‹ Saynètes et monologues (volume 2)Chapitre 69 sur 77 · M. JACQUES NORMAND · texte numérisé non relu

M. JACQUES NORMAND

LUlllI

A C. Coquelin,

Je Taimaisl... Elle était du Midi, brune et mince,

Ayant, malgré Paris, gardé de sa province

Un tout petit accent léger, naïf, charmant,

Un accent?... Qu'ai-je dit?... Non! un gazouillement,

Quelque chose d'exquis, donnant à sa parole

L'allure d'un oiseau qui sautille et s'envole!

Encor plus que l'accent, elle avait de là-bas Gardé le goût très vif... ma foi! je ne sais pas Gomment dire... elle aimait... cette chose peu douce D'un parfum persistant, dont on glisse une gousse Dans Tos ou dans les flancs d'un gigot parfumé... G'est vous qui Tavez dit... je ne Tai pas nommél

Elle l'adorait donc^ la petite diablesse.

Que voulez- vous?... G'était son unique faiblesse. Faiblesse de naissance!... et moi, je l'exécrais Toujours, avant, pendant, après... surtout après! \ussi, vil égoïste et tyran redoutable, L'avais-je à tout jamais proscrit de notre table. La pauvrette en souffrait, mats cachait son ennui, Et, par amour pour moi, ne pensait plus à... LUI!

294 LUI

Moins par vocation, hélas ! que par caprice, Pomponnette -- ce fui son nom — était actrice. Notre amour, frais éclos par un soir de printemps. Fleurissait à Tardent soleil de nos vingt ans : En nos deux cœurs, chantait une éternelle fête... Oh! les petits soupers joyeux, en tête-à-tête. Au retour du théâtre, en son boudoir coquet!

Oh ! tous les pantalons usés sur son parquet A lui faire l'aveu de ma tendresse folle !

Ou bien, silencieux, sans la moindre parole, A caresser des doigts, à dévorer des yeux Le trésor parfumé de ses sombres cheveux !

Ah ! tendres souvenirs des premières années, Fleurs d'amour que le temps n'a point encor fanées!

Donc, notre passion brûlait de tout son feu, Et nous aimant beaucoup, nous nous quittions fort peu. Cependant, un beau jour, je dus, pour aae affaire Oubliée aujourd'hui, à coup sûr très vulgaire, Quitter Paris pendant vingt-quatre heures au plus. Pomponnette eut gros cœur, pauvre fille!... Et je lus Dans ses yeux, où brillait une larme réelle, Un très profond chagrin de me sentir loin d'elle.

Je partais à minuit, par la gare du Nord,

« Parsl dit la brune enfant, tout en faisant effort Pour me cacher son trouble et me donner courage... M Ne te tourmente pas, mon bon!... Je serai sage, t Et pendant ces deux nuits et ces deux jours, à toi « Je penserai toujours... pense toujours à moi! ^

Après ce tendre aveu d'an amour idolâtre Je la laissai partir seule pour son tbéftAreM.

Page 1