BERTHE, LA MARQUISE, LÉON
LÉON, après avoir déposé son carnier et son fusil dans un coin. Bonjour, ma tante. (ll embrasse la marquise.) BonjOUF,
Berthe; tu vas bien, petite?
BERTHE
Très bien, mon cousin.
LÉON, s'asseyant.
Maintenant, chère tante, occupons-nous des affaires sérieuses : d'abord, j'ai renouvelé le bail de Mâchefer.
BERTHE, qui a repris son livre*
La coupe de mes jours s'est brisée eucor pleine... Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque baleine.
Hein ! quel est ce bruit-là?
BERTHE
Des vers ! Ça rime, n'est-ce pas ? C'est agaçant?
LÉON
Voyons, Berthe, laisse-nous causer des choses importantes, et ne nous dis pas de ces sornettes ! Le bail Mâchefer...
BERTHE
Tu appelles sornettes des vers de Lamartine, d'un grand poète !
LÉON
Grand poète, si tu veux, mais mauvais agriculteur !
BERTHE
Tu détestes donc bien les vers?...
LÉON
De tout mon cœur.
BERTHB.
Et pourquoi?
LÉON
D*abord parce que tu les aimes trop! Et ensuite...
Ensuite?...
LÉON
Parce que j'en ai fait autrefois. C'était à l'École préparatoire de la Flèche. Nous avions un adjudant sévère en diable I Je m'avisai de faire contre lui une espèce de chanson; ma petite satire eut du succès ; mais je fus mis au donjon pour huit jours, au mois de janvier : dix degrés au-dessous de zéro ! Ce jour-là, je renonçai à la poésie.
BERTHE
C'est que ta vocation n'était pas bien ardente.
LÉON
Oh ! oh ! la vocation... c'est un grand mot. Après tout, il n'est pas difficile de faire des vers, et si je m'en mêlais encore...
BERTHE
Je voudrais bien voir cela, par exemple!
LÉON
Quant au bail Mâchefer...
BERTHE
Je suis fâchée contre toi, Léon : tu as dit que tu n'aimais pas les vers, parce que je les aimais trop...
i78 UN COUSIN DE PASSAGE
LÉON
Oai, j'ai mon idée.
BEBTHE.
Pourquoi me faire ce reproche? Une jeune fille peut aimer la peinture, la sculpture, la musique, la danse... Pourquoi n*aimerait-elle pas la poésie? C'est si joli, les jolis vers !
LÉON
C'est égal, j'ai mon idée.
ljl marquise.
Allons, mes enfants, ne vous brouillez pas ; il n'y a pas lieu. Toi, Berthe, tu es moins poète que tu ne le crois, et toi, Léon, tu Tes peut-être plus que tu ne le penses.
LÉON
Ah ! bonne tante ! vous êtes l'ange de la réconciliation. Eh bien! puisque nous voilà d'accord, revenons au bail Mâchefer.
Midi sonne â la pendale.
BERTHE
Midi! déjà! Le facteur devrait être arrivé.
LÉON
C'est étonnant : l'arrivée de ce vieux bonhomme te met toujours en l'air dès que midi sonne, tu commences à sautiller sur tes pieds.
BERTHE, frappant les carreaux dn bont des doigts.
Il n'arrivera donc pas?... Si I le voilà!
Elle descend rapidement les marches du perron. LÉON.
Décidément, ma tante, nous ne pourrons pas parler du bail Mâchefer...
BERTHE, revenant.
Une lettre! une lettre pour toi, grand'mère ! de Madrid...
(Avec intention.) Do moa COUSiU LudoViC !
LA MARQUISE, à part.
De Ludovic... Ahl enQn! mon Dieu! faites que mes prévisions se réalisent 1
BERTHE
Lisez, lisez, grand'mère !
LÉON
Qu'est-ce que c*est que ça, le cousin Ludovic ?
BERTHE
On te le dira.
LA MARQUISE, lisant.
c Ma chère cousine, un projet d'emprunt m'appelle à Paris...»
LÉON
Un projet d'emprunt? C'est donc...
LA MARQUISE
Mon cousin Ludovic est secrétaire d'une société de crédit fondée en Espagne par des capitalistes français.
BERTHE
Après, grand'mèrel
LA MARQUISE
t En me rendant à Paris, j'aurai l'honneur de vous demander quelques heures d'hospitalité ; ma mère m'écrit de ne pas manquer à ce devoir, qui sera un bonheur pour moi... »
LÉON
Très gracieux pour un financier l
BERTHE
Mais tais-toi donc!
LA MARQUISE
c J'arriverai le lundi 21 octobre, à la gare de Ghistelie.
d80 UN COUSIN DE PASSAGE
par le convoi d*une heure. Ayez Tobligeanee de m*envoyer vos chevaux. Daignez agréer, ainsi que ma cousine Berthe... »
BERTHE, sonnant, un domestiqae entre.
Antoine ! vile ! les chevaux à la voilure ! Partez à Tinstanl, afin d*êtreà la gare avant une heure; vous demanderez parmi les voyageurs M. le vicomte de Béon. (Le domestique snnciine et sort.) Graud'mèro, il arrive 1 Qui avait raison, toi ou moi, grand'mère?
LA MARQUISE, bas.
Toi. — (Haut.) Vous savez, mes enfants, que je suis encore un peu coquette : je ne veux pas recevoir dans ce négligé notre élégant cousin; viens avec moi, Berthe. (a part.) J'ai à te parler.
LÉON, seul.
C'est étrange... cet air de mystère, cette agitation de Berthe, cette lettre, ce Ludovic... Allons! voilà encore de mes folies ! est-il vraisemblable que ce cousin, dont on ne parlait jamais, tombeexprès du ciel pour épouser Berthe?... Non! non! Berthe a déjà refusé de brillants partis, et ce n'est pas un parent inconnu, presque un étranger...