SCÈNE VI
LUDOVIC, seul.
n pose sur un meuble son pardessus et son sao de yoyage, et parcourt d'abord du regard tout le salon, puis il se promène de meuble en meuble, en désignant cha({ue objet du bout de sa canne.
Tapisserie., • fanée! Rideaux... usés! Pendule... ni antique ni moderne ! Fauteuils... vieux et délustrés 1 — C'est comme l'équipage qui est venu me chercher à la gare : chevaux de labour qu'on attèle à l'occasion ! valet de ferme servant de cocher, calèche de famille où l'on tient huit ou dix! — Examinons un peu l'extérieur, (ii s'approche de la fenêtre.) Le parc... très négligé! La futaie... rétrécie! Jusque sous les fenêtres, du seigle et des betteraves... presque pas de fleurs I Rien pour l'agrément. C'est bien cela I Fortune qui s'éteint, l'huile manque. Or çà, réfléchissons un peu... conseillons-nous... soyons mon propre Théramène... Ma mère m'a vivement engagé à passer ici quelques jours; c'est bien, mais prenons garde! Il y a cinq ans, je me laissai séduire à la gentillesse de ma petite cousine ; elle Ta oublié sans doute, mais elle peut s'en souvenir ! Dans ce dernier cas, le péril commence : évidemment, Berthe n'est pas riche, cinq ou six mille francs de rente, tout au plus. Je
m'informai, il y a cinq ans, et j'appris que le dernier mar* quis de Ghistelle, son père, avait dissipé sa fortune, que la terre était criblée d'hypothèques, etc., etc. ; je partis donc et je me gardai bien de revenir. — Cinq mille francs de rente... la belle aubaine! De mon côté, je n'ai rien : trois mille francs d'appointements I Oh! l'affreuse vie que la mienne! J'ai un joli nom, une jolie figure, de jolies manières; il ne me manque qu'une jolie fortune. Mais le diable s*en mêle sans doute : dès que je fais la cour à une jeune fille, si elle m'écoute, je suis sûr d'avance qu'elle n'a pas le sou. Partout où je mets la main, tout croule; depuis le collège, je traîne tour à tour la savate littéraire et la savate industrielln, morbleu ! — Et cependant, je le sens là, je suis fait pour être riche, je suis de ceux qui ont le droit à Topulence ! Oh 1 le luxe, l'élégance, la grande vie, un château à la campagne, un hôtel à Paris! voilà le vrai rêve! — Mais être marié et végéter dans un coin obscur, couper en quatre le liard conjugal... Quelle folie et quelle honte ! jamais 1 Tant qu'on est libre, l'espoir reste, du moins. — C'est dit : si par hasard la petite cousine se souvient, je couperai jusqu'à la racine cette folle fleur, je ferai semblant d'avoir moimôme tout oublié ; le moyen est excellent, et je l*ai employé plus d'une fois. — C'est peut-être un peu cruel, mais c'est indispensable. — Oh! tristesse de la misère! sombre ennui de ne pouvoir aimer ! calculs incessants ! âpres désirs toujours inasouvis! voilà ma destinée. Eh bien! je serai cruel, puisqu'il le faut. A siècle d'or âme de fer 1