‹ Saynètes et monologuesChapitre 2 sur 50 · MONSIEUR, MADAME · texte numérisé non relu

MONSIEUR, MADAME

MONSIEUR, il regarde à m montre.

il est tard, n'est-ce pas? Oui, ce n'est pas ma faute : C'est ma femme. Chez nous la femme a la main haute.

MADAME

Quand cela serait vrai, serait-ce bien le cas D'initier le monde à nos petits débats?

MONSIEUR

Non.

MADAME

Nous sommes ici pour jouer un proverbe.

MONSIEUR

Alors, dépêchons-nous. Ce salon est superbe; Mais le théâtre, où donc est-il?

MADAME

Je n'en sais rien.

MONSIEUR, au public.

Ni VOUS. A la rigueur, on s'en passerait bien.

MADAME

Si nous nous en passions? Il suffit qu'on nous fasse. Pour un petit proverbe, une petite place.

.g LE PROVERBE MANQUÉ

MONSIEUR

Que de monde, grands dieux! on en a mis partout. Et ces messieurs qui sont là-bas au bout, debout, [Is ne pourront rien voir.

MADAME

Mais ils pourront entendre.

MONSIEUR

Ils m'inspirent dès lors l'intérêt le plus tendre.

Criant aa fond.

Monsieur, m'entendez-vous? Oui?

MADAME

C'est donc pour le mieux.

MONSIEUR

Savent-ils quel danger en résulte pour eux?

MADAME

Ainsi, point de théâtre?

MONSIEUR

Un fauteuil, une chaise..,

MADAME

Et deux mètres carrés, nous serons fort à Taise.

MONSIEUR

Deux mètres, cela fait deux ou trois de mes pas.

MADAME

Trois ou quatre des miens.

Ili arpentent la scèna.

MONSIEUR, aax dames Toisines.

Ne VOUS dérangez pas.

Supposons qu'un beau jour les plantes d'un parterre. Sans façon franchissant leur bordure de lierre.

LE PROTERBE MANQUA 1»

Envahissent fallée et coupent le chemin, An lieu de les p<n»ser du pied et de la main. Le jardinier leur dit : c Verveines et lavandes,

> Vous qui savez ainsi sortir des plates-handes, 9 Fleurs de notre jardin, poussez à votre gré :

> Ne vous dérangez pas, je me dérangerai. > Puis cela nous fera gagner quelques minutes.

MADAME

Commençons.

MONSDSUB.

Commençons, mais accordons nos flûtes.

Où sera la coulisse?

MADAME

Et puis nous oublions...

MONSIEUR

Quoi donc encore ?

MADABIB.

Il faut que nous nous habillions.

MONSIEUR

C'est juste; des acteurs jouant sans leurs costumes, C'est le renversement de toutes les coutumes. C'est encore un quart d'heure.

MADAME

Un quart d'heure, tu crois?

MONSIEUR

Oui.

MADAME

Mais s'il t'en faut un, il m'en faut deux ou trois.

MONSIEUR

Trois quarts d'heure de femme t et de ma femme encore!

Nous pourrions commencer aii lever de Taurore, Et quand nous reviendrons en habits Pompadour, L'aiguille de ma montre aura fait demi-tour.

Si nous nous en passions?

MADAME

De quoi?

MONSIEUR

De nos costumes.

MADAME

C'est le renversement de toutes les coutumes.

MONSIEUR

Oui^ c'est moi qui Tai dit. Mais, mais, il se fait tard.

MADAME

Il est vrai qu'on pourrait gagner une heure et quart.

MONSIEUR, aapabUc.

Soyez-nous indulgents, messieurs; qu'il vous suffise De savoir que madame est jolie et marquise.

MADAME, même jea.

Que monsieur est bien fait, galant et chevalier.

MONSIEUR

Du rouge, de la poudre, une queue, un panier...

MADAME

Un habit à paillons, un jabot de dentelle...

Vous le voyez d'ici.

MONSIEUR

Vous la connaissez telle.

Ah! j'oubliais... La scène, on ne sait pas pourquoi. Se passe à Trianon.

MADAME

Et Louis seize est roi.

MONSIEUR

Nous ayons quatre actenrs: nous d'abord.

MADAME

Puis Lisette.

MONSIEUR

Et pcds maître Fronlin, mon yalet.

MADAME

Ma soubrette.

MONSnSUB.

Mais ils ne sont pas là.

MADAME

Si nous nous passions d'eux?

MONSIEUR

Soit; ils ne font qu'entrer et sortir.

MADAME

Reste deux.

MONSIEUR, tendant la maia à madajBe.

Reste un, si tu veux bien.

MADAME

Je n'ai pas de rancune.

MONSIEUR

Puisque ma femme et moi...

MADAME

C'est tout un...

MONSIEUR

C'est toute une.

Théâtre, habits, valets supprimés, commençons, Au lever du rideau... Mais nous nous en passons, Pour cause.

HÂDÂinS.

Je suis seule et je sonne Lisette.

MONSIEUR

Supprimant les valets, supprimons la sonnette.

MADAME

C'est juste. Alors j'explique. . .

MONSIEUR

Un peu trop longuement...

MADAME

Que mon mari défunt était...

. MONSmUR.

Un garnement.

MADAME

Et que ne voulant pas renouveler Tépreuve»

Je suis bien décidée à toujours rester veuve.

MONSIEUR

Eh bien» voilà la scène expliquée en deux mots, Nette, claire, précise. Alors à quel propos La jouer? Tout le monde ici la sait de reste. Puis elle dure au moins...

MADAME

Douze minutes.

MONSmUR.

Peste?

Si nous la supprimions?

MADAME

Oh! ouil supprimons-la.

MQNSIBUB.

Ici la veuve chante une romance en la.

MABAMB.

Passons-la.

MOHSOUR.

J'entre alors, j'interromps la romance.

MADAME

C'est, à vrai dire, ici que la pièce commence.

MONSIEUR

J'entre donc par la gauche et je m'explique ainsi... (Voyons, la porte est Fa, la fenôtre est ici) : < Madame, je passais, lorsqu'une ritournelle... > Ah! diable, nous Yoici dans la grande querelle, Vous savez, le combat de Gluck et Piccini?

MADAMK.

A moins d'un gn» quart d'heure on n'en a p» finil

MONSIEUR

Supprimer ces débats, ces brouilles, ces disputes. Ce serait donc gagner au moins quinie minutes. Si nous les supprimions?

MADAME

Ce serait mon avk.

MONsnsim.

'Ma femme, vos conseils doivent être suivis.

Il me vient une idée assez extravagante.

MADAME.'

Mon mari, votre idée est peut-être excellente.

MONSIEUR

Si nous ne Jouions pas?

MADAME

Pas du tout?

MONSIEUR

Pas du tout.

A quoi bon les laisser s'ennuyer jusqu'au bout?

UADÂMB. '

S'ennuyer est bien dur.

MONSIEUR

Ce proverbe, à vrai dire, N'est ni bon ni mauvais. Or, du meilleur au pire, La différence est mince, et, sans être bien fin. Dès le commencement on devine la fin.

On sait bien, en amour, que, plus on se malmène, Plus on doit s'épouser à la dernière scène.

Si nous ne jouons pas, compte combien d'heureux Nous faisons : nous d'abord, ici cela fait deux, Puis la bonne moitié de ceux qui nous entendent, Et tous ceux qui, de loin, sans rien entendre, attendent.

MADAME

J'ai compris tout à l'heure une dame, là-bas, Qui disait doucement : c Ils n'en finiront pasl »

MONSIEUR

Je viens d'apercevoir un monsieur, ici contre. Qui d'un regard furtif interrogeait sa montre.

MADAME

Oui, madame, c'est long.

MONSIEUR

Oui, monsieur, il est tard.

Mais ce n'est pas vous seuls qui pensez au départ. Songez à vos cochers qui sont là sur un siège. Bravant le froid, la pluie, et peut-être la neige; Songez à vos portiers dont le sommeil complet Datera de ces mots : « La porte, s'il vous plaît. •

MADAME

Songez à vos valets de Fan et l'autre sexe Qui sont là, s'étirant dans un repos perplexe; Ils satrent (les valets aiment à tout savoir) Qu'on devait vous jouer un proverbe ce soir.

MONSIEUR

Or, on sait à Paris ce que jouer veut dire.

Les païens n'avaient pas inventé ce martyre : Renverser l'existence et se donner l'ennui De commencer demain pour finir aujourd'hui.

Songez à vos santés. Une formule ancienne Place dans le sommeil la meilleure hygiène.

MADAME

Songez à vos enfants, à ces petits amis

Qui sont depuis longtemps dans l'alcôve endormis.

MONSIEUR

Assez, femme; voilà la raison meilleure :

On ne peut pas parler d'enfants sans que je pleure.

MADAME

Ils ont peut-être soif?

MONSIEUR

Ils ont peut-être faim?

MADAME

Portons-leur un baiser.

MONSIEUR

C'est le mot de la fin.

Faasse sortie MONSIEUR, à la cantonade.

Le rideau I baissez-donc le rideau!., je suis bête.

IIADAMB.

Mon mari, tous avez ce soir perdu la tète, Et de votre public vous vous êtes moqujé.

MONSIEUR

Cela s'appellera le Proverbe manqué.

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