PHILIPPE, SORBET
SORTIT, effaré, les oheveux hérissés, il tient à la main une photographie encadrée de peluche.
Monsieur... (D^une voix étranglée.) Monsieur! I
PHILIPPE, gravement.
Eh bien, monsieur, qu'est-ce ?
SORBET
Ce portrait?
PHILIPPE, gravement.
Eh bien, ce portrait?... (puis avec force.) Mais qui vous a permis!... C'est un ange, monsieur! un ange descendu de Tazur î
SORBET
Un ange !... ah îvous trouvez ça angélique, vous, que son portrait soit chez vous, chez un garçon !... vous n'êtes pas son frère, je suppose ; elle n'en a pas !
PHILIPPE, froidement.
Je ne vous comprends pas, monsieur... je vous dis que cette jeune femme, entourée de peluche, est une noble créature, une admirable et sainte créature, monsieur I
SORBET, abasourdi.
Permettez!... ceci est le portrattl...
PHILIPPE, avec émotion.
A qui le dites-vous!... Oui, monsieur... et je vous défends d'en dire du mal, ceci, c'est le portrait d'une pauvre jeune fille... élevée dans le môme village que moi..* mon amie de lait...
SORBET
Votre amie de lait?...
PHILIPPE, larmoyant.
Oui, monsieur... Ohî je ne le cache pas! je suis fier de l'avouer! Je l'ai aimée, ardemment aimée, comme elle mérite de l'être... Mais, son bonheur m'était plus cher que le mien... et... quand elle m'a confié...
SORBET
Je suis curieux de savoir ce qu'elle vous a confié I
PHILIPPE
Vous allez le savoir. Si vous connaissiez celte créature divine, vous ne l'en aimeriez que mieux... Elle m'a confié qu'un homme de la plus parfaite, de la plus haute distinction...
SORBET, se rengorgeant.
Monsreur!
PHILIPPE
Qu'un homme d'un cœur aussi généreux que brûlant,,, sur qui l'âge et l'égoîsme n'ont jamais eu de prise...
SORBET, même jea.
Monsieur!... après?
PHILIPPE
Qu'an de ces êtres toujours jeunes, bons et nobles, dont rame déborde de tendresse... s'intéressait à son triste sort...
SORBET
Continuez... je vous prie.
PHILIPPE
Alors, sans vouloir en apprendre davantage... sans même concevoir l'idée d'enrayer l'élan de reconnaissance qui la poussait vers cet homme de bien — et d'ailleurs, je n'avais à lui offrir que le sort précaire de compagne d'un simple peintre de miniatures., alors je lui ai serré la main... J'ai retenu sur mes lèvres l'aveu prêt à s'en échapper et je lui ai dit: Léonal... Partez! adieu!... Soyez heureuse!... Cet homme mérite qu'on se dévoue à son bonheur!... Adieu!
SORBET
Vous avez dit cela, jeune homme. C'est très bien...
PHILIPPE, accablé.
Ohl la volupté du sacrifice!... Je ne l'ai jamais revue 1
SORBET
Jamais?
PHILIPPE
Jamais!
SORBET
Mais ce portrait ne date pas de loin, pourtant.
PHILIPPE
En effet, elle me l'a fait envoyer dernièrement par une amie... de sa mère... avec laquelle j'ai conservé quelques rapports... Elle m'a fait envoyer ce portrait, en souvenir de
notre innocente enfance, avec un mot qui la peint tout entière: < Mon ami, m'a-t-elle fait dire, Thomme auquel je vous ai sacrifié est digne de tous les respects. Je suis heureuse I je l'aime ! »
SORBET, transporté.
Elle m'aime !... Oh ! je le pensais bien !
PHILIPPE
Vous connaissez donc mademoiselle Léona?
SORBET
Si je la connais... Ohl jeune hommel Mais c'est pour elle, c'est pour nous, que je cherche un petit appartement, à l'entresol...
PHILIPPE
Quoi, vous seriez cet homme de cœur, cet esprit distingué?
SORBET
Vous l'avez ditl...
PHILIPPE, gravement.
Monsieur, vous êtes alors le plus heureux des bommesl
SORBET
Je le suis!
PHILIPPE
Permettez-moi de vous serrer la main, oh ! sans rancune! Léona, mon amie de lait, est un cœur exquis!... Elle était adorable dans l'enfance... elle n'a pu que gagner encore en grandissant!... Et tenez... puisque vous l'aimez, vous... vous lirez sans doute avec plaisir ce petit mot qu'elle écrivait, étant toute petite, à celui qui, aujourd'hui, vous envie!... (n cherche dans sa poche.) Ce billet je l'ai toujours sur mol!... Il me rappelle un temps si doux! Cette lettre vous semblera puérile... mais qu'importe!
Il tire une lettre de sa poche.
SORBET
Oh 1 lisez l
PHILIPPE
C'est à un enfant qu'elle écrivait, vous savez, et dame, ce sont des enfantillages : il s'agit d'un oiseau qu'elle aimait, et qu'elle perdit, si je me le rappelle bien.
SORBET
Lisez tout de môme.
PHILIPPE, avec sentiment.
« Mon ami, la cage est ouverte. Le vieux serin vient de s'envoler... Tu vois d'ici mon désespoir 1 viens donc le consoler!... Ta Léonal »
SORBET
Pauvre petite! (atoc effroi.) Hein?... quelle est cette voix?
Ou entend parler an dehors.
PHILIPPE
C'est la voix de ma concierge... et... celle d'un yîsiteur, probablement... ou d'une visiteuse plutôt.
SORBET, bondissant*
Monsieur!... mon cher ami... cachez-moi 1... quelque part... au nom du ciell cachez-moi!... je suis perdu!
PHILIPPE
Vous dites?
SORBET
C'est ma femme!... elle m'aura suivi!...
Votre femme!... mais vous me disiez que vous étiez yeufl elle est donc ressuscitée?
SORBET
Siieaeel... Oh l généreux jeune hommel cachez-moil..^
PHILIPPE, il oavre la porte de gauche.
Entrez ici, don Juan.
SORBET, reculant.
Ah diable!... Mais ce sont les...
PHILIPPE
Je vous avais dit qu'il étaient dans l'appartement... (on
frappe à la porte du fond.) Vite! Lcs motifs se suiv6At et ne se ressemblent pas.
SORBET
II le faut ! (Philippe ferme la porte sur le dos de Sorbet. — Celui-ci presse le portrait sur son cœur et dit :) Son SOUVeuir m'y
suivra! du nK)ins!
PHILIPPE, criant.
Entrez I