SCÈNE IV Lbs HfiMES, M. DESTOURNELLES
M. DESTOURNBLLES, applaudissant.
Bravo! bravo 1 Très bien! voas jouez à merveille I
Je ne vous croyais pas une chaleur pareille.
Mes compliments, monsieur, c'est très bien. Et j'avais
La sotte intention de vous trouver mauvais!
Ohl mille fois pardon, vous êtes admirable;
Et vous avez surtout cet art incomparable
D'être si naturel, si juste, si vivant,
Que ce morceau d'amour est vraiment émouvant.
Tout est parfait : la voix, l'expression, le geste !
Le difficile est fait maintenant, et le reste
Viendra tout seul. Pourtant, il faut savoir comment Vous vous en tirerez juste au dernier moment ; Car cela va toujours très bien quand on répète; Mais aux jours de Première on perd un peu la tête.
MADAME DESTOUBNELLES, avec un sourire imperceptible, et prenant les bracdets des mains de son marit
Uon ami, demeurez tranquille sur ce point.
Car si monsieur la perd.. . je ne la perdrai point*
•nr D*tJNK EÉPETinoW
HONOLOaUE
PAR
M. CnÂRLES MONSELET
Une chambre modeste. BERNARDINE, assise à une table, finit
â*écrire une lettre.
Là l Toiià qai est fait.... A présent, relisons-nous^ et met- Ions les ylrgules Oh I les virgules !
Ma chère Valérie,
Celle qui t'écrit, ton amie d'enfance et de Conservatoire, ta petite Bernardine enfin, a débuté mercredi soir sur un vrai théâtre, à Paris.
Engagée, ma chérie, tout ce qu'il y a de plus engagée ! C'est à peine si j'ose le croire moi-mtoie en récrivant. Mon nom est imprimé en toutes lettres sur les affiches; je m'arrête pour las lire à chaque coin de rue : « Mademoiselle Bernardine remplira les rôles de BocamboUna et de la Pompe à feu. »
Comme cela tire l'cBil ! C'est d'un effet étourdissant, je te Jure... Voyons, ne te moque pas de moi, ou je ne dis plus rien.
Mais je serais bien punie de ne rien te dire, va l Cela m'étouffe, cela me sufibque. Je parlerais au peuple par la croisée plutôt que de me taire. Je crierais : c Voilà ce qui vient de paraître l Demandez! les brillants débuts de mademoiselle Bernardine au théâtre des... »
Curieuse 1 tu veux déjà savoir sur quel théâtre j'ai débtâll
Il me plaît de te le laisser à deviner pendant dix minutes encore. Cherche^ ta ne trouveras pas.
Pour lors, •— en commençant à la façon des lettres de payse à payse, — tu sauras donc que depuis notre dernière entrevue à Lyon, il y a de cela six mois, j'étais en proie à une déveine numéro un. Nul engagement en perspective; mes ressources, épuisées. La province, je n'en voulais plus. Une saison à Gharleroi, une autre à Sens et ses environs (jolis, les environs !) m'avaient à moitié abrutie. Il me fallait Paris, enfin. On n'est pas pour rien native de la rue Greneta.
Croirais-tu, ma chère, que les correspondants de théâtre chez lesquels je me suis présentée ont eu le mauvais goût de me rire au nez lorsque je leur ai déclaré mon intention de me fixer ici. Un d'eux plus humain, m'a demandé par quel journal je lui étais envoyée. Je lui ai montré les feuilletons de V Argus sénonais, où je suis portée aux nues, *ainsi qu'une épître en vers de M. Emmanuel des Essarts. Il a hoché la tète, et, comme je l'intéressais, il m'a fait entrevoir un emploi de Golombine à Rio-Janeiro.
C'est drôle, tout de même : mon extrait de naissance
me donne vingt ans : j'ai de la physionomie ; je sais m'hahiller je ne suis pas précisément une grue; je sais aussi autant de musique et d*orlhographe qu'il en faut. Et tout cela à quoi aboutit-il ? à me faire rester six niois sur le pavé.
Voyons, Valérie, quelle aurait été ta conduite à ma place? Je l'entends dans le meilleur sens du mot. J'ai essayé d'abord de faire mes affaires moi-même et de voir les directeurs dans leurs antres. J'aurais eu plus vite fait d'entreprendre l'escalade de la lune avec mes trente-deux perles.
Te raconterai-je mes pérégrinations, et comment j'avais fini par devenir Is^ juive errante de l'engagement?
Figure-toi ta petite camarade descendant chaque jour régulièrement ses quatre étages de son pied menu, chapeau frais, brides au vent, étroitement gantée, et se dirigant vers toutes les ménageries dramatiques. Le frisson m'en reprend
nen que d'y songer. — Que d'heures passées en ce galant éqaipage, sur une chaise, dans la loge ohscure des concierges de théâtre, au milieu des odeurs d'un pot-au-feu toujours en ébuUition 1 Moyennant quelques pièces de monnaie, j'obtenais d'attendre l'arrivée du directeur ou de lui faire parvenir ma carte.
Pendant ce temps-là passaient devant moi acteurs et actrices, s'arrêtant joyeusement au seuil de la loge pour demander à la concierge : c Y a-t-il quelque chose pour moi, mère Chose ? » et me jetant en dessous un regard curieux et narquois.
Mauvaises heures ! Stupides épreuves !
Au Gymnase, impossible d'approcher du dieu en grosses moustaches. J'ai vainement essayé de m'entendre avec M. Dormeuil, du Palais-Royal : le premier jour, il m'a prise pour une autre ; — le lendemain, sans doute, il en aura pris une autre pour moi.
Visage de bols aux Variétés. Toutes les c situations étaient occupées » aux Folies. Ailleurs on m'a engagée... à repasser, plus ou moins gracieusement. Cristi t
En me voyant ainsi repoussée de toutes parts, te l'avouerai- ]e, j'ai failli avoir un mouvement d'orgueil; je me suis crue une grande artiste méconnue; et le soir, en rentrant dans ma pauvre chambre, j'ai involontairement cherché du regard au chevalet de mon lit la guitare de Rachel I
Pour un rien je serais allée frapper à un théâtre de mélo. Hais, quoi ! pas d'organe I pas de galoubet pour deux sous! » Me vois-tu d'ici, vois- tu ta petite Bernardine se donnant de grands coups de poing dans la poitrine, comme Marie Laurent, et se jetant devant une porte pour empêcher Piétro d'entrer dans U cabane où repose son enfant, c Son nânr font! ! »
J'aurais été d'un bleu f
C'est alors que j'ai rencontré Bertho, — tu sais, Berthe de Joyeuse, qui a été dans la troupe de Moynadier.
— Toi ici 1 me dit-elle.