‹ Savonarole; drameChapitre 17 sur 35 · SAVONAROLE, BEATO, SACROMORE, PACO ME · texte numérisé non relu

SAVONAROLE, BEATO, SACROMORE, PACO ME

Rien encore. Le frère Dominique, que j'ai envoyé aux nouvelles, ne revient pas. Il est là-bas, sans doute, mêlé au peuple sur la place de la Seigneurie, attendant que le jugement soit rendu. Dieu, que les heures sont lentes! Priez, mes frères, priez sans relâche, afin que, dans cette redoutable journée, le Seigneur inspire aux magistrats de Florence, qui jugent des rebelles, ce qu'il faut faire pour le salut de la République.

"4 SACROMORE Le Tout-Puissant est avec nous.

A genoux, vénérable frère Pacôme; à genoux, mon bon frère Sacromore ; priez à ma place et en mon nom! J'ai passé en prières la nuit et la matinée ; mes genoux sont meurtris et mon âme fatiguée ne parvient plus à se dresser vers Dieu. Récitez ensemble devant le crucifix le saint Rosaire.

SACROMORE et PACOME [s'agefiouillant)

In nomine Patris et Filii, et Spiritus Sancti, amen.

SACROMORE

Laudetur Jesus-Christus.

PACOME In saecula sœculorum.

SACROMORE Credo in unum Deum...

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SAVONAROr.E

Et toi, approche, mon doux Béato. J'ai honte de te laisser voir mon trouble. Admn-able est ta foi en Dieu, cher enfant. Tu es de ceux que le Seigneur n'abandonne jamais et ta sainte confiance brûle devant Lui, comme la lampe du sanctuaire, d'une flamme douce et toujours égale. Dis-moi,' qu'as-tu fait ce matin?

BEATO Je n'ai cessé de prier.

Dieu t'écoutera, toi, la plus jeune et la plus pure brebis de mon troupeau.

BEATO J'ai prié pour Florence. J'ai prié pour vous aussi, mon père, afin que, cette fois encore. Dieu vous délivre des embûches de vos ennemis.

SACROMORE

Hem! hem!... adveniat regnum tuum, fiât voluntas tua... poltron va!... sicut in cœlo et in

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terra... Ça vous claque des dents au moment du triomphe ! Couard ! couard ! . . . hem !.. panem nostram quotidianum...

• Rassurez-vous, mon enfant. Mes ennemis ne peuvent me faire aucun mal. Le complot a été découvert à temps, et les conjurés, soit qu'on les condamme, soit qu'on les acquitte, sont réduits à l'impuissance, tandis que le peuple, effrayé du danger couru par la République, serre les rangs autour de nous.

SAC HOMO RE Dominus tecum. Demain on portera le frère Jérôme en triomphe!

SAVON ARO LE Paix, mon frère !

BÉATO

Et pourtant vous êtes triste.

SAVONAROLE Parlons plus bas. Je songe à mon œuvre. Pourquoi me paraît-elle aujourd'hui moins forte et

moins pure? Le zèle de Dieu n'anime qu'un petit nombre d'entre nous. Les autres sont venus à moi poussés par leur intérêt, par des haines à satisfaire, et surtout par la légèreté et l'inconstance de leur esprit qui voyait dans mon action une nouveauté attrayante. Ces hommes m'abandonneront au premier revers.

Hélas!

BEATO

Puis, je le crains, nous ne sommes pas ce que nous devrions être. On ne m'a pas compris. Les plus zélés de nos amis recherchent avec trop d'àpreté la victoire plutôt que le bien, et, la victoire obtenue, ils ne songent qu'à assurer solidement leur domination. Moi-même, n'ai-je pas trop souvent fermé les yeux sur les excès des ignorants et des fanatiques, estimant qu'il fallait pardonner quelques fautes à ceux qui soutenaient notre cause avec le plus d'impétuosité? C'est ainsi que nos actes ont travesti ma pensée. Qu'avons-nous fait et quel spectacle donnons-nous au monde! Pour la première fois mon cœur fléchit et s'ouvre à l'inquiétude.,

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BEATO

O mon père, j'avais pressenti votre chagrin. J'ai prié Dieu de toute mon âme, afin qu'il éloigne de vous le calice d'amertume.

Hélas! il colle à mes lèvres! L'heure va venir de l'angoisse et des tribulations.

BEATO

Mon père! Mon père! Rappelez à vous votre grand courage. Il faut espérer contre le malheur, contre la mort, contre la raison et contre la nature. L'espérance est la fontaine de vie et la source des miracles. Baignez-y votre grande âme et elle sera guérie.

Étrange enfant ! C'est toi qui parles à Savonarole d'espérance et de courage! Seul dans ce cloître, avec quelques vieillards comme le frère Pacôme. tu te tiens éloigné de la lutte ardente où j'ai entraîné mon troupeau. Et moi, qui mène mes moines à la bataille pour le salut de l'Eglise et la gloire de

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Dieu, au lieu de te mépriser comme un déserteur de la guerre sainte, par un mystère sin^ailier de mon cœur, je t'aime avec la tendresse d'un père pour un fils de prédilection. Plus qu'aucun être vivant tu es près de Dieu. Dis-moi, d'où te vient cette constance inébranlable où ma tristesse trouve un si doux secours ?

BEATO

Comment connaîtrais-je le découragement puisque je ne lutte pas contre les hommes? Je n'ai pas, mon père, le cœur de flamme qui vous porte aux combats. Je ne suis qu'un enfant qui respire à l'écart les saintes fleurs de l'Évangile. Je ne résiste pas au méchant, je ne combats personne. Je suis une brebis timide et vous êtes semblable au berger David qui défaisait les philistins.

Est-ce une leçon que tu me donnes? Je connais l'histoire de Marthe et de Marie. Tu as peut-être choisi la meilleure part. Moi je n'ai point choisi, Dieu a choisi pour moi !

BEATO

Et nous vous aimons, nous vous vénérons comme un saint. A chacun sa vocation, mon père. La vôtre, hélas ! vous expose aux troubles du cœur et aux pires dangers. Qui combat le monde est combattu par le monde. Et qui frappe par le glaive, périra par le glaive. Le Christ lui-même nous en avertit.

Jamais je n'ai levé le glaive ! Jamais je n'ai frappé une vie humaine. Mes mains sont pures de sang. Pourtant tes paroles répondent à mon trouble. Connais-tu Lorenzo Tornabuoni? C'est un jeune cavalier qui a quelques années à peine de plus cjue toi.

BEATO

Je l'ai vu parfois dans la ville. Il paraît aimable. Nous nous sommes un jour regardés, peut-être avec le regret de ne pouvoir être amis. C'est un païen. Dieu et le monde nous séparent. Mais ce jour-là, j'ai prié pour le salut de son âme.

SAVOXAROLE

11 est parmi les prisonniers que l'on jui^e en ce moment. Jaiirais voulu le sauver.

lîEATO Ne le pouvez-vous faire?

A l'heure où les plus terribles dangers menacent les chefs de la République, chercher à sauver l'un des traîtres, n'est-ce pas trahir moi-même l'illustre Valori, alors que mon devoir me prescrit de le soutenir de toutes mes forces ?

BEAÏO Devoir douloureux, cjui fera saigner votre cœur.

SA\ONAROLE

Il y a aussi sa pauvre femme, qui m'a imploré à genoux.

REATO

O mon, père, ayez pitié !

Hélas! Les paroles du légat du pape tourmentent ma conscience ; il y a deux morales, a-t-il dit : celle de l'obéissance et celle du commandement.

BEATO

L'Évangile n'en connaît qu'une : c'est la loi d'amour et de pitié.

Si pourtant le légat avait raison! Ah! L'Évangile est la flamme de ma vie! Mais pour avoir voulu imposer au monde sa divine morale qui sanctifie les cœurs, me voici, malgré moi, presque arrivé au commandement d'un État, et des devoirs nouveaux surgissent à mes yeux en opposition avec les devoirs que jusqu'ici je considérais comme sacrés, — frères ennemis qui se ruent les uns contre les autres, le poignard à la main.

BEATO

Maître, souvenez-vous des paroles du divin Maître : « On ne peut servir deux maîtres à la

fois. — Et il a dit aussi : « Le royaume de Dieu n'est pas de ce monde. »

Tais-toi. — Quelqu'un gravit l'escalier en toute hâte : c'est le frère Dominique. Enfin ! Enfin ! (// ua ouvrir la porte.)

SACROMORE

Et libéra nos a malo. — Amen. — Frère Pacôme, j'ai entendu quelques-uns des propos de notre prieur : sûrement il est malade...

PACOME {récitant son rosaire)

Benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui Jésus. Sancta Maria... {Entre Dominique.)

DOMINIQUE

Dieu l'emporte ! Ils sont condamnés !

SACROMORE

Alléluia! Vive le Roi Jésus et sa bonne République florentine!

DOMINIQUE

Le seigneur Valori a harangué le peuple. Les bons citoyens parcourent les rues en chantant.

SACROMORE

Entonnez le psaume : « L'Eternel est ma lumière et ma délivrance; de qui aurai-je peur! » Ou plutôt, chantons le cantique des Hébreux après le passage de la mer Rouge : « Tu as ruiné par la grandeur de ta majesté ceux qui s'élevaient contre toi. Tu as allumé ta colère qui les a consumés comme du cliaume. » Ah ! les canailles, les canailles, les voilà par terre! 11 faut absolument chanter un Te Deum. » Sonnerons-nous les cloches, frère Jérôme^ Mais parlez donc, frère Dominique. Nous brûlons d'apprendre les nouvelles et vous êtes muet comme un poisson.

DOMINIQUE

11 n'a pas été facile aux bons citoyens d'obtenir justice. Le bruit courait qu'on allait délivrer les traîtres. Comme le jugement tardait, le peuple a envahi le palais en liurlant. Alors, le seigneur

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Valori a crié parla lenètrc que les rebelles étaient condamnés à mort.

Bon peuple! Gloire à Dieu ! mais vous ne dites rien, frère Jérôme? Ne vous réjouissez-vous pas avec nous ;"

s A VON A ROLE

Je me recueille devant les décrets de la Providence.

SACROMORE

Pour moi, je suis tout à l'ivresse du triomphe. Il faut que tous nos frères partagent ma joie et célèbrent avec moi ces magnifiques événements. (// sort. )

SAVON ARO LE Sont-ils Condamnés tous?

DOMINIQUE Tous.

BEATO

Alors Lorenzo Tornabuoni doit périra

SAVONAROLK

Ne pensons plus à lui. N'offensons point par de vains regrets la sainte Providence qui nous accorde la victoire. Accueillons plutôt les volontés du Ciel avec l'enthousiasme du bon frère Sacromore. Il nous donne l'exemple de la gratitude et de la piété.

CHŒUR DE MOINES {au dehors) Te Deum laudamus, te Dominum confitemur, etc.

SAVONAROLF

Écoutez ! Nos chers moines s'avancent dans les couloirs en chantant le Te Deum. O les âmes vraiment religieuses ! Allons, joignons-nous à ces bons frères et rendons-nous ensemble à la chapelle pour offrir nos actions de grâces au Seigneur. (// ouvre la porte.)

LES MOINES {da}is le couloir)

Vive le Roi Jésus ! Vive Florence ! Vive, vive le Irèrc Jérôme !

SAVORANOLK

Louiinge à Dieu seul! Sa main a tout conduit. Reprenons, ensemble, mes frères, le cantique que vous chantiez.

TOUS {chantent)

Te Deum laudamus. Te Dominum conHtemur.

[Son de cloche. — Le frère-portier se fraie un passage.)

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