SCÈNE V PHILIPPE, DOROTHÉE SORBET
DOROTHÉE, Â la cantonade.
Merci, je n'ai.pas besoin de vous... (a Philippe.) Monsieur... je viens... vous êtes bien M. Philippe Tubacolle, artiste peintre de miniature?
PHILIPPE
Oui, madame, pour vous servir...
DOROTHÉE
C'est que la concierge m'a dit... C'est bien vous qui, présentement, habitez ce... petit appartement de garçon à
PHILIPPE
Certainement, madame.
DOROTHÉE, à part.
La concierge ne mentait pas... (Haut.) Vous ne connaissez pas du tout M. Sorbet?
PHILIPPE
M. Sorbet?
DOROTHÉE
Un vieux, qui fait le joli cœur... un monstre, monsieur!
PHILIPPE
Madame, je ne connais pas de monstres, sinon, comme Hercule, j'en purgerais soudain la terre!
DOROTHÉE, volubile.
M. Sorbet est mon mari, je suis madame Sorbet, Dorothée Sorbet, née Des Iris. Monsieur... je n'insiste pas... Vous me jurez que M. Sorbet n'est pas venu ici... je vous crois... Pourtant, moi qui le suis depuis ce matin, je suis persuadée du contraire... Mais tous les hommes se tiennent, j'aurais beau dire!... ils forment une chaîne de misérables autour des pauvres femmes. C'est convenu... Donc, bien que j'aie vu, du coin de la rue, M. Sorbet entrer ici... et bien que la concierge n'ait pas pu me dire précisément si elle avait vu ressortir M. Sorbet... que j'ai perdu du regard un instant... par la faute de mon faux ourlet, qui était décousu et dans lequel ma bottine s'est prise... enfin, bref, je vous crois...
PHILIPPE
Reprenez haleine, madame... je n'ai pas l'honneur de connaître M. Sorbet, et d'ailleurs, il vient tant de monde visiter mon « à huer 'pour le terme. »
DOROTHÉE
Cet apparlement, je ne fouillerai pas... Mais voici ce que
j'ai à VOUS dire... et je vous autorise à le répéter à vof« ami M. Sorbet... à votre complice M. Sorbet.
PHILIPPE
Permettez!
DOROTHÉE
Et je voudrais qu'il fût là pour m'entendrel
PHILIPPE
Achevez, Madame, achevez I... je suis pressé : un homme généreux et ami de Tart m'a commandé, tout à l'heure, (ii insiste.) tout à rheurel... son portrait, afin de l'offrir à la femme qu'il aime le mieux sur la terre... j'ai soif de me mettre à la besogne... J'en appelle aux murs témoins de notre entrevue, c'est une affaire immense pour moi... il s'agit de douze cents francs!
On entend da brait derrière la porte de ganche. DOROTHÉE, avec mépris.
Ah! VOUS avez sans doute un chat qui casse quelque faïence dans la pièce voisine, Monsieur.
PHILIPPE
Madame... je n'ai pas un chat sur moi» ici.
DOROTHÉE
Enfin, voici mon ultimatum : Si j'acquiers la preuve que M. Sorbet m'abuse... je lui fais avaler un grand jeune homme qui, depuis l'an 1881, pas plus tard que cela, me poursuit d'oeillades incendiaires... J'ai dix ans de moins que M. Sorbet, qu'il se le rappelle !... et je suis du Midi... Adieu, Monsieur!
PHILIPPE
Madame... croyez à...
DOROTHÉE
Elle regarde en n'en allant Talbum de photographies, que Philippe a laissé ouvert à la page da portrait de M. Sorbet.
Qués.., aco!.,. Que vois-je?... Mais le voilà, mon monstre dô maril... Oui, voilà son nez de misérable!
TlII. iS
PHILIPPE, A part.
Ahl nom d'ane rose! je n'y pensais plas... De Taplombi (Haut.) Madame...
DOROTHÉE
Je savais bien que vous le connaissiez!... Ah! vous allez m'expliquer...
PHILIPPE
Madame... eh bien, oui, je le connais, M. Sorbet, et c'est le plus chaste et le plus affectueux des hommes!...
DOROTHÉE
Tous des monstres!... tous des monstres!... Un train de plaisir de monstres !
PHILIPPE
Non, Madame... Dans le train des monstres, le ciel a mis un wagon pour les cœurs purs, et M. Sorbet n'est jamais descendu de ce eompartiment-là.
DOROTHÉE
Alors, pourquoi ce portrait dans un appartement de garçon?... Oh! je connais vos ruses!... Vous lui prêtez votre entresol!...
PHILIPPE
Allons, Madame... je vois qu'il faut tout vous dire... Tant pis pour M. Sorbet! la surprise qu'il ménageait doit être révélée à l'instant... Je m'exécute. Je ne veux pas laisser M. Sorbet sous le coup de vos injustes soupçons... il m'en voudra certainement de vous avoir tout dévoilé. Mais, jurez de ne lui en rien dire, je vous le demande en grâce!... M. Sorbet, effectivement, est venu ce matin ici, avec ce portrait, et, pour votre fête...
DOROTHÉE, avec fureur*
Nous ne la fleurissons pasl
Ou Dour voire ûiiniversaire de mariage.
DOROTHÉE
Nous ne le célébrons jamais I
PHILIPPE
Enfin, pour vous être agréable... à propos de je ne sais quoi, car il ne ra*a pas fait de confidence, naturellement, il m'a demandé de lui peindre son portrait.
DOROTHÉE, incrédule.
A vous?
PHILIPPE
J'ai peu de talent peut-être^ mais je suis peintre de miniature, en résumé.
DOROTHÉE
Ah! c'est vrai, je l'avais oublié!... Pardon, Monsieur.
PHILIPPE
Bref, M. Sorbet veut vous offrir une broche ornée de son galbe peint par moi, et il m'a offert pour ce travail la modeste somme de douze cents francs... je l'ai dit tout à l'heure... (a part.) Mais il s'agissait d'une autre... (Haut.) Et voilà toute l'histoire...
DOROTHÉE
Allons, allons, que vous ayez dit la vérité, ou non, j'y gagne toujours une jolie broche... Mais que M. Sorbet, dites-le lui, quand vous le reverrez... se souvienne de mon grand jeune homme!... je le lui ferai avaler!... Adieu, Monsieur!...
Elle sort.
PHILIPPE, s'inclinant et la reconduisant à la porte.
Madame, votre serviteur...