‹ Saynètes et monologues (volume 2)Chapitre 50 sur 77 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

LA MARQUISE, LÉON

LA MARQUISE

Eh bien! mon pauvre Léon!

LÉON

Oh! ma tante, je suis désolé 1 Je ne comprends rien à ce M. Ludovic, à son caractère, à ses mystères, à ses allures. Tout ce que je sais, c'est qu'il me déplatt, et beaucoup.

LA MABQUISE, s'assayant.

Et à moi donc!

LlâON.

Ce revirement subit est inexplicable pour moi. Quel est donc le secret de cet homme? Ce n'est pas la question de fortune qui Ta décidé, puisqu'il croyait Berthe plus riche qu'elle n'est; ce n'est pas un remords, un regret soudain... Et cependant, cet homme est un fourbe et un hypocrite, j'en suis sûri

LA MARQUISE

Je suis de ton avis. Et notre pauvre Berthe! je crains bien qu'elle ne soit retombée sous le charme.

LÉON

Vous croyez^ ma tante?

LA MARQUISE

Hélas!

Quoi ! VOUS croyez que Berthe épouserait maintenant ce Ludovic?

LA MARQUISE

Dame! je le crois.

LÉON

Vous dites cela avec bien du calme, ma tante !

LA MARQUISE

Après tout, ce ne sera pas ma faute; ce serait plutôt la tienne.

â02 UN COUSIN DE PASSAGE

LIÊOK.

Comment I ma faute, à moi?

LA MARQUISE

Sans doute.

LÉON

Ma tante, je vous en prie, expliquez-vous.

LA MARQUISE

Tu le veux?

LÉON

Je vous en supplie.

LA MARQUISE

Eh bienl... j'avais fait un joli rêve autrefois, oh! oui, un joli rêve : marier ma petite Berlhe à mon cher Léon ! vieillir entre mes deux enfants! — Ce n'était qu'un rêve ; tu n'aimes pas Berthe, d'amour s'entend 1

LÉON

Ma tante...

LA MARQUISE

Je ne te le reproche pas. Seulement, puisque nous en causons, je le regrette, aujourd'hui surtout.

LÉON

Ma tante, vous m'embarrassez à un point...

LA MARQUISE

Pourquoi donc? Tu n'aimes pas ta cousine, ce n'est pas un crime.

LÉON

Ma tante, ce que vous dites est si extraordinaire...

>^v LA MARQUISE.

Extraordinaire... C'esltoi qui es extraordinaire ! —Voyop^

mon cher ami, ta sais que les vieilles femmes sont un pea curieuses, laisse-moi te faire une question : de mon temps, les cousins aimaient toujours leurs cousines; c'était de tradition. A dix-huit ans, j'avais une vingtaine de cousins... Eh bien! tous, successivement ou ensemble, eurent pour moi an joli petit sentiment ; c'était tout simple, tout naturel, et le contraire eût étonné le monde. — Il paraît que vous avez changé tout cela : les révolutions sans doute! — Je voudrais pourtant bien savoir par quelle suite de jraisonnements tu t'es dispensé d'aimer ta cousine. Tu es jeune, bon, tendre, intelligent, et tu n'as jamais songé à épouser Berthe. Mais, monsieur, ceci est grave! Comment n'aimezvous pas votre cousine? De quel droit n'aimez-vous pas votre cousine? Répondez.

LÉON

Mon Dieu, ma tante... vous avez peut-être raison. Cependant, voyons... vous ne me connaissez donc pas? vous ne m'avez donc jamais regardé?... Épouser Berthe, moil... moi, un hobereau, un chasseur, un campagnard, une espèce de sauvage ! De plus, un garçon assez laid I — Et elle, la beauté, la grâce, la délicatesse même, le charme vivant! Et que de qualités! —Instruite et spirituelle comme un ange! Le soir, quand elle cause avec vous, je l'écoute... Une vraie musique ! — Et bonne ! J'ai vu des vieillards soignés par elle, des mères dont elle avait guéri les enfants, baiser sa main et le bas de sa robe comme à une sainte! — Et jolie! — Le dimanche, à l'église, je la regarde... Elle est agenouillée, grave et modeste; ses longs cils font de l'ombre sur ses joues; derrière elle, il y a une fenêtre par où le soleil entre à torrents, et elle ressemble à une des vierges des vitraux; elle est admirable ainsi, admirable, je vous jure! Et moi, j'aurais songé, je songerais... Ah! bien, oui! on m'en donnera des femmes comme celle-là!

LA MARQUISE

Très bien! je comprends ; tu n'aimes pas Berthe, parce

qu'elle est instruite, bonne, spirituelle et jolie. De façon que si elle avait quelques qualités de plus, tu la détesterais tout à fait?

LÉON

Ma tante... c'est me mettre à la torture, en vérité 1

LA MARQUISE

Tant y a que, par ta faute, Berthe épousera ce Ludovic.

Comment? Par ma faute !...

LA MARQUISE

Mais dame! Du moins le Ludovic est dans la tradition; il a aimé sa cousine, ou il a fait semblant; c'est déjà quelque chose. Elle l'épousera, et elle sera malheureuse : tu auras fait le malheur de ta cousine I

LÉON

Mais, ma tante, vous êtes cruelle aujourd'hui...

LA MARQUISE

Je conviens, d'ailleurs, qu'on n'est pas libre d'aimer ou de ne pas aimer. Tu n'aimes pas Berthe, très bien 1 II ne te reste plus qu'une chose à faire : rappelle Ludovic toimême; — le voilà dans le parc; — va le trouver et dis-lui : Monsieur, ayez l'obligeance de rentrer pour épouser ma cousine!

LÉON

Ma tante, vous vous moquez de moi... C'est égal, je vous aime bien!

LA MARQUISE

Tu m'aimes, moi, je le sais; mais tu n'aimes pas Berthe; voilà la vérité.

LÉON

La vérité.** £h bien! je vais vous la dire. — Mais, au

moins, Berthe n'en saara rien, n'est-ce pas? — > Eh bien, eh bien, oui, j'aime Berthe 1

Ah! enfin!

LÉON

Oui, j'aime Berthe, je l'aime d'amoar, il y a longtemps que je l'aime, depuis un jour... Mais je ne saurais pas bien vous expliquer celai Enfin, j'aime Berthe) que voulez-vous? Ce n'est pas ma faute.

LA MARQUISE

Oh! viens sur mon cœur, mon cher Léon, mon fils! Oh! je le savais bien que tu aimais ma fille : mon cœur ne s'y trompait pas. Je suis heureuse, Léon !

LÉON

Et Ludovic, ma tante f

LA MARQUISE

Ludovic... tu as raison : voilà l'ennemi! Mais nous en viendrons à bout, sois tranquille!

LÉON

Mais puisque Berthe l'aime 1

LÀ MARQUISE

Elle l'aime... Non ! Elle croit l'aimer. Et pourquoi? Pour quelques misérables vers qu'il a eu l'esprit de faire pour elle autrefois. Ce n'est pas pour autre chose, va 1 Oh ! si nous pouvions lui arracher du cœur cette illusion, cette chimère! Si seulement tu étais un peu poète! Mais non! tu détestes les vers, tu ne sais pas en faire.

LÉON

Mais si! mais si! ma tante! Pour épouser Berthe, je ferais un poème épique!

vttté IS

LÀ MARQUISE

Ce serait un peu long, et Bertbe aurait le temps de faire bien des bonnets pour sainte Catherine. Si tu pouvais seulement faire une ode, une élégie, un sonnet, n'importe quoi; on pourrait essayer.

LÉON

Nous essaierons, ma tante, et je prouverai à Bertbe qu'un cbasseur de renards peut avoir autant d'esfirit et plus d'âme que ce lauréat de Perpignan.

LA MARQUISE

Tu te flattes, mon pauvre Léon ! Tu n'as pas l'habitude de faire des vers.

LÉON

Mais je vous assure, ma tante, que je m'en tirerai tout comme un autre. Je vous ai raconté, ce matin, l'histoire de ma chanson à l'école de la Flèche !

LA MARQUISE

Oui, mais une petite satire ou des vers d'amour, c'est bien différent.

LÉON

Des vers d'amour... mais j'en ai fait aussi, des vers d'amour I

LA MARQUISE

Comment) monsieur!

LÉON

Écoutez, ma tante; mais vous il'en direi rien à Berthe! Je vais vous raconter la chose. Cette fois, c'était à TÉcole polytechnique : je sortais tous les mercredis, et j'allais voir un ancien colonel, qui habitait une maison de campagne à Meudon. Le colonel avait une nièce, une Suédoise, jeune encore, blonde, blanche et rose. Je ne sais comment il se fit

qae, sans la moindre intention mauvaise, j'écrivis une cinquantaine de vers en Thonneurde la belle Suédoise; je ne sais pas non plus comment il se fit que je les lui glissai dans la main, sans m'apercevoir que Fonde n'était pas làl Le mercredi suivant j'allai à Meudon, sans penser à mal. Avant le dîner, le colonel me proposa une promenade dans son parc. Je le suivis. Arrivé près d'une pièce d'eau, au fond : Si nous prenions un bain? me dit le colonel. — Y songez-vous? lui répondis-je, au mois (Je novembre! — Conscrit! me ditil en ricanant, les troupiers de mon temps n'y regardaient pas de si près. A l'eau, mon garçon!... Et le colonel commença à se déshabiller. Piqué d'amour-propre, je l'imitai. Quand nous nous trouvâmes dans le costume favorable : A toi l'honneur! me dit le colonel. Je ne me le fis pas répéter, et je sautai dans le petit lac. Le colonel était resté sur la rive, et j'entendis son éclat de rire : Mon garçon, me dit-il, j'espère que le bain te rafraîchira la cervelle, et que tu iras faire un tour dans mon étang, avant de faire des vers pour ma nièce. — Vous voyez bien, ma tante, que mes vers n'étaient pas si mauvais, puisque le colonel jugea ce bain de glace indispensable.

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