L*0RÂIS0N FUNÈBRE DE M""» BOURGEOIS
Puis il rentre chez lui, tombe sur nne chaise, Et se plaint, et gémit, et pleure tout à Taise.
€ Morte ! elle est morte I Dieu I que vais-je deveni? ?
Charlotte, ma moitié ! quel deuil, quel avenir 1
Elle seule savait m'attacher à la terre.
Et je vis, j'ose vivre oisif et solitaire.
Quel désert 1 Sur ce siège elle venait s*asseoir.
Quel silence ! c'est là que nous causions le soir.
Adieu nos doux projets, nos rêves de famille I
Nous voulions un garçon, nous voulions une fille.
parfait assemblage inconnu jusqu'alors
De toutes les beautés de l'esprit et du corps!
Coulez, mes pleurs; mes yeux, changez- vous en fontames.
Et que mon sang jaillisse en larmes de mes veines !
t M^is aussi quel oubli, quel remords ! Et pourquoi
La laissai-je partir et voyager sans moi ?
Nous serions morts tous ensemble, ou je l'aurais sauvée.
Et son corps roule au fond de la mer soulevée.
Mais on le trouvera, ce corps pudique et beau.
Qui doit m'appartenir jusque dans le tombeau.
Va, je veux t'élever un riche mausolée
Où ton ombre attendra mon ombre inconsolée.
Je veux voir le porphyre et le bronze soudés
Avec des larmes d'or et des vers commandés.
Le travail sera long et la dépense forte :
Du porphyre, de l'or et des vers... Il n'importe !
On évaluera mieux, en supputant les frais^
A quel taux insensé j'élève mes regrets.
• Elle est morte... mon Dieu, pourquoi faut-il qu'on meure? Votre arrêt nous surprend en tous lieux, à toute heure. Que votre volonté soit faite ! En bon chrétien. Je bénis tout de vous, le mal comme le bien.
L*OBAISON FUNÊBhfi DE At"« BOURGEOIS 420
Je Qo me plaindrai plus. Adiea, ma pauvre femme : Dieu te rappelle à lui : Dieu veuille avoir ton âme ! t £t cependant je vais rester seul tous les jours; Mon oreille est fermée à ses tendres discours. Je ne l'entendrai plus, avec philosophie, Me dire de ces riens qui font toute la vie.
Elle me grondait bien, il est vrai, quelquefois.,* Elle avait à gronder une si douce voix l Son caractère était... il fallait le connaître. Pauvre femme ! elle est morte... et j'avais tort peut-èlre. Je veux avoir eu tort. Mon Dieu, pardonnez-lui! Des défauts dont elle est innocente aujourd'hui.
9 Rassemblons nos esprits : Il faut que je m'apprête Pour assister bientôt à la lugubre fête.
Oui, je saurai remplir ce suprême devoir.
J'avais précisément besoin d'un habit noir.
ma chère moitié, quel vide tu me laisses I Je vais te commander un habit et des messes.
Point de luxe : je hais dès longtemps cet orgueil Qui se plaît à chercher le faste dans le deuil. Il suffit d'une croix de marbre... non, de pierre; Quelques plantes feront un très-joli parterre. Voilà comme j'entends te rendre un digne honneur, Et la simplicité convient à la douleur.
> Que ferai-je a présent ? — Je pleurerai sans doute.
"^ Mais dans un mois, deux mois ?... je vais memettreenroute.
Les voyages, dit-on, forment le jugement.
Ma femme me tenait près d'elle à tout moment.
Chevauchant, naviguant sur la terre et sur Tonde,
Je verrai du pays, j'étudierai le monde;
Je T'ivrai. Nous voici sur la fin de l'été;
La^chasse est un plaisir fort bon pour la santé;
Elle raffermit l'âme; elle sèche les larmes;
Elle fait bien au corps... Je vais prendre un port d'armes.
430 L*oaÂfSON F4JNÈfiaB Dfi M»* BOURÇiOIS
Charlotte m'a toujours défendu de (danser;
J'ai quarante ans bientôt et je puis commenoeré
Je n'ai qu'un vieux tuetl, we arquebuse à pi^^;
J'en veux acheter un qu'on charge par derrière.
J'aurai deux chiens d'arrêt et quatre chiens courants.
Tout cela pourra bie^ me ooftter siîtte francs»
Baste ! qu'est-ce, après tout ? Une déphasé ftîiew
Elle me ruinait en chiffons de toilette.
Mon Dieu, pard<Hinez-lui. Chacun tire vers «oi :
Vous savez qu'elle était économe pour moi.
J'étais fort mal vêtu; mon ménage était chiche;
Mais de pauvre mari je deviens garçon riche.
Je vivrai désormais, avec mon petit bien,
Comme un prince... j'entends un prince quj vit bim»
Je place mon argent; je quitte ma Inmtique;
Il ne me convient plus de servir la pratique.
Me voilà sans tracas, exempt d'afl^itien»
Rentier, célibataire, oncle à «uccassion.
Dieu 1 que la liberté semble douce à l'esclave {
J'aurai bon feu, bon lit, bon logis, bonne cave;
Je donne des raouts et des soupers chantants;
Je respire, je vis^ je suis fou, j'ai v4ngt ans;
Je veux faire m<m droit !... Ri ma cousine Adèle ?.•,
C'est qu'elle est bonne, et douc^ et jeune, et joMo> eUet
C'est qu'elle m'adorait, eHe !... Ohi oh ! mon gaiilfird^
Vous vous occuperez des Adèles plus tard.
A peine étes-vous libre... Hélas ! ^na iK^uvrc .{eapme i
Je ne l'en blâme pas*.* Dieu veuiUe ^voir son ism 1
Mais elle n'était pas commode tous les jours^
M'a-t-elle en quatorze ans joué de mauvais tours l
Et sans plainte pourtant je 4'aurais conservée^
Le pouvant, je crois l)ien que je 4'eus8e sauvée*
Je ne \b pouvais pas. Est-ce «a faute, à moi»
Si le Félix a lait naufrage ? Non, ma foi î
Je suis homme et je dois avoir l'âme assez :fi>p(e
Pour souffrir... si pourtant elle n'était pas mior^ef*