‹ Saynètes et monologues (volume 3)Chapitre 3 sur 52 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ISIDORE, habit noir, cravate blanche, entre tinii<lem«Bl.

FOURMIDOR.

FOURHIDOR, brusque.

Qa'estKM qu'il veut, celui-ci ?

ISIDORE, très troublé.

C'est bien... à M. Fourmidor que j'ai rhonneur...

FOURMIDOR.

A lui -môme.

ISIDORE

M. Fourmidor,(ricbe banquier.

M. Fourmidor, ricbe banquier, oui, monsieur, et vous... votre nom?...

ISIDORE

C'est vrai, il faut commencer par là. Voici ma carte, du

moins... (ll cherche en vain dans la poche de son paletot.) Je doiS

l'avoir... certainement je l'ai... seulement... je ne trouve pas.

Il s'essaie le front.

FOURMIDOR.

Vous pouvez VOUS en passer, dites votre nom?

ISIDORE

Oui, monsieur, tout de suite... Obi mon Dieu... j'en ai toujours sur moi. (n s»essuie le front.) C'est une fatalité !...

FOURMIDOR.

Votre nom, qae dîAbie ! dites-le et gardez vos cartes ; pourvu que je Tentende, votre nom, je n*ai pas absolument besoin de le lire.

ISIDORE

Certainement... vous n'avez pas besoin... Certainement... malgré cela... c'est désagréable de ne pouvoir... enfinH Feuille, monsieur... Isidore Feuille.

FOURMIDOR.

Qu'est-ce que c'est que ça Feuille ?

Feuille?... C'est mon nom, tnonsieur; il ne vous dit rien?

FOURMIDOR.

« Rien du tout.

ISIDORE

Vraiment? Je suis bien malheureux... car, moi, je m'explique...

FOURMIDOR.

Difficilement, c'est certain ! voyons? Vous dites : Isidore?...

ISIDORE

Feuille, monsieur... Feuille, pour vous servir.

FOURMIDOR.

Feuille, feuille I c'est un nom, ça? Feuille de quoi?

ISIDORE

Oh 1 Feuille de rien du tout... pas le moindre titre... C'est une fatalité 1

n s^essuie la front.

rOURMIDOR.

Pourquoi cela ?

w ISIDORE) sans répondre.

Parée que si... enfin... il est certain que... si j'étais seu* lement... le roi d'Espagne, je serais bien moins embarrassé... c'est-à-dire...

FOURMIDOR.

Indubitablement. Mais vous ne Têtes pas, moi non plus, je ne m'en porte pas plus mal; ainsi, ne vous arrêtez pas à cette bagatelle ; et au fait ! monsieur, venons au fait 1

ISIDORE

Je ne demande pas mieux... Malheureusement vous le toyex... Je m'exprime...

FOURMIDOR.

Péniblement. Gela a été dit déjà.

ISIDORE, naïvement.

Tous me trouvez peut-être ennuyeux ?

Il s^essuie le front.

FOURMIDOR.

Peut-être ? Ah I n'en doutez pas I

ISIDORE, sans comprendre.

Merci I C'est que, voyez-vous, j'ai toujouirs été d'une timidité surprenante... Au collège...

FOURMIDOR.

Passons le collège.

ISIDORE

Non! il faut que vous sachiez... Au collège, monsieur, j'avais beau faire ; on me décernait quelquefois des prix.

46 Ul? CAISSIER

FOURHIDOR.

Yen sais charmé.

ISIDORB.

Ne dites pas cela, monsieur, car c'était pour moi un sujet d^angoisses indicibles. Quand venait le jour de la distribution» m'avancer seul... sous le feu des regards, marcher jusqu'à Testrade, franchir les degrés, jamais je ne Tai pu, monsieur; il fallait courir après moi pour me couronner... Plus tard...

FOURMIDOR.

Mais, sacrebleu I mon cher monsieur...

ISIDORB.

Oh 1 ne me brutalisez pas, je vous en prie, monsieur Fourmidorl... Au nom du ciel! ne me brutalisez past... car je ne serais plus maître de mon trouble... et alors...

FOURMIDOR,

Alors supprimons les souvenirs, fichtre 1... des souvenirs d*enfance, tout le monde en a, parbleu ! Croyez-vous que je n'en ai pas, moi? J'en suis rempli, indubitablement! Croyezvous que je les raconte? Non, monsieur, je ne les raconte pas ! Au but, marchez droit au but !

ISIDORE

J'y marche, monsieur, j'y marche... oui ! m'y voici. (Décidément et après 8*6tre essuyé le front.) Monsieur, l'amOUT UO

vous a-t-il jamais effleuré de son aile ?

FOURHIDOR.

Il m'a effleuré, il m'effleure encore de temps en temps. Après ?

ISIDORS.

Ah ! vous êtes bien heureux !

FOURHIDOE.

Je le sais, c'est entendu; j'ai du bonheur, passons, le le mérite, passons !

ISIDORE

Oti ! monsieur... je ne prétends pas dire... Dieu m'est témoin..*

FOURMIDOR, exaspéré. •

Dieu m'est témoin, qu'il est onze heures un quart, qu'on m'attend à onze heures et demie chez Ghampeaux pour déjeuner, qu'il y a d'ici là dix minutes de marche, et que, par conséquent, je vous donne trois minutes pour en finir, montre en main.

ISIDORE

Ah! mon Dieu!... mon Dieu !... voilà que vous me brutalisez, moi qui ai les nerfs si sensibles!... la tête me tourne.

FOURMIDOR.

Eh ! allez vous faire soigner chez tous!

ISIDORE, chancelant.

Ah! mon Dieu!...

n se laisse tomber snr une chaise.

FOURMIDOR.

Le Yoilà qui s'installe à présent! 1

Je... je... m'évanouis !...

FOURMIDOR.

Ah! mais, ah ! mais, dites donc, l'ami Chose... Feuille, n'importe, ça m'est égal, vous allez me faire le plaisir do filer, et plus vite que cela encore ! Allons 1

ISIDORE, se remettant an peu.

Alors, monsieur, vous ne me reconnaissez pas?

FOURMIDOR.

Jamais de la vie.

ISIDORE

Je sais...

FOURMIDOR.

Tout ce que vous voudrez, ça m'est égall

ISIDORE

Je suis... votre caissier.

FOURHIDOR*, stupéfait.

Vofâs! mon caissier!.. . Allons donc!

ISIDORE

Oui, monsieur, le nouveau caissier dont vous a parlé sân^ doute votre associé, M. Basculart 1

FOURHIDOK.

Ah! c'est vous que... Eh bien, il a du goût, Basculart!

Vous êtes bien bon, monsieur.

FOURMIDOR.

Ah ! vous êtes mon nouveau caissier^ je suis bien aise de vous examiner un peu.

ISIDORE

Faites, monsieur...

FOURMIDOR.

C'est bizarre, je m'étais imaginé un tout autre homme, je vous supposais la figure un peu plus... je me représentais la tournure un peu moins...

ISIDORE

Oui, on se fait comme cela des idées..*

FOURMIDORf KMpactaal de la tète aax piedi.

Qui YOiLS habille?

" ISIDORB.

Mon portier, monsieur.

FOURHIDOR.

Où diable Basculart a-(-il été me pêcher cet ètre-là ? Ça n'est pas un homme, c'est un mollusque I

ISIDORE, froissé.

Mollusque 1

FOURHIDOR.

Est-il assez fagoté!... quelle tenue!... Le pantalon surtout, le pantalon est déplorable I Sans énergie !... Sans caractère L..

ISIOORR.

Tous trouvezi...

FOURHIDOR.

Le pantalon, monsieur, c'est Tâme du costume... et le costume, c'est Tâme... non, c'est Thomme!

ISIDORE

f avais pourtant acheté le drap moi-même.

FOURHIDOR.

A votre âge on ne m'eût jamais fait sottir avefc tin Semblable... caleçon; il est vrai que, moi, j'avais d'instinct toutes les élégances.

ISIDORE

Ahl monsieur, vous êtes un homme heureux I

FOURHIDOR.

Indubitablement r mais à qui le dois-je ?i.é A ma volonté, monsieur, à mon énergie...

ISIDORE, soupirant.

Ahl

FOURHIDOR.

OÙ en serais-je, monsienr, si comme vous j'avais en cette apparence de poule mouillée ?

ISIDORE, vexé.

Poule mouillée I

FOURHIDOB.

Car je suis le fils de mes œuvres, moi, monsieur ! j'en suis le flls l

ISIDORE

Mais, monsieur, ma famille...

FOURMIDOR.

Ne m'interrompez pas... écoutez et profitez.

ISIDORE

Je ne demande pas mieux...

FOURMIDOR.

Mon père, industriel assez habile, m'a-t-on dit, mais d'une intelligence... Enfin I... mon père, après avoir péniblement amassé une maigre somme de quinze cent mille francs, me laissa tout à coup orphelin... à vingt-cinq ans.

ISIDORE

Mon âge...

FOURMIDOR, majestueux.

Taisez-vous ! Eh bien, monsieur, à vingt-cinq ans... j'héritai, oui, monsieur, et grâce à mon indomptable énergie, je ne tardai pas à tripler mon petit capital... par d'intelligentes... opérations.

ISIDORE, attentif.

Oai, monsieur.

FOURMIDOR, avec force.

Voilà comme on devient un des pfinces de la flnanoe. Tel que vous me voyez, je suis un des princes de la finance, monsieur 1

1SID0RE| trèa soamb.

Oui, monsieur.

FOURHlOOn.

Ma signature vaut des sacs d'or et des liasses de billets de banque, monsieur I

ISIDORE

Oui, monsieur.

FOURMIDOR.

J'ai toutes les satisfactions, toutes les réussites, et je fais on bel usage de mes richesses.

ISIDORE

J'en suis cert...

FOURMIDOR.

Et je suis généreux, ma fortune me le permet. Je fais du bien, monsieur... Une damé... patronnesse de plusieurs œuvres... bienîaisantes, vient me voir... de temps en temps... une femme charmante... un peu forte... et chaque fois elle emporte une poignée de louis qu'elle distribue en mon nom.

Ahl c'est beau!

'^ FOURMIDOR.

Et l'on me bénit dans les mansardes, monsieur!... Croyez* vous que je me ferais bénir, si comme vous j'étais un molasse...

• \ • Il

ISIDORE, vexé.

Molasse!

FOURHIDOR.

Un tasquel un aplati!...

ISIDORE

Aplati!

FOURMIDOR.

Sachez qu'aujourd'hui Tavenir est aux hommes carrés, décidés, résolus!... Sur ce, j'ai Thonneur de vous saluer.

s sf'apprète A sortir.

ISIDORE, rimplorant»

Monsieur?...

FOURMIDOR.

Et je vais m'occuper de marier ma fille...

Ah! monsieur^ je vous en supplie...

FOURMIDOR.

Bonsoir.

ISIDORE

E60UlâM»9i*

FOURMIDOR.

Âb! laissez-moi tranquille! Voilà une heure que le yod^ écoute... c'est assez!

ISIDORE, sanglotant.

Ah! c'est comme cela! Ah! je suis une poule mouillée! un molasse! Eh bien!... je vous montrerai qu'on ne piétine pas ainsi sur le coeur d'un bon jeune homme; tous saurez bientôt... ee qu'il y a sous cette apparence débile... Ah!... pour réussir il faut de la... des... enfin, du chien!... Vous

n'avez pas ici an cordial quelconque? (▲yisant nne eate à il-

qaeim, U va se renée coup sur coup deux ou Uow fetM# Jfrr^-)

Noas Yerrons si je sais an mollusque, un flasque , ua aplati! Nous verrons! nous verrons! C'est-à-dire vous ver* rez, oui, monsiear, vous verrez!

n sort toat pleurant et iras agité.

POURHIDOR, seul.

Qa'est-ce que c'est?... M me menace, je crois! A-t-on jamais vu cet ahuri!.. Je ferai compliment à Bascutert de gji belle acquisition; dès ce soir je flanque cet animal-là à la porte. Dire que, s'il se laissait faire, un homme de mon importance aurait, toute la journée, des imbéciles pareils sur le dos! dire quel... enfin!... Allons boni où ai-je mis ma lettre pour Robinet? Ah! la voilà! £h bien! que je le rencontre. Robinet, il va passer un mauvais quart d'heure!... Ah! il veut des comptes... je vais lui en rendre... des comptes!

ISIDORE, entrant très cavalièrement*

M. Fourmidor, banquier?

FOURMIDOR, mu» ae vetonmiT*

C'est mm, que me veut-on encore?

ISIDORI.

Isidore Feuille, caissier de la maison Fourmidor, Baseo* lart et compagnie.

FO0R1IIDOR, fiiriJioad.

Yous!... mais sacrebleu!

ISIDORI.

Ohl pas de cris, monsieur, pas de cris. Je n'ai pas éê temps à perdre!...

rOURHIDOR, éclatant.

Voulez-vous me... ficher le camp!

ISIDORE, très crâne.

Monsiearl Fayenir est aux hommes carrés. Peut-être «yez-yoos rencontré une poule mouillée dont le yisage ressemble au mien, le l'ai tuée, n'en parlons plusl

FOURHIDOR.

Qu'est-ce que yous me chantez?

ISIDORE, tirant son carnet.

Je ne chante pas ; je calcule... Silence!

FOURHIDOR, un pen effrayé

Il est fou! c'est un fou! i

ISIDORE

Monsieur, j'ai pris des renseignements sur yotre compte... ^

nature molle! tempérament flasque! cervelle aplatie 1

FOURMIDOR, sautant.

Hein? ^

ISIDORE

Inutile de bondir!... cela nous prendrait du temps. Je pourrais yous qualifier de mollusque... je ne le ferai pas.

FOURHIDOR. ^ ^<

C'est heureux!

ISIDORE. k

Si incomplets que soient ces animaux, je ne veux pas les humilier.

FOURHIDOR. ^\

Ah! c'est trop fort.

A un être aussi piteusement doué que le sieur Fourmidor... ''^

FOURMIDOBy à part.

Le siear!...

ISIDORE

Il faut un guide, un tuteur. Or, je veux ôtre ce tuteur, ce guide, donc, je vous apporte le concours de mes vastes lu« mières, Tappui de mes connaissances approfondies.

FOURMIDOR.

Qu'est-ce qu'il dit? qu'est-ce qu'il dit?

ISIDORE

En ma qualité d'homme essentiellement actif, décisif et pratique, j'ai constaté que le chiffre, le chiffre, vous m'en- tendez bien, est la pierre angulaire des sociétés, (atm enthoasiasme.) Le Chiffre, monsieur, le chiffre I!I devrait être la base unique de l'éducation.

FOURMIDOR, très sarpris.

Ah bah I

ISIDORB.

Tout le reste (atm mépris.) des arts d'agrément !

FOURMIDOR, dressant l'oreUle.

Tiens I tiens! tiens I

ISIDORE

Doué dès ma plus tendre enfance d'une indomptable énergie...

FOURMIDOR.

Ah ! elle est forte celle-là !

ISIDORE, poarsuiTant.

Je me suis voué à l'étude des chiffres. Aujourd'hui, possesseur des secrets de mon art, je viens vous soumettre un calcul des plus ingénieux.

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