UNE VOIX
Nous enfoncerons la porte.
UNE VOIX On ne passe pas! {Huées.)
UNE VOIX Fils de truie, voilà pour toi!
UNE VOIX Chien ! Je suis blessé.
PLUSIEURS VOIX Liberté !, Liberté pour Florence !
UNE VOIX Ne frappez pas, soldats ! laissez passer le peuple!
MOSSO Le seigneur Valori laissera-t-il la populace molester les juges?
VALORI ioiwrant la porte) Arrêtez, mes amis !
CRIS AU DEHORS Vive Valori I Vive le gonfalonnier de la République!
VALORI
Respectez les magistrats. Je vous promets qu'ils feront justice. Les traîtres seront punis! {Acclamatiojis.) Retirez vous. Attendez la sentence sur la place avec tranquillité. Le désordre ne peut que nuire à notre cause. Soyez dignes dans votre force : votre calme fera l'orgueil de la patrie et la terreur de vos ennemis. {Nouvelles acclamations.)
BONCORSI
Et maintenant, mettons la sentence aux voix.
BELMONTE
Votons !
MOSSO Je ne voterai pas,
BONCORSI Vous ne voterez pas?
LORFANO
Ni moi.
SPINI Que sii^nitie ce langage?
MOSSO
Nous ne pouvons juger avec dignité sous la pression de l'émeute.
LORFANO
• Pour moi, je ne veux pas que mes ennemis puissent un jour dire que la crainte a dicté ma sentence.
MARTINI Messieurs...
TADDEI Que prétendez-vous donc':"
MARTINI En présence de ces événements tumultueux, ne convient-il pas de remettre le jugement à un autre jour?
BELMONTE
Ah ! ail ! est-ce là ce que vous voulez?
LORFANO Nous voulons juger librement.
HONCORSI
Vous voulez sauver les traîtres et donner à Pierre de Médicis le temps d'arriver.
BELMONTE
Tous les traîtres, je le vois, ne sont pas en prison.
MOSSO On nous insulte.
LORFANO Quittons la salle ! Venez !
SPINI
Par oi!i sortiriez-vous? le peuple occupe l'escalier.
MOSSO
Il y a le passage secret par où l'on a reconduit les prisonniers.
SANGALLO
Ne partez pas, je vous en conjure! Restons unis, chers collègues. Il faut que tous partagent les
mêmes responsabilités. Ces discussions sont effrayantes.
LORFANO {à MOSSO] On nous a insultés. N'avez-vous pas entendu?
SANGALLO
Nous ne pouvons pas juger sans vous.
MARTINI C'est évident.
LORFANO {à Mosso)
Levez-vous donc et sortez avec moi. [Ils se lèvent.)
VALORI
Nul ne sortira, je le jure. A vos places! Faut-il que je vous passe mon épée à travers le corps ? Faut-il que j'ouvre la fenêtre et que j'appelle le peuple, qui vous mettra en pièces ? Faites votre devoir. Votez. Chacun de vous a devant lui des fèves noires et des fèves blanches. Les noires signifient condamnation à mort. Voici l'urne. Allons, votez, seigneur Martini. A votre tour, seigneur Lor-
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fano! Au vôtre, seigneur Mosso ! Puis, à vous, messieurs.
MOSSO Nous cédons à la violence.
MARTINI Le résultat du scrutin.
SANGALLO Ecoutons !
MARTINI
Deux fèves noires, trois, quatre, cinq... condamnés !
SPINI Condamnés !
BELMONTE Vive la République! Vive la liberté !
VALORI {ouvrant la fenêtre) Ecoutez ! citoyens !
CRIS AU DEHORS Ecoutez ! silence.
VALORI
Les traîtres sont condamnés à mort. Vive Florence !
CRIS Vive Florence! Vivent les juges! Bravo! Bravol
. VESPUCCI {s' approchant^ Permettez. Combien y at-il de fèves noires ?
MARTINI Cinq, — et trois fèves blanches.
VESPUCCI
La loi des six fèves, établie à la demande du frère Jérôme, déclare de droit l'appel au Grand Conseil lorsqu'une condamnation capitale n'a pas réuni au moins six voix. J'en appelle au Grand Conseil.
PLUSIEURS Oh ! oh !
VALORl Dieu tout-puissant !
BONCORSI Voilà le complot,
LORFANO
Non, voilà le droit.
SANGALLO
C'est à en perdre la raison. Quel labyrinthe que les lois !
BELMONTE
Non ! pas d'appel ! La sentence doit être exécutée, sinon c'en est fait de la République.
VALORl
La chose est très claire. Après avoir entendu proclamer la condamnation, le peuple s'estimera trahi si l'appel est accordé. Il est des moments où le salut public est au-dessus des lois. Les lois sont-elles faites pour la perte de l'État ? Quiconque aime sa patrie, lui sacrifie sa vie et celle
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de ses enfants ; à plus forte raison celle des ennemis publics !
TADDEI
Le seigneur Valori a raison.
MARTINI
Songez, chers collègues, à la honte qu'il y aurait à violer la loi.
LORFANO
Une loi proposée par le frère Jérôme! Une loi toute fraîche, qu'il s'agit d'appliquer pour la première fois ! Et parce que son application pourrait profiter à vos adversaires, vous, magistrats de la République, vous voulez la violer. C'est odieux Mieux vaudrait pour votre honneur tomber morts dans cette salle.
VALORI
Quelle journée d'angoisse pour les justes! Notre conscience est déchirée Faut-il donc consentir à la ruine certaine de la liberté par respect pour une loi établie pour sa sauvegarde? La légalité est parfois bien misérable ; — et pourtant c'est la légalité.
BELMONTE Elle est parfois criminelle.
VALORI
Dieu le dit au fond de mon cœur. Voyez donc ! Sur huit juges que vous êtes, cinq se sont prononcés pour la mort des traîtres et le salut de Florence. Cela suffit. Une telle majorité manifeste la justice Si l'on persiste à réclamer l'appel, eh bien, Florence décidera. Je vais faire sonner les cloches, assembler le peuple, lui e.xposer l'affaire et lui donner à choisir entre vous et moi. S'il accorde l'appel, je résignerai aussitôt ma charge, car je ne veux pas présider à l'anéantissement de la République. Ainsi, dès ce soir, le peuple nous dictera sa volonté.
VESPUCCI
Ce sera la guerre civile. Calmez-vous. Ne déchaînons pas une tempête nouvelle. Mieux vaut terminer cette déplorable affaire par des concessions réciproques. Écoutez ce que je vous propose, — et je prie les seigneurs juges qui ont déposé dans l'urne une fève blanche, d'appuyer ma proposition. Puisque J'auteur véritable de la loi des six fèves
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est le frère Jérôme, nul ne peut mieux que lui juger s'il convient de l'appliquer dans l'occurrence ou s'il est opportun d'opposer à notre demande le prétendu salut de l'État.
MOSSO Que voulez-vous dire?
VESPUCGI
Rien qui ne soit juste et honnête. Je vous conseille, messieurs, de vous en rapporter à l'avis du frère Jérôme. Quil soit votre arbitre ! Qu'il décide s'il faut accorder ou refuser l'appel ! Et quelle que soit sa décision, jurez de vous y soumettre.
VALORI
Étrange invention ! Et pourquoi pas, après tout? Le frère Jérôme est l'ange gardien de la République 11 est plus avisé que nous, puisque visiblement il est inspiré par Dieu.
LORFANO Tout cela me confond. Devons-nous vraiment^.
log
VESPUCCI
J'ai dit que les accusés sont innocents. Rien ne le saurait prouver avec plus de force que la proposition que je vous fais en leur nom, car ils remettent leur sort entre les mains du frère Jérôme et se sacrifient ainsi au salut de la République. — {A Lorfano) Vous les desserviriez cruellement en repoussant mon conseil. Jurez donc de vous soumettre à la décision du frère Jérôme.
LORFANO
Je le jure. {A part.) Mais je n'y comprends rien.
MOSSO Je le jure.
MARTINI Nous le jurons tous.
BONCORSI La surprise obscurcit mon entendement. Suis-je halluciné, ou deviennent-ils fous?
VESPUCCI Si ces citoyens doivent périr, n'oubliez pas leur sublime sacrifice.
VALORl
Il ne s'agit pas de cela. Vous seul avez imaginé cet expédient. Néanmoins, j'admire votre modération, seigneur Vespucci, elle évite à la patrie de grands malheurs et de tout cœur je vous en remercie.
SANGALLO Le seigneur Vespucci est un digne citoyen.
VESPUCCI
Ne convient-il pas d'envoyer deux ou trois délégués auprès du frère Jérôme? Le seigneur Valori consent-il à accomplir cette démarche en compagnie du vénéré président de ce tribunal?
VALORl Volontiers.
MARTINI J'y consens aussi.
VALORl
Rendons-nous donc à Saint-Marc sans tarder davantage. Il est deux heures. A six heures nous
vous retrouverons ici pour vous rendre compte de notre ambassade. (// sort avec Martini).
BONCORSI
Allons prendre un peu de repos ; nous reviendrons avant six heures. {Boncorsi, Sajigallo, Spini, Belmo7ite et Taddei sortent ensemble ; les gardes sortent aussi. )
LORFANO
Et maintenant, Seigneur Vespucci, nous expliquerez-vous?...
VESPUCCI
C'est bien simple. De toute manière, les accusés étaient perdus. Le peuple, à la voix de Valori, les eût massacrés et votre vie n'eût pas été épargnée. A présent, tout dépend du frère Jérôme, et, quoi qu'il décide, il se perd. S'il accorde l'appel, dans quelques semaines sa République aura cessé d'exister. S'il le refuse, lui, l'auteur de la loi des six fèves, il se rendra odieux et perdra bientôt tout crédit.
LORFANO
Admirablement calculé ! Avez-vous remarqué comme cet imbécile de Valori a donné tête-baissée dans le piège? C'est un tempérament sans consistance. Ses volontés bouillonnent et bruissent comme l'eau d'une cascade, qui vient en grand tumulte remplir la cruche qu'on lui tend.
MOSSO
Savonarole est plein de ressources. Hem! Faites-moi l'honneur, messieurs, de partager ma collation.
VESPUCCI
Avec plaisir.
LORFANO
Nous vous suivons.