UN ASSAILLANT
Oh ! oh ! les anges combattent avec eux ; fuyons ! [Les assaillants sont repoussés dans la sacristie; on entend remuer des meubles et verrouiller une porte. Les assiégés rentrent peu à peu.)
SAVON A ROLE Mon Dieu ! notre sort est dans vos mauis.
HENRI {rcvena7i()
Victoire! La porte est maintenant si bien barricadée que pour l'enfoncer il faudrait un bélier.
SACROMORE [revenant]
Holà! Holà! mon bras est affreusement meurtri et j'ai reçu des blessures terribles de tous côtés. C'est une laide chose qu'une bataille, une laide, une vilaine chose. Encore, s'il ne s'agissait que de donner des coups ! Mais on en reçoit, et cela est profondément regrettable, surtout quand on défend la bonne cause. Dieu ne devrait pas permettre cela, car c'est injuste, excessivement injuste! J'espère que le seigneur Valori ne tardera pas à nous délivrer de ces brigands. Vraiment, il faut qu'il se hâte, car je ne crois pas que nous puissions soutenir un autre assaut comme celui-ci. En vérité, je ne le crois pas. Oh ! Oh! il me semble que mon bras est brisé. \0n frappe.}
HENRI On frappe à l'autre porte.
SACROMORE Je n'ouvrirai certes pas.
LE MASSIER (au dehors) Valori est tué.
SACROMORE
Dieu du ciel ! il dit que Valori est tué. Et par qui?... Il a été assassiné dans la rue par les Ridolfi et les Tornabuoni. Qui donc viendra maintenant à notre secours ! Sainte Vierge du Paradis!
Valori assassiné ! Mon cœur se brise de douleur. O mon Dieu, pardonnez ce crime au peuple de Florence !
HENRI Ecoutez donc! On frappe de nouveau.
LE MASSIER {au dehors) Un nouvel édit de la Seigneurie.
HENRI Que crie-t-il !
SACROMORE
Un nouvel édit de la Seigneurie. Les seigneurs ont résolu notre perte, cela est certain. (Le massier parle au dehors.)
HENRI
Eh bien, que veut-on là? Ouvrez donc, frère Sacromore.
SACROMORE
Silence!... La Seigneurie nous mande que tous ceux qui seront encore ici dans une heure seront tenus pour rebelles, leurs biens seront confisqués et leurs parents jetés en prison. Elle exige sous peine de mort, qu'on livre immédiatement à ses agents le frère Jérôme, le frère Dominique et le frère Beato.
2n6 UN MOINE
C'est une infamie.
PACO ME Ont-ils un ordre écrit?
SACROMORE
Bonne idée! (Criant.) Avez-vous un ordre écrit? Non? Eh bien, allez le chercher! Vous dites?... Le massier dit. qu'il va chercher l'ordre écrit et qu'il reviendra avec de l'artillerie. La Seigneurie veut nous détruire. Jésus! Jésus! Que le ciel ait pitié de nous! [Cris au dehors.) Comme ils hurlent, les démons !
HENRI
Voyez! la grande porte fume. Ils y mettent le feu. Apprêtons-nous à soutenir l'assaut.
Mes chers fils, devant Dieu, devant l'hostie consacrée, à cette heure où nos ennemis ont déjà envahi le couvent, je vous affirme de nouveau la vérité de ma doctrine. Ce que j'ai dit, c'est Dieu
qui me l'a révélé et il m'est témoin dans le ciel que je ne mens point. Je ne savais pas que toute la ville dut si vite se tourner contre moi ; cependant, que la volonté du Seigneur soit faite ! Je vous quitte avec douleur, avec angoisse, pour me livrer à mes adversaires. J'ignore s'ils m'ôteront la vie, mais je suis certain que, mort, je pourrai vous aider dans le ciel plus que vivant je n'ai pu le faire sur la terre. Prenez courage, embrassez ardemment la croix, et grâce à elle vous trouverez le port du salut.
BEATO O mon père, votre bénédiction V
Benedicat vos omnipotens Deus, in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, amen.
SACROMORE
Je voudrais être loin d'ici. Ce n'est pas ainsi que je me figurais notre triomphe.
Calmez-vous, mon frère. Vous étiez si courageux tout à l'heure. N'ai-je pas entendu un gémissement i
DOMINIQUE
Dieu ! c'est le pauvre Gini qui est blessé. Il est couvert de sang.
UN MOINE Il faiblit dans mes bras. Je crois qu'il va mourir.
GlNI
L'absolution, mon bon frère Dominique, donnezmoi l'absolution!
DOMINIQUE Pouvez-vous dire le contiteor, mon frère i*
GINI
Je me repens humblement de tous mes péchés devant la sainte majesté de Dieu... Hâtez-vous, mon frère; je me sens défaillir.
DOMINIQUE
Et ego absolve te ab omnibus peccatis tuis in nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, amen.
SAVONAROLE [ouvrant le tabernacle de l'autel)
Cher enfant, recevez aussi le corps sacré de notre Sauveur. Soulevez sa tête, frère Beato. — Ecce corpus Domini nostri Jesu Christi; custodiat animam tuam in vitam œternam, amen. — Gini, vous avez souhaité revêtir l'habit de saint Dominique. Moi, Jérôme Savonarole, prieur du couvent de Saint-Marc, en vertu de mes pouvoirs réguliers, je vous reçois dans notre ordre.
GlNl
Bon frère Jérôme, comme il est doux pour des frères de se retrouver ensemble ! (// meurt.)
Seigneur, reçois cette âme pure et innocente dans ton repos éternel ! Et maintenant, frère Dominique, laissez-moi m'agenouiller devant vous et accordez-moi à mon tour l'absolution. Vous connaissez mes fautes. J'en renouvelle l'aveu devant vous. Je veux être seul responsable de tout le sang versé ici à cause de moi. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes.
DOMINIQUE
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je ne peux retenir mes larmes. Et ego absolvo te ab omnibus peccatis tuis...
HENRI
La porte va céder. Ici, sur l'autel, frère Martin ! Nous abattrons du moins quelques maudits à coups d'arquebuse.
PACOME
Je me souviens qu'il y a sous l'autel un escalier secret qui descend dans les immenses souterrains du couvent. Le frère Jérôme pourrait s'y cacher.
SACROMORE
Le bon pasteur donne sa vie pour son troupeau.
Vous dites vrai, mon frère. Je ne faillirai pas à mon devoir.
SACROMORE
La porte cède. Sauve qui peut! {La foule entre en tumulte.)
HENRI Domine, salvum fac populum tuum ! (// tire.)
LA FOULE
A mort ! A mort ! Où est le faux prophète? le gueux ! le traître ! Tue ! Tue ! {Des soldats s'emparent de Savo7iarole et le ligotent ainsi que Dominique et Beato. La foule s'acha7~ne sur eux.) Attrappe ! Ce soufflet à l'hérétique. Celui-ci encore. Et ce coup de pied dans ses prophéties ! Devine qui t'a frappé, prophète !
UN HOMME Moi, je lui mords les doigts, comme cela.
SAVONAROLE Ah !
L'HOMME Il crie, le lâche !
L'OFFICIER (à Savonarole) Marchez donc ! les seit^neurs vous attendent.
Je marche. Ne maltraitez pas mes frères. Florence, Florence, tout est fini. {On l'emmène.)
Lâchez-moi ! Je renie Savonarole. Je n'ai jamais cru à ses prophéties. Mais lâchez-moi donc! Je ferai tout ce qu'on voudra Je suis le serviteur de la Seigneurie.