BUTINE
J'entends du bruit I
Elle aperçoit Btéphaa, poaiM on cri et laiue tomber )m fleurs ç[a'elle tenait dans les bras.
STÉPHAN
Veux-tu mon bras, Bettine... à cause de la nuit? Oh I ne te sauve pas, et, si je t'épouvante, Vois, je m'éloignerai 1 ne t'en va pas, méchante, Je resterai bien loin de toi... mais qu'à genoux Je puisse contempler tes regards longs et doux Gomme on fait en priant aux pieds de nos madones!
Tout en tremblant, Bettine s'est rapprochée.
J'ai suivi ia sentier des frêles anémones
Â.ujourd'hui : je pensais t'y voir, mais vainement!
Tu n'as point de pitié! J'ai couru follement.
Tout le jour, en pleurant, en suppliant les arbres,
Le front brûlant, les mains froides comme les marbres...
Je t'attendais, vois-tu 1 je suis resté longtemps
Ecoutant, sans bouger, les soupirs du printemps :
Un arbre avait fléchi se courbant jusqu'à terre
Plein d'admiration pour une primevère !
Un long bourdonnement montait dans les rameaux ;]
L'herbe tissait des fils ; sur les troncs les plus beaux
Le lierre déroulait ses vrilles amoureuses...
Et j'étais seul, tout seul, dans les forêts ombreuses !
Tout s'éveillait, vivait, chantait autour de moi
Dont l'unique pensée était toi, toujours toi,
Oui| toi que je plaignais ! toi qui ne sais pas même
Ce que le cœur éprouve en comprenant qu'il aime 1 Àb, Bettine!... C'est comme un mystère d'abord : On a peur ; on se dit qu'on va quitter le bord Pour le flot incertain qui souvent est la tombe ; On se ferme le cœur ; on raisonne ; on succombe ! Alors on pleure, on sou£fre, et cependant pour rien On ne voudrait changer de sort... Quel autre bien Nous donnerait ainsi des rayons dans notre ombre Et nous bercerait l'àme en des rêves sans nombre ? Puis il est des moments où, les yeux dans les yeux. Il semble que l'on voit l'éternité des cieux 1 On contemple le jour dont la lumière enivre Et seulement alors, Bettine, on se sent vivre I... L'âme n'a plus d'effroi, car l'amour est puissant ; De sombre l'univers devient resplendissant, La nature est plus belle et le ciel est sans voiles, Le bonheur fait éclore un monde entier d'étoiles I
BETTINE
Si tu ne peux me voir sans me parler d'amour. Ne m'attends plus jamais à l'heure du retour... Non! je veux rester libre et ne veux pas entendre L'aveu qui me paraît si trompeur et si tendre 1
STÉPHÀN.
Donc tu juges ainsi ? Dans la vallée on voit Un chemin effondré, dangereux, et Ton doit Conclure qu'il est bon de n'aller pas sans doute Par cet alfreux ravin, que d'ailleurs toute route Est pénible et qu'il faut rester à la maison : Point d'affaires ! point de parents ! point de saison ! Les muguets ont beau faire, agiter leurs sonnettes, Que nous font les parfums des pâles violettes, Les vertes frondaisons ! Sous les bois chevelus Sont des fossés fangeux : oh ! mais ne sortons plus. Le précipice est là : puis, le printemps en fête Pour mieux nous attirer, va nous tourner la tète!
BBTTIIIB.
Gai, ta peux te moquer, mais, moi, dans mon chemin Je marche hardiment sans chercher une main Qai vienne soutenir mes pas lents et timides ; Je trouve le bonheur en des jours plus limpides. Va, Tamour le plus doux n'est jamais qu'un lien... Adieu.
STÉPHÀlf.
Cette sagesse à ton âge sied bien !...
Mais non l c'est impossible, enfant ! c'est un blasphème I Regarde la nature où tout vit, où tout aime !... La foi ne s'acquiert pasi... Prouver que l'arbre noir Devient riant et vert au printemps, que l'espoir Ne nous quitte jamais; prouver que l'oiseau chante, Et que la neige fond, et que mai nous enchante. Et que l'aube d'opale épanouit la fleur, C'est folie!... Ah, dis moi, connais-tu bien ton cœur! Ne le trompes-tu pas avec ta défiance ?
Comment peut-il juger, lui, dans son ignorance. L'amour à qui tu dis un étemel adieu?...
Il faut croire à l'amour comme l'on croit à Dieul
BETTINE
J'ai vu naître et mourir de si belles tendresses, Des amours infinis, d'ineffables ivresses.
Au temps où je pensais qu'on pouvait partager Sa joie et sa douleur! j'en ai vu le danger...
STÉPHAN
Le danger d'être aimée et d'aimer!... Ah! Bettlne, Ce discours ne sied pas à ta voix argentine.
Si l'avril le voulait, ton beau raisonnement Serait vite emporté sur les ailes du ventl... Si quelque feu follet s'éveillait sous les mousses Comme tu saisirais ce bras que tu repousses ! Ne dis pas non... hélas!... les choses sont ainsi.
%M STMPIOlflB D'AVRIL
Et je n'espère plus qu'en elles aujourd'hui. Reste donc seule, va! confiante et tranquille ; Je ne forme qu'un vœu; vois la nuit qui profile Sur le miroir des eaux les ombres des grands bois ! Les oiseaux se sont tus ; au loin, pas une voix Qui trouble ma prière au Dieu qui nous écoute : Que les astres brillants illuminent ta route ; Rentre libre et joyeuse; et même, sur ton seuil, Puisses-tu, pauvre enfant, oublier tout le deuil Dont tu remplis mon Àme ! Oui, pour toi je désire L'oubli de ma douleur I... va, garde ton sourire I Calme éternellement n'aime pas ici-bas 1...
C'est mieux ainsi. Ya-t'en, et ne te souviens pas !
BETTINE
Pourquoi donc me parier avec tant de tristesse?
Moi, triste ? Quand avril sourit à ma jeunesse?
Non, tu peux me quitter, jeune fille, à présent.
Il fait sombre ; aux brins d'herbe, on voit le ver luisant ;
La nuit te soit propice et le ciel te pardonne
Tes blasphèmes d'enfant ! Moi je te fais l'aumône
Et de beaucoup d'amour et d'un peu de pitié !...
Pauvre Bottine 1 adieu... ma première amitié !
n t'enfatt.
BETTINE, seale.
Sa première amitié, — la méchante parole !
Bah ! Stéphan est déjà consolé. Je suis folle.
Je n'y veux plus penser... S'il m'oubliait aussi!
El s'il ne venait plus le soir m'attendre ici?
Comme sa main tremblait... ses yeux avaient des larmes.
Je n'ai jamais trouvé dans sa voix tant de charmes...
Il était à genoux tout d'abord... Pauvre ami !
Et comme s'il priait, se penchait à. demi 1...
Mais vraiment Ton eût dit les plaintives querelles
BTHPH0N1B D'AVRIL tU
Qae pour tromperie temps se font les toarterellesl... Qael silence à cette heure, et comme il se fait tard 1 Oh, je n'oserai pas jeter an seul regard Vers l'étang qui scintille après celte clairière, Les rochers y sont noirs, tout tapissés de lierre : Je marcherai bien vite en suivant les sentiers Où Ton frôle en passant la fleur des églantiers... < Si quelque feu follet s'éveillait sous les mousses » Comme tu saisirais ce bras que tu repousses, > M'a-t-il dit; si l'avril entendait ton serment, » Comme il l'emporterait sur les ailes du vent ! » Je frissonne... mais nonl c'est la brise embaumée Qui caresse mon front !
Tout en ramassant quelqnes-anes de ses fleon, alto jatte das regards inquiets antonr d'elle. Elle s'éloigne. Peu après, Stéphan reparait.
STÉPHAN
Cette nuit parfumée A répandu dans Tair comme des mots d'espoir I Pourtant elle est partie, et sans dire : au revoir I... La foi, c'est Tabandon, c'est l'àme qui repose. Comment peux-tu garder, Bottine, un cœur morose Avec des yeux si purs, un regard enchanteur, Une divine voix qui trompe ma douleur?
A quoi servent tes nids avec leurs plumes blanches? Tes soupirs, tes frissons et tes feuilles aux branches? A quoi sert ta fanfare éclatante, 6 printemps ! Si tu ne la retiens dans ces bois palpitants? Faut-il désespérer 1... Chère petite mousse, Tes fils sont plus soyeux, tu me parais plus douce, Est-ce son pied léger qui t'a rendue ainsi? Rosée, épands des pleurs pour la fléchir aussi ! Hélas ! rendez-la moi, phalènes vagabondes :
Sylphes et feux follets qui courez sur les ondes, Ne deviendrez-vous pas au moins pour cette fois
232 SYMPHONIE D*ÀYRIL
Mes complices d'amour?...
Un cri se fait entendre.
Je reconnais sa voix I
BETTINE
Stéphant Stéphau!
STÉPHÂN.
Avril, ta ferais ce prodige!
BETTINE, 80 jetant dans ses bras.
mon Stéphan !
STÉPHÂir.
C'est moi! c'est ton amant» te dis^je!
Ne crains plus rien.
BETTINE
J*ai peur!... J*ai cru dans un moment Que mon âme partait au ciel, au gré du vent!
Là-bas, près de l'étang, tu sais, où la mésange Trempe son aile bleue, a paru — c'est étrange — Une grande lueur.... Oh I que n'étais-tu là?
Certes je n'aurais pas eu peur comme cela.
J'étais seule, et dans l'ombre, ami, tout mon courage S'est envolé.
STÉPHAN
Tu vois!...
BETTINE
Je rentrais au village Et je me rappelais la plainte de ton cœur Qai m'enivrait, Stéphan, comme un parfum de fleur : Ton amour me chantait sa tendre mélodie, Et la brise venait comme une psalmodie Me parler de bonheur délicieusement...
Hélas !... moi, je t'ai fait souffrir cruellement! Pardonne*moi... peux- tu me pardonner encore?
STÉPHÂN.
O charmes toat-pnissants d'une âme qui s'ignore,
Te pardonner, enfant? Dis-moi si Je le pais.
Car Dieu n*a pas besoin de pardon 1 Et je suis
'Ton esclave comme on est celui de Dieu même I
Va, cela me suffit si tu crois que je t'aime...
Qu'importe la nuit, quand le ciel, ô mon amour.
Rend la lumière d'or blutée à petit jour
Dans une aube de pourpre au monde qui s'éveille?
L'ombre n'existe plus, la nature est vermeille.
Partout des liserons s'argentent dans les bois,
Et l'hymne matinal est chanté par cent voix !
C'est ainsi pour mon cœur : il sourit à l'aurore.
Plus de craintes, plus de regrets! mais parle encore
Que je ne doute pas de la réalité...
Tu le vois bien, enfant, que c'était vérité,
Et qu'il faut ici-bas que l'on s'aime pour vivre?...
BETTINE
Je t'aime 1
STÉPHAN
Parle bas... Ton seul aveu m'enivre...
Oh! ne te cache pas avec tes cheveux blonds...
BETTINE
Hélas ! que loin de toi les jours m'ont paru longs !
STÉPHAK.]
Viens, Bettine, à présent les» sentiers sont moins sombres : Nous avons notre amour pour en chasser les ombres !
Ils s'éloignent enlacés, et disparaissent sous les taillis qu'anflamment les premiers feux de l'aarore.
FIN DE SYMPHONIE d'AYRIL
J'AIME LES FEMMESI