BERTHE, LA MARQUISE
Les deux femmes sont assises, U marquise brodsat, Berthe lisanW
BBRTHBj lisant.
m La oDiipa do mes jours s^est brisée encor pleine... »
On entend un coup de fusil au dehors.
LÀ MARQUISE
Ah ! bon Dieu 1 qu'est cela ?
* BERTHE
Grand' mèrsi c'est Léon qui chasse dans le parc.
i72 UN COUSIN DE PASSAGE
LA MARQUISE
Ces pauvres lapins ! Léon lear fait une rade guerre.
BERTHE
Grand'mère, c'est un lièvre, et non un lapin, que Dominante et Randonneau viennent de lancer I II paraît même que Léon a manqué le lièvre, puisque la voix des chiens s'éloigne vivement ; il est probable que le lièvre va gagner les landes, puis passer près d'ici, et enfin revenir au gîte.
LA MARQUISE
Ta I ta! ta ! petite 1 lii as raison. Et je vois avec plaisir que tu commences à connaître la chasse ; ton pauvre père eût été ûer de ta science.
BBRTHE.
Ma science... c'est à Léon que je la dois.
LA MARQUISE
Nous lui devons bien autre chose encore, à Léon ! — Viens te rasseoir près de moi, fillette. (Berthe se rassied près delà marquise.) Berthc, aimcs-tu Léou ? Répouds-moi franchement.
BERTHE
Si j'aime Léonl Mais, grand'mère, c'est presque me demander si je t'aime ! — Crois-tu que j'aie oublié tout ce que Léon a fait pour nous ?
LA MARQUISE
Il est certain que Léon s'est conduit admirablement. Il n'avait que vingt-deux ans, et il était sorti de l'Ecole polytechnique avec le n® 3; dans dix ans, il eût été colonel, général peut-êlre I Eh bien ! pour nous, Berthe, Léon a sacrifié ce brillant avenir ; à la mort de ton père, au milieu de mille embarras de fortune, que serions-nous devenues? — Léon s'est fait pour nous homme d'affaires, fermier,
avocat, agronome ; grâce à lui, notre fortune est sauvée, mais sa carrière est perdue...
fiERTHE.
Et tu demandes si je l'aime!
LA MARQUISE
La ! la f la ! ne te fâche pas, ma mignonne ! Je conviens que tu aimes Léon, et cependant quand je te parle de l'épouser...
BERTHE
Epouser Léon ! Est-ce qu'on épouse son frère? Mais vous savez bien, bonne maman, que je suis une romanesque ! Vous savez bien que je veux faire un mariage de sentiment, un mariage de poésie... Ne riez pas!
LA MARQUISE
Laisse donc avec ta poésie ! — Parce que tu as lu les Méditations, et composé quelques romances, musique et paroles, tu te crois poète I Kt tu voudrais épouser un poète, peut-être? Fi donc. Mademoiselle! — J'en conviens avec toi, Léon est un chasseur, tout simplement ; il a même le tort de dédaigner la poésie...
BERTHE
Et c'est un tort très grave I Hier, par exemple, je lui ai lu le Voète mourant, de Lamartine... Léon s'est endormi à la dixième strophe l
C'est très mal, mais ce n'est pas un crime.
BERTHE
Aussi la punition ne sera pas bien cruelle.
LA MARQUISE
C'en est une que de ne pas l'épouser, chère mignonne.
BERTHB.
Oh ! la grand'mère flatteuse !
LÀ MARQUISE, attirant Berthe vers elle.
Voyons, ma petite Berthe ! tu sais si je t'aime 1 Mais plus je t'aime, plus ton avenir m'inquiète. Après moi, qui te protégerait? Personne. Léon est trop jeune pour remplir décemment ce rôle de tuteur quand la grand'mère ne serait plus là ! Ce qu'il y a donc de plus simple et de plus sage pour toi, c'est d'être sa femme.
BERTHE
Mais, grand'mère, qui te dit que Léon pense à m'épouser? Il me regarde encore comme une enfant, j'en suis sûre.
LA. MARQUISE
On ne sait pas ! on ne sait pas ! il faudra que petit à petit je le fasse un peu causer à ce sujet...
BERTHE
Sérieusement, grand'mère, je te supplie de renonoer à cette idée.
Oh! oh ! quelle gravité, Mademoiselle! Et pourquoi ce ton solennel ?
BERTHE
Écoule, grand'mère... c'est ta faute, tu m'y as forcée ! Mais puisque tu parles de mariage, tu sais bien que depuis cinq ans...
LA MARQUISE
Tais-toi, Berthe! je t'ai dit qu'il ne fallait plus jamais me parler de cotte folie.
BERTHE
Mais, grand'mère...
LA MARQUISE
Assez, Mademoiselle ! je vous en supplie.
BERTHE, revenant s^asseoir.
Ta es fâchée contre moi, grand'mère?
LA MARQUISE
Oni.
BERTHE
Grand'mère! grand'mère! pardonne-moi; ne boude pas la petite Berihe; tu sais bien que je t'aime I Regarde-moi de ton bon regard, je l'en prie, grand'mère ! Je le promets d'être sage ; je ne le ferai plus, bonne maman !
LA MARQUISE, lui prenant la tète et la caressant.
Venez donc, petite folle I on vous pardonne. Mais laissemoi ajouter une chose : Tu aimes la poésie, dis-tu? Eh bien! la poésie n'est pas où tu penses ; elle n'est pas sur les lèvres mielleuses^ aux paroles dorées ; elle est dans le cœur, dans quelque brave cœur dévoué et fidèle où tu ne la cherches pas.
On entend un coup de feu.
BERTHE, allant à la fenêtre.
Touché ! cette fois, foudroyé !
LÉON, au dehors*
Tout beaa! tout beau! Dominante! Piandonneau f tout beau! — Antoine! tiçns, mon garçon, porte cette bêle à la cuisine*