Au fond, un tribunal à huit sièges. — A gauche, un siège isolé pour le gonfalonnier. — A droite, en avant, une petite table et un siège pour l'avocat. — A gauche, une grande fenêtre. — Vis à vis, à droite, une grande porte, — Petite porte dans le fond à droite.
BONCORSI Bonjour, seigneur Sangallo !
SANGALLO Déjà ici?
BONCORSI
Je suis arrivé de bonne heure. Je suis, je l'avoue, un peu agité. Votre santé est bonne?
SANGAI.I.O
Hé! Hé! j'ai passé une mauvaise nuit et je me sens un peu de fièvre. Que diable! il y a de quoi.
BONCORSI
Vous avez vu le peuple assemblé sur la place?
SANGALLO
Je vous crois! 11 m'a fallu traverser cette foule frémissante, écarter poliment les citoyens qui m'interpellaient, jouer parfois des coudes et parfois attendre avec patience qu'on voulût bien me laisser passer. Il ne ferait pas bon, là-bas, d'être connu pour un ami des Médicis.
BONCORSI
La garde, au bas de l'escalier, est-elle en force?
SANGALLO
C'est une petite armée. Il y a des piquiers, des hallebardiers, des arquebusiers. Messire PVancesco Valori leur assigne leur besogne.
BONCORSI
Un grand citoyen !
SANGALLO
Un homme probe et juste. Bien qu'il ha'isse les Médicis, il ne permettra pas qu'on moleste leurs partisans s'ils restent dans la légalité.
SPINI [entrant) Honorés collègues, je vous salue.
BELMONTE [entrant avec lui).
Agréez aussi mon bonjour.
BONCORSI
Nous sommes bien aises de vous voir calmes et fermes en ce moment périlleux.
BELMONTE Mon âme est à la hauteur de son devoir.
SANGALLO
Je vous en félicite.
BONCORSI
Allons! cher collègue, avouez que vous lui enviez son courage.
SANGALLO
Je vous jure que je ferai mon devoir. Mais je ne puis m'empêcher de voir le danger. Nous prononcerons notre sentence au péril de notre tête.
SPINI
Sangallo a raison Approchez de la fenêtre. Voyez-vous là-bas ces groupes nombreux qui se distinguent par leur attitude morne au milieu de Tagitation générale? Ce sont des partisans des Médicis.
SANGAl.l.O
Aujourd'hui ils se tiennent tranquilles en face du peuple irrité. Mais la vengeance bouillonne dans leur cœur.
SPINI
Malheur à nous le jour où ils seront les plus forts !
BEL M ON TE
11 ne faut pas qu'ils le deviennent. C'est à nous de l'empêcher.
BONCORSI
Bravo! Voilà qui est parler. Pour moi, je ne crains pas de le dire, mon jugement est fait d'avance. La mort!
SANGALLO Je n'y contredis point, veuillez le croire !
SPlNI Ni moi.
BELMONTE
Je vous ai dit que je ferai mon devoir. Je jugerai selon ma conscience.
BONCORS!
Il ne saurait y avoir deux avis.
BELMONTE
Je le crains pour les accusés.
TADDEI (entrant)
Suis-je en retard, messieurs? Excusez- moi! Je vous donne le bonjour. On ne traverse pas comme
on le souhaite la masse du peuple ni les postes de la garde. Ouf! vous me voyez tout essoufflé.
BONCORSI Remettez -vous. Vous n'êtes point le dernier.
SPINI Le président n'est pas encore arrivé.
BELMONTE Et deux de nos collègues manquent encore.
TADDEI
Je sais, je sais. Je les ai vus dans la cour. Voulezvous connaître la nouvelle?"Ils s'entretenaient avec le seigneur Vespucci, le défenseur des accusés.
•BELMONTE Je n'aime pas cela.
SANGOLLO Quoi! notre estimable président?...
BONCORSI
Avec le seigneur Vespucci ? Je flaire une trahison !
TADDEI
Je ne sais. Le président Martini était singulièrement animé.
BONCORSI
Des familles riches et puissantes. Elles offrent de l'or, sans doute. Cela pue les marchandages infâmes. Prenons garde! La République a ses Judas.
SPINI Comme vous y allez!
SANGALLO Impossible ! Notre président, un homme si
riche...
BELMONTE
Tous les trois, dites-vous? Tous les trois s'entretenaient avec le seigneur Vespucci? Savez-vous que c'est très grave! S'il manque à la condamna tion trois voix sur huit, — la loi des six fèves est formelle, — les condamnés peuvent en appeler au Grand Conseil.
SPINI Juste ciel!