‹ Savonarole; drameChapitre 6 sur 35 · LE PRIEUR · texte numérisé non relu

LE PRIEUR

Calmez-vous, mon fils. Je reconnais cette exaltation. C'est ainsi que vous me parliez naguère quand vous vous disiez appelé par Dieu à combattre les démons qui asservissent le monde. Vous avez réussi, je l'avoue, au delà de toute espérance. Vous voilà maître de la plus belle cité de l'Italie. Vous y avez instauré le règne du Christ. Je vous admirais de loin. Je priais pour vous. — (Ent7~e le cardinal-légat.)

FRERE SACROMORE {bas) Son Eminence révérendissime, le cardinal -légat!

LE CARDINAL {bas) Silence.

LE PRIEUR [sans voir le légat)

Hélas! depuis quelque temps circulent des bruits sinistres.

Rome est contre vous. Le Pape est irrité de votre audace. Vos ennemis affirment qu'une excommunication est suspendue sur votre tète. Je viens vous avertir. Modérez votre zèle, mon Hls; vous exigez trop des hommes. Méditez la merveilleuse patience de Dieu.

SAVON A ROLE {de même)

Dieu est éternel et ma vie doit bientôt finir. Il faut que je me hâte. Il faut que je brave tous les périls pour accomplir ma tâche. Tout ce que vous m'avez dit, je le savais. Je sais que Rome veut me frapper. Mais Dieu frappera Rome. Elle a prostitué les vases sacrés à l'orgueil, et les sacrements à la simonie. L'autel est devenu la boutique du clergé. — Comme une infâme courtisane, Rome a étalé sa dépravation devant l'univers entier et son souffle empoisonné est monté jusqu'au ciel. L'épée du Seigneur va s'abattre sur elle. L'hérésie déchirera l'Église. Des hordes étrangères entreront dans la Ville-Sainte. Les temples seront transformés en écuries. Et tandis que Rome sera livrée à l'incendie et au pillage, le Pape, humilié, violente par des soudards, implorera en vain l'assistance des

princes chrétiens : les plus fidèles se détourneront de lui avec mépris.

LE LÉGAT

Allez, monsieur le prophète ; Rome vous entend.

SAVON A ROLE Vous m'espionnez?

LE LÉGAT

Légat du Pape, j'écoute un moine ignorant et orgueilleux qui insulte à la majesté du Saint-Siège. — Qui donc êtes-vous, vous qui osez juger vos supérieurs? Vous ne connaissez ni les droits ni les devoirs des grands. Les âmes appelées par la destinée à gouverner les nations, ne sauraient être soumises aux règles de la vie vulgaire, car celles-ci causeraient leur ruine et la ruine de leurs sujets. Ainsi le veut la nécessité, qui est la loi suprême du monde. Il y a deux morales : celle de l'obéissance et celle du commandement. Les vertus d'un prince sont d'ordre politique, militaire et financier. — Sait-il tramer de grands desseins et déjouer les ruses d'autrui, conduire ses armées à la victoire.

assurer enrin à son peuple, la l'orce. la gloire et la richesse, tout le reste est secondaire. Mais ces vérités passent l'entendement des petites gens. Vous êtes du peuple, frère Jérôme; et vous avez une intelligence peuple. Nous n'essayerons point de vous apprendre ce que vous ne comprendriez point : ce serait perdre nos peines. — Inclinez-vous donc devant notre autorité ; i-entrez dans l'obéissance que vous devez au chef de l'Église.

Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Et je me demande avec épouvante ce qu'il reste de Dieu dans l'Eglise romaine! Le Christ a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » — Et les papes ont usurpé dans ce monde le pire de tous les royaumes. Le démon a tenté le Christ; du haut de la montagne de perdition il lui a montré les empires de la terre et lui en a offert la couronne; ce que le Christ a rejeté, les papes l'ont accepté, — leur royaume vient de Satan. — Le Christ n'avait pas une pierre oi!i reposer sa tête; les papes ont des palais peuplés de valets et de courtisanes, des caves pleines d'or, des salles remplies d'orfèvreries

et d'objets d'art. — Le Christ a dit : qui frappe par répée, périra par l'épée ; les papes sont des capitaines sanguinaires dont les armées pillent les villes de l'Italie et massacrent les habitants. Je crie au pape : Comme l'apôtre Pierre, tu as renié le Christ. Repens-toi! Humilie-toi! Dépouille-toi de ta puissance et de tes richesses ! Vends tes biens, donne l'argent aux pauvres et marche à la suite de Jésus. Sinon, prends garde! Le Christ est venu pour jeter dehors les princes de ce monde : princeps hujiis )nu7tdi ejicietur foras !

LE LÉGAT

Propos d'insensé! De même que tu ne comprends pas la hiérarchie de ce monde, de même tu ne peux comprendre le grand événement qui, sous tes yeux voilés, change la face de la terre. Pendant des siècles, la chrétienté a tâtonné dans les ténèbres de la barbarie. Les grands n'étaient que des brutes guerrières, plus puissantes que les autres, bornant leur intelligence à commander un carnage et à défendre un donjon. Mais une lumière nouvelle est née parmi nous. [Les livres merveilleux d'Athènes et de Rome, sortis des caveaux où ils

dormaient dans la poussière, s'entr'ouvrent à nos yeux éblouis. Ils nous apportent la science et la beauté. Sous leurs rayons divins, la vieille humanité s'est mise à fermenter comme la terre au soleil du printemps ; la fleur de l'antique noblesse grecque et latine jaillit de nouveau de l'humble terreau humain. Renaissance splendide ! Les hommes qu'elle illumine de sa grâce se dressent au-dessus des autres hommes comme l'humanité commune s'élève au-dessus des animaux. Toutes les forces de la vie convergent vers eux et travaillent à leur croissance. Le Saint-Siège pouvait-il se désintéresser de ce mouvement grandiose? Puisque une race supérieure se forme au-dessus de l'humanité vulgaire, Rome en veut être la capitale, l'Église en veut être la mère, le pape en veut être le chef. — Tel est l'esprit qui règne dans le Sacré- Collège composé des princes les plus éclairés de l'Italie; il animera les papes futurs plus encore, peut-être, que notre Saint-Père Alexandre ; il brille déjà d'un éclat singulier sur le front de l'illustre César Borgia, debout sur les marches du trône pontifical. C'est cet esprit que ton impudence et ton ignorance tentent ridiculement de combattre. — Tombe à genoux, moine insensé, et demande pardon à la

Sainte- Providence dont tu méconnais les sublimes décrets !

C'est devant toi seul que je m'agenouille, ô mon Dieu, ô divin Jésus, roi des pauvres, secours des misérables, consolation des affligés. Toi qui es né dans une caverne, qui as vagi sur la paille d'une étable, qui as été persécuté par les princes et les prêtres, qui es mort, brisé et sanglant, crucifié entre deux voleurs. Tu n'as édifié ni des palais, ni des arcs de triomphe; tes mains sacrées n'ont pas sculpté des Apollon de marbre ou peint sur la toile des Vénus voluptueuses ; elles ont soigné les lépreux et les paralytiques, guéri les aveugles, donné du pain aux affamés, puis, elles se sont jointes vers le ciel pour implorer le Père céleste. — Légat du Pape, voilà ce dont Rome a perdu le souvenir; voilà ce que je lui rappelle du haut de la sainte chaire de vérité.

LE LÉGAT

Un dernier mot. Quand le hasard te porta dans cette ville à une élévation singulière, le Saint-

Père observa avec attention les événements, qui auraient pu, sous une direction sage, apporter une aide merveilleuse à la politique pontificale. On t'a otîert la pourpre cardinalice. Tu n'as rien compris. Tu n'as pas su servir l'Eglise. — Rentre donc dans l'ombre d'où tu n'aurais jamais du sortir. — Rome va t'écraser sous son talon.

Rome !... Cette nuit même, une vision terrible a épouvanté mes yeux. — J'ai vu Jérusalem. — Audessus de la ville de Jésus-Christ, dans le ciel s'élevait une croi.Y dor, lumineuse comme le soleil, qui rayonnait délicieusement sur le monde. Et la voi.x d'un ange criait : Voici la croix de l'amour de Dieu. — Puis, le spectacle a changé. J'ai vu Rome, la ville de l'Église et des papes. Au-dessus d'elle, dans un ciel d'orage, apparaissait, la tête en bas, une croix noire. La voix de l'ange, de nouveau, se tit entendre ; elle criait : Voici la croix de la colère de Dieu! Aussitôt, l'orage éclata. Delà nuée sulfureuse, tombèrent sur Rome et sur toute la chrétienté, des traits enflammés, des glaives, des piques, une grêle, horrible; puis, une pluie rouge.

une averse de sang. Voilà les visions que Dieu m'envoie afin que je crie à l'Eglise : Fais pénitence! Fuis la colère épouvantable du Seigneur!

LE LEGAT

Hérétique! Fléau de l'Enfer! tu es le démon de Florence. Depuis que cette ville a absorbé le poison de tes doctrines, elle est déchirée par les factions, ravagée par les passions sataniques, diaboliquement révoltée contre ses princes et contre le Vicaire du Christ. — Ecoute ce bruit odieux, ce tumulte dans ton église. C'est encore quelque scandale suscité par ta parole impie ! (Cris et tumulte.)

. UN BOURGEOIS (entrant) Par ici ! Le frère est dans la sacristie.

DEUXIÈME BOURGEOIS Avancez! Amenez l'assassin!

r^LUSiEURS VOIX (au dehors) Eh! Eh!

UNE AUTRE VOIX (au dehors)

Ne poussez donc pas si Ibrl! {Deux estaffiers poussent Tornabuuiii, entouré de bouj^geois et d'enfants.)

SAVON ARO LE Qu'est-il arrivé?

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