‹ Savonarole; drameChapitre 32 sur 35 · I.E MASSIER {entrant · texte numérisé non relu

I.E MASSIER {entrant

Voici les ordres que j'ai à vous communiquer. La Seigneurie, désireuse de rétablir la paix, ordonne à tous les laïcs qui se trouvent présentement au couvent de Saint-Marc, d'en sortir sur l'heure, sous peine d'être déclarés rebelles, traîtres et ennemis de l'État. Elle accorde au frère Jérôme Savonarole douze heures pour quitter le territoire de la République. — J'ai dit.

VALORI La Seigneurie n'a pu porter un pareil décret.

LE MASSIER

Lisez vous-même, seigneur Valori. Je constate votre présence en ce lieu. J'y vois aussi plusieurs

igô

citoyens bien connus. J'en ferai, selon mon office, rapport à la sérénissime Seigneurie, assemblée en ce moment au palais.

VALORI

• L'ordre est régulier et formel.

LE MASSIER

Je me retire. Vous savez ce que vous avez à faire. Considérez que la Seigneurie est déterminée à agir avec rigueur. (// sort.)

SACROMORE

Va-t-en, messager de malheur, corbeau, hibou ! [On heurte violemment la porte.) Écoutez donc comme ils battent la porte, les enragés ! Par bonheur elle est épaisse et soutenue par de solides barres de fer. Qu'allez-vous faire, messieurs?

HENRI

Nous attendrons qu'on vienne nous arracher d'ici.

VALORI Pour moi, j'obéirai. J'ai toujours obéi aux lois et aux magistrats, comme j'ai exigé l'obéissance de

tous lorsque j'étais moi-môme investi d'une magistrature. Je ne veux point ternir mon renom par la révolte contre les autorités légitimes.

SACROMORE

Vous partez?

Je pars. Je vais sur l'heure trouver les plus braves de nos amis et me mettre à leur tête. Puisqu'il m'est interdit de vous aider ici, je vous secourrai au dehors. Je vous aurai bientôt délivrés. Que deux d'entre vous m'accompagnent dans l'autre aile du couvent; de ce côté, sans doute, nous ne sommes pas assiégés, puisqu'il n'y a point de porte. A l'aide d'une corde, on me descendra du haut de la muraille dans la rue. Adieu. Tenez bon. Je serai bientôt de retour.

SACROMORE

Si l'on vous reconnaît, on vous tuera.

VALORI

Allons donc ! nul n'osera me toucher. On sait ce que vaut mon épée. Adieu, frère Jérôme. De la

igS

part des seigneurs il ne peut y avoir qu'un fâcheux malentendu, que je saurai dissiper. Ils sont nos adversaires politiques, mais leur âme est loyale; ils feront leur devoir.

Allez, mon ami. [Valori sort avec deux moines par la petite porte.)

SACROMORE

Il est parti, comme Luca degli Albizzi. Certes, ici, il ne fait pas bon ; mieux vaut être dehors. Les rats, dit-on, quittent le navire en danger.

Parlez mieux du seigneur Valori, frère Sacromore. C'est le plus courageux et le plus loyal des hommes. Son dévouement à notre cause est sans bornes. Pour elle et pour vous, mon frère, il ver sera jusqu'à la dernière goutte de son sang, croyez-en quelqu'un qui connaît bien cette âme admirable, miroir de la noblesse des anges. Si le seigneur Valori nous quitte, c'est que son devoir le lui ordonnue et que le soin de notre défense le

lui conseille. Ne doutons pas qu'il ne vienne en toute hâte à notre secours. {Les deux moines rentrent.)

l'un des moines

Nous avons descendu le seigneur Valori dans kl rue comme il nous l'a ordonné. La rue était déserte. Le noble seigneur s'est éloigné rapidement.

SACROMORE

C'est égal ; il est démoralisant pour une petite garnison de voir son général s'en aller au moment de l'assaut.

HENRI

Vous serez notre général, frère Sacromore.

SACROMORE

Par Saint-Michel, je le veux bien, quoique ma personne monacale soit terriblement mal à l'aise dans cette coquine de cuirasse Jamais je ne me suis senti serré comme cela. Je vais lâcher un peu la boucle en attendant la bataille. Ouf! cela va mieux. Après tout, si le sieur Valori parvient à

dégager le couvent avant qu'on n'en force les portes, je lui pardonnerai volontiers son départ.

HENRI

N'y comptez pas trop, frère Sacromore. Tenez, on applique une échelle contre le vitrail. Il faut absolument que je me procure une arquebuse. Frère Martin, je vous prie, prètez-moi un moment la vôtre. Attention! Domine, salvum fac populum tuum! [Un homme apparaît derrière le vitrail ; Henri tire ; Vhomjne tombe. Cris au dehors.)

SAVONAROLE C'est affreux ! Dieu défend de verser le sang !

SACROMORE Il faut se défendre.

Il faut prier. Dieu tout-puissant, qui régnez dans le ciel et sur la terre, que votre sainte volonté soit faite en ce moment et dans ce lieu de détresse comme dans les siècles des siècles! Considérez pourtant l'angoisse de vos serviteurs. Nous péris-

sons, Seigneur, nous périssons si vous ne venez à notre secours. Pour moi, je vous offre ma vie comme depuis mes premiers vœux je vous l'ai offerte. Mais sauvez ceux qui m'entourent et qui sont en danger ici parce qu'ils ont travaillé avec moi à l'œuvre sainte que vous m'avez imposée. O Dieu miséricordieux et juste, vous êtes fidèle à vos alliances. Vous avez défendu les hébreux contre les adorateurs des idoles et par le secours de votre grâce les chrétiens ont triomphé des païens. Défendez-nous contre la fureur des démons et des hommes. Ou plutôt, seigneur, fortifiez nos cœurs. Remplissez-les de la courageuse résignation des martyrs. Car il importe peu que nos vies soient sauves mais que nos âmes brûlent d'amour pour votre volonté souveraine. Accordez-nous la grâce de mourir pour le salut de Florence, de l'Italie et de l'Église en bénissant votre nom divin, en baisant la croix, en chantant un cantique d'amour et d'ivresse sacrée. Saints Anges, enveloppez nous de vos milices lumineuses! Battez nos fronts de vos ailes de flamme ! Soulevez-nous ! Entraînez-nous ! Emportez-nous dans les transports de l'amour divin.

GIN! {accourant par la petite porté)

Vite, vite, barricadez-vous. Ils ont envahi le couvent. Ils courent sur mes pas. Les voici! Les voici !

HENRI

En avant! Reprenez votre arquebuse, frère Martin. Holà! Ho! {Les assaillants arrivent pat la petite porte; les assiégés, à l' exception de Savonarole, de Reato et de Dominique, s'arment du premier objet venu et se ruent sur eux avec impétuosité.)

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