‹ ScandaleChapitre 1 sur 6 · WERDET, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

WERDET, ÉDITEUR

5, RCB MAZARINE.

in 2010 with funding from

University of Ottawa

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Dans l'cgoïsme froid qui nous sert de cellules,

Là, tous les jours, Nos cœurs déshonorés par de lâches scrupules.

Se sont faits sourds ; Et si des cris de meurtre épouvantent ses veilles.

L'homme de bien Argumente son âme en bouchant ses oreilles

Et n'entend rien !...

Pour moi, devant les flots de ce peuple qui roule,

Amer et seul, Si je me drape au sein des clameurs de la foule

Dans mon linceul , C'est que l'âme des mots est morte sous leurs lettres.

Et qu'en tout lieu L'homme a pris au rebours cette chaîne des êtres

Qui va vers Dieu !

R. B. (Les Adieux.)

Ite Vertige.

Pardon, monsieur, si j'insiste sur cette époque indigne et troublée de ma vie ; mais arrêtez-vous sur les débris qui nous environnent, et croyez à leur éloquence au fond de mon âme. En essayant de surprendre les fatalités à leur point de départ, je vois très-distinctement la source en jaillir de notre sein, et ma conscience me le crie ; — Les événemens

ne sont autre chose que des conséquences mathématiques; nos destinées dérivent de nos déterminations : A chaque nouvelle chance, dans le risque des occasions, si nous perdons ou si nous gagnons, c'est toujours dans la mesure de nos enjeux. Dieu s'est fait une loi de notre liberté, pour que la joie de notre bonheur fût véritablement le prix de notre gloire; antagonisme qui n'est pas inconciliable ; à moins que, pour nous abstraire de la foule qui souffre, nous ne renfermions notre destinée dans un horizon éphémère en nous proposant d'être les seuls heureux dans les temps d'expiation, où les générations ont à se relever d'une expiation commune j volonté criminelle, et dont nous sommes punis ! . . .

La logique brutale des faits accomplis s'empare de nos déterminations comme d'un chiffre inexorable. Nous améliorons ou nous

dépravons, par un acte de notre volonté propre, les faits auxquels nous sommes prédestinés. Or, la réflexion affligée s'édifie toutes les fois qu'elle s'accuse, tandis que la prétention coupable de se soustraire à la responsabilité ne sert qu'à nous compromettre de plus en plus, en nous aveuglant. Monsieur , cela ne saurait trop se répéter ; il faut s'illuminer ou périr, car tout se tient, et ce qui nous frappe sur cette terre a son rebondissement dans une autre vie.

Dès ce moment, par un revirement insensible, mais qui me parut bien étrange, et dont je cherchai long-temps le mot dans mes ténèbres, je vis Lucien s'attiédir sur son projet favori de mariage entre sa sœur et moi. Il cessa de m'en parler ; mais, aussi/ le dépérissement de sa santé fut visible, et je compris que ce double effet résultait assurément d'une

6 LE TEBTI6B.

même cause. Adrienne, au contraire, semblait triomphante- Un dédain muet et brûlant animait les traits de son visage, pendant mes visites à Champrosay; visites devenues plus fréquentes depuis que, sous la menace des lettres anonymes d'un misérable, je croyais devoir me préparer à tout événement, et*rester, pour ainsi dire, en sentinelle, les armes à la main, au cœur même du péril, afin de mieux veiller à tout. Du reste, prise au piège de sa propre prudence, Adrienne évitait toute occasion de tête-à-tête, et je ne voyais plus jour à ses explications. C'était, sous une autre forme, un divorce comme celui que j'avais d'abord voulu. De quoi donc triomphaitelle?

J'étudiai le secret de sajoie; cette joie m'offrait je ne sais quoi d'hostile. Je suppose qu'un affront prémédité se traduisait par les

allures de cette conduite nouvelle, et que cette femme, découragée par mon caractère ou par les entraves de sa vie, s' étant à la fin lassée de moi, me laissait libre de comprendre un arrêt d'exil dans les cruautés systémati-, ques de sa contenance. , ,

Les circonstances s'expliquèrent en se rapprochant.

Quand, avec le secours d'une suite de faits, l'imagination, mise en quête, établit une série parallèle de vraisemblances qui se déduisent naturellement les unes des autres, et semblent se résiuner dans un seul mot , les pièces de l'échafaudage avec lequel on a bâti d'absurdes suppositions tombent alors comme par enchantement, et l'on aperçoit enfin la vérité.

Adrienne, vis-à-vis de Lucien, par un arti:

fice d'intrépidité, qui, vis-à-vis d'elle-iîiême, répondait surtout aux exigences de sa passion jalouse, avait abondé tout-à-coup dans le sens des lettres anonymes, en laissant pressentir, avec une spontanéité feinte, la raison capitale d'un prétendu système de surveillance dont elle n'aurait pu se défendre à mon égard. Elle rusait et frappait à la fois deux coups ; elle calmait la jalousie de Lucien, et servait sa propre jalousie. Par ime fougue simulée d'intérêt pour les affections méconnues d'Eugénie, elle avait ainsi trouvé le moyen de ruiner dans leur base les préjugés sortis de notre première imprudence. Ces soupçons mêlés de réticences qu'elle jeta comme un nuage rempli d'éclairs sur l'opinion mystérieuse qu'elle se faisait de mes mœurs, changèrent discrètement en simple méprise, fort concevable à certains égards, les rapports d'un calomniateur enclin naturellement aux

interprétations les plus équivoques dans l'intérêt insolent de ses rancunes. Les soupçons qu'elle jeta sur des relations dont je ne disais probablement mot à personne, expliquaient surtout comment une femme qui respectait ses devoirs sans néanmoins leur sacrifier ses préoccupations en faveur d'une sœur chérie, avait pu prêter le flanc à des préjugés infâmes, et cela par un zèle dont la source restait inaltérable et pure. Lucien, mis en face d'une vision fantasmagorique, crut saisir enfin, dans les antécédens voilés de ma conduite, les fils d'une intrigue dont, bien avant lui, sa femme aurait eu l'éveil, et d'où naissaient au fond de mon cœur les principaux obstacles à ce mariage. Tout cela ne dut être lancé qu'à demimots, sans explication formelle, avec ces indiscrétions d'élan, retenues et risquées tout à la fois, qui rentrent dans les moyens politiques] des femmes. Les femmes, d'ailleurs.

sont volontiers amères sur le chapitre de nos amis, et, par cette amertume, semblent revendiquer, avec un dépit mutin, la part d'autorité que leur dispute l'éparpillement indiscret de nos affections diverses. Par là, nous aimons à nous expliquer l'emploi souvent cruel de la perspicacité qui les caractérise, les timides atteintes et les guerres sourdes qu'elles risquent tout autour de leurs droits, pour le plus grand salut de leur prépondérance amoureuse. On en sourit au besoin , comme d'une confirmation de leur fidélité. Lucien dut me plaindre, s'interroger sur les causes de ma fausseté, croire à quelque fatale excuse qui, temporairement peut-être, liait ma franchise. Il en souffrit en silence, et dut comprendre que si ses ménagemens même ne provoquaient pas des éclaircissemens sincères de ma part, il serait inquisitionnel de les exiger directement. Sa délicatesse fut prise au

LE VERTIGE. |j^

piëge. Il n'insista pas vis-à-vis d'Adrienne, dans la crainte qu'elle ne prit trop d'avantages contre moi d'un entretien qui laisserait à des animosités de femme un champ libre. Il crut aux maladresses d'Adrienne vis-à-vis de lui- ^lême et à sa propre pénétration. Ces scènes que je n'ai pas vues, je pourrais les décrire. En se justifiant et en m' accusant, Adrienne ressaisissait avec habileté le sceptre des circonstances, et me liait de plus belle à son avenir.

Tous les assassinats ne se commettent pas à coups de poignard : les plus mortels vont à l'âme. Je voyais le marasme de Lucien, sa mélancolie, son profond dégoût de toutes choses- Il vivait un an par jour, et vieillissait en §e consumant. J'allais, sans pouvoir me soustraire à ce rôle infâme, devenir l'exécuteur de l'arrêt porté contre lui par la science. Une langueur mortelle s'emparait de cet hc*ame.

et, si sa bouche gardait le silence, ses rides prématurées m'accusaient. Les dispositions de l'âme régénèrent ou brisent les constitutions fragiles, et je tenais la vie de Lucien en ma puissance, sans savoir comment me dégager de cette responsabilité terrible, puisque après tout le crime était consommé. Que signifient de vains linimens sur une blessure incurable?.'.'^. Sa lettre datée de Verceil, et que je vous ai déjà lue, n'est que trop décisive sur une foulé de détails auxquels je ne peux que faire allusion, et qu'il me serait effroyable en ce moment d'analyser. Reportez-vous à ce document pour m'en épargner le supplice ; cherchez-y les bases des sourds réquisitoires que ma pensée libellait alors contre moi-même, et dont aujourd'hui seulement j'ai le courage. — Et pourquoi cela? parce que je vous aime, et que vous en avez besoin.

Au sortir des conférences matérialistes, où la médecine incertaine ajoutait au mal de Lucien, par ses prescriptions frivoles^, je me traînais dans mon propre mépris avec l'inflexibilité souveraine des remords. Mais notre conscience a beau proférer des malédictions contre nous, on est trop lâche vis-à-vis de soi-même pour que de tels arrêts ne soient pas aussitôt lacérés que proférés.

Une issue me fut ouverte, où je me précipitai.

L'employé des bureaux de la guerre, cet observateur inquiétant, au rire sardonique et discret;, dont je vous ai dit les fâcheuses rencontres, et qui, grâce à la duplicité de mes démarches, avait très-certainement dû mettre le doigt sur le secret de ma vie, m'offrit toutà-coup, lui-même, en imaginant peut-être

ih LB VEBTI6E.

qu'il me faisait passer à travers lé brasier de la raillerie et dans les mystifications d'une épreuve, le moyen de réfuter ses doutes moqueurs, et de trancher dans le vif d'une situation qui s'aggravait en se prolongeant. D'un seul et même coup, je vis, grâce à l'offre qu'il s'avisa de me faire, la possibilité de sauver la considération d'Adrienne, et de déterminer le brisement qui ne cessait d'être mon espoir et mon rêve obscur. Cet homme me rendit de l'air et de l'espace. En ne songeant qu'à se divertir, il devint, en dépit de lui, mon complice.

Napoléon ( en cela conquérant vulgaire ) croyait pouvoir étendre indéfiniment le sol de la France par la soudure territoriale des pays limitrophes; en conséquence, il ajoutait chaque jour une maille nouvelle au filet administratif qu'il développait sur l'Europe , en semant sur

les mille et une enclaves de ce réseau, des rois d'attente et des hiérarchies secondaires, dont il se réservait d'être l'esprit et l'élément directeur. Qui sait, avec le temps, et si ce réseau fragile eût pris de la consistance, ce que fussent devenues ces dynasties provisoires , disséminées autour de sa personne ? N'importe! la nécessité de réussir supériorisait son magnifique instinct. Il allait aux capacités, et les capacités allaient à lui. C'était donc flatter Napoléon selon son génie, que de lui désigner les hommes qui marchaient avec foi dans les vues impériales de son infaillibilité, comme à la merci d'un dogme de rédemption.

Mais il ne fut pas toujours heureux.

La révolution , cette pépinière de tant de bravoures , était loin d'être une serre chaude

pour les hommes d'état. Elle a fait jaillir moins d'inteliiger^pes que d'épëes; et ces intelligences, encore viciées par le contact de Tépée, se sont inclinées devant le dogme de h force. La force est le seul culte des cerveaux administratifs de nos derniers temps ; les peuples eux-mêmes ne s'y sont que trop laissés séduire. On croit pouvoir tout résoudre avec des barricades et des pavés, ce qui fait que les problèmes demeurent. L'organisation militaire du Piémont, déjà tentée, mais à la française, et du point de vue par trop exclusif et dominateur des Tuileries , tendance obstinée qui blessait l'orgueil des peuples conquis et les rendait accessibles aux suggestions anglaises; cette organisation était tout entière à refondre. Il devenait urgent de faire une part de liberté superficielle à des peuples désormais alliés, qu'un système de mansuétude impériale devait ranger plus volontairement sous

LE VEKTIGE. 17

notre obéissance; diplomatie pleine d'ëcueils entre les mains de ceux qui ne secondent la pensée du maître que par les vues soi-disant positives , mais lourdes et insolentes, de la discipline matérielle. L'employé dont je ne vous dis pas le nom m'ayant donc entendu parler de Lucien, de ses tendances cosmopolites, et des diverses langues de l'Europe qu'il savait , me prit à part et me sonda sur ses dispositions, non sans m'examiner pendant le cours de cet entretien avec un sourire qu'il dissimulait à peine; pensant bien, dans le sens de la comédie qu'il voulait se donner en cette occasion, que je serais moins l'instrument que l'obstacle d'un projet convenable sous mille égards, mais auquel il ne croyait pas devoir accorder une importance sérieuse. Je vis ce qu'il se proposait et je pris feu; ma soudaine accession le dérouta. Dès ce

moment le ton de l'épigramme ne fut plus de II. 2

mise, et je le réduisis au regret d'en avoir été pour ses inutiles frais de malice. Entrer dans la chaleur de mes désirs devint une indemnité d'honneur devant laquelle il ne put reculer ; en d'autres temps j'âtirais ri dû rieur et me serais diverti de le voir dupe de sa propre mystification.

U y a toujours une double manière de voir tout. Lorsque je crus être certain que l'employé se regardait comme compromis par l'humiliation d'un faux jugement , pressentant à merveille ce qu'il en résulterait, je ne m'étudiai plus qu'à lui laisser la pleine respotisabilité de ses actes vis-à-m d'Adrienne et de Lucien. Le fruit de cette intrigue m'échappait si je laissais germer un soupçon dans leur âme. Je ne devais rienleur dire ; je ne leur dis rien. Un temps se passa. Je souffrais. Toutes mes idées tournaient sur cette pointe d'aiguille et se ratta-

LE VERTIGE. i9

chaient à cette planche de salut. Rien , parfois , ne me semblait plus éphémère, et j'en désespérais. Inquiète de mes préoccupations qui lui décelaient un mystère , Adrienne retrouva son audace pour m 'arracher mon secret , me tint pour ainsi dire en état de siège, et des rendez-vous hardis dans lesquels ses séductions furent au moment de me vaincre, car l'abîme exerce je ne sais quel vertige, ramenèrent entre nous ces lueurs d'ivreSse que suivent en vain des protestations tardives , que la réflexion et les événemens empoisonnent sans cesse, qui sont divines lorsque la vérité les sanctifie, qui sont infâmes dans le le mensonge.

Sur ces entrefaites , alarmés de l'état de Lucien, qui de jour en jour empirait, les médecins , par honte de leur impuissance probablement , lui prescrivirent à tout hasard les

eaux de Bagnères , celte ressource qui réussit quelquefois à leur place quand ils sont las d'échouer, ou qui les dispense d'assister à la péripétie d'un drame dont la catastrophe est manifeste dans leurs préoccupations.

Contraint par les ordres d'Adrienne , qui m'arracha des sermens , je dus partir le premier, sous prétexte de leur préparer une maison de campagne.

L'ordre de Napoléon arriva le lendemain de mon départ ; il était honorable et formel. La gloire parlait à l'honneur avec cette noble sobriété de mots qui subjugue l'âme, rend le commandement léger, l'obéissance heureuse. La secousse fut celle de la parole du Christ au chevet d'un mourant. Un éclair de résurrection brilla sur le visage de Lucien. On se con-' sulta tout autour de lui. La famille entière

souriait avec espoir. Lucien avait vingt-quatre heures pour se décider. Toute supposition de refus semblait chimérique. Climat pour climat, les médecins, qui, d'ailleurs, ne manquent jamais d'excuses plausibles en faveur des contradictions les plus étranges, inclinèrent pour le Piémont lorsqu'ils s'aperçurent que la mission flattait le malade. Adrienne n'eut rien à dire. La foudre impériale éclatait au milieu de ses rêves ; elle fut emportée par le tourbillon.

A mon insu , les événemens venaient de prendre un caractère décisif. La première nouvelle de cet incident me fut apportée par un prêtre à Bagnères. Lorsque je reconnus en lui le confesseur de la sœur de Lucien, je me sentis comme un accès de fièvre. Par l'intermédiaire de ce digne homme , Lucien , qui rétrécissait formellement entre nous trois le cercle de sa confidence, me demandait grâce

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( grâce ! mon Dieu ! ) pour Eugénie, dont le prêtre ému me détailla les douleurs et les larmes. Pauvre enfant! sur quel misérable avait-elle placé son âme! Jusqu'aux sympathies dont nous devenons l'objet, tout se change, hélas ! en crime dans ce monde! J'étais mis en demeure de me déterminer , ne fût-ce que pour en finir avec des tergiversations qui non seulement compromettaient mon caractère, mais encore la vie d'une enfant aimante et dévouée , prête à tous les sacrifices pour moi. Je pouvais me croire affranchi ; cependant la crise me prenait au dépourvu. Plaignez-moi, monsieur ! Placé face à face d'un coup d'état dont la consommation renfermait le salut ou la mort de plusieurs, j'essayai, mais en vain, de me reconnaître dans les ténèbres de ma conscience. Mon indignité me révoltait. Que sont donc les êtres les uns pour les autres dans l'éternel mensonge de cette vie où des

résolutions, saluées de l'assentiment universel, peuvent, tout compte fait, ne servir qu'à masquer des lâchetés éperdues? Eugénie n'était et ne pouvait être à mes yeux qu'une cloison soulevée entre Adrienne et moi. Certes, la fragilité de l'obstacle en faisait la force , et sous le poids d'une délicatesse , on étouffe les éclats les plus incendiaires de l'âme ; mais je me jouais de ce qu'il y a de plus sacré, car je m'installais comme la fatalité même, comme un mensonge, dans l'existence d'Eugénie, moins pour chercher à me distraire d'une passion en me créant un devoir, qu'afin de soustraire ma vie aux mille et un périls d'un lien coupable, dans les réseaux duquel , en dépit de tous les divorces , mon esprit resterait encore mystérieusement enveloppé. Quels événemens devait-il naître de cette résolution ? et que sont, après tout, les événemens de notre vie, sinon des résultats logiques, heureux

OU malheureux, mais déterminés constamment par notre puissance absolue de choisir entre des partis contraires? Pour enfermer les évolutions les plus capricieuses de la vie dans le cercle de ses calculs, l'être qui maintient l'équilibre des mondes n'a qu'à laisser parcourir à notre liberté les chances inflexibles de la prédestination; en nous refusantàson amour, nous ne saurions nous soustraire à ses lois . Nous sommes éternellement entre ses bénédictions et ses colères. Oui, nos bonheurs et nos martyres viennent de nous ; leurs drames les plus sanglans , leurs joies les plus expansives ne sont que les générations matérielles et les enfantemens de notre vouloir. D'un doigt inaperçu, l'idée touche à d'invisibles détentes, et des explosions s'accomplissent. Or, à certaines épreuves de la vie , quand nous avons plongé trop avant dans les ténèbres , quand le mal nous obsède de toutes parts et que nous avons dés-

honoré la vie de telle sorte qu'il n'y a plus de choix qu'entre des crimes et des folies , la liberté même nous pèse. L'homme fait un dernier acte de puissance en s'abdiquant; il arrache sa couronne et s'abime dans le destin. Le vertige est vainqueur. On ne refléchit plus; on se précipite.

Je me rapprochai d'Eugénie.

J'omets à dessein le détail de ce rapprochement, tant du côté de la mère de Lucien, grondeuse et enthousiaste, prompte à se réconcilier comme à s'ulcérer, que du côté de la frêle et souffrante Eugénie, si digne, si belle, fiére de me revoir, honteuse d'avoir douté de mon cœur, crédule auprès de moi comme l'amour.

Si, comme le fait est sensible pour moi

jusqu'à l'évidence, nous avons le choix fcr-? mel entre nos directions contraires, entre les joies ou le sacrifice de la passion, néanmoins, monsieur, dans le cercle de cette sphère seulement, et pas au-delà , notre liberté peut mettre en jeu l'exercice de sa force et le ressort de son privilège. Du point où l'on se trouve, aller vers l'ordre ou vers le désordre, voilà le lot absolu , la double alternance de la liberté. Nous résigner au sacrifice, c'est notre dignité dans les temps d'épreuves, et les esprits religieux y trouvent leur gloire; ils prennent ainsi la plus lourde part du fardeau commun et soulagent leurs frères. Mais nous ne pouvons rien sur les aspirations naïves de notre àme , car nous ne créons pas ces aspirations; elles nous viennent d'une source antérieure ; elles existent avant la réflexion même, et leur élan divin persiste jusque dans le royaume douloureux et troublé du martyre,

comme une excitation perpétuelle qui nous invite à résoudre l'énigme du bonheur pour tous les humains ; comme un ordre suprême de chercher dans la préoccupation du salut universel l'idéal chéri qui doit nous échapper sans relâche à travers le chaos du morcellement et dans le néant de l'individualisme. Variées comme les harmonies des mondes, distinctes les unes des autres comme les instrumens et les notes d'un seul et même concert,nos diversités respectives sont les titres de notre mission ; elles caractérisent les grâces que Dieu distribue spécialemen|, et à son gré, sans qu'il y ait à lui en demander compte; leur source découle de son être. Il semble enfin une charte caractérielle que chacun de nous ait reçu de ses mains. Or, puisque l'individu souffre du moment qu'il viole sa propre loi , supplice inévitable au sein de notre fange, il nous reste donc, en attendant la transfiguration de l'humanité

28 LE VERTIÔE.

dans la sérénité radieuse des temps de lumière, l'alternative de reporter saintement à Dieu nos souffrances, afin de nous élancer vers sa gloire, ou de souffrir bassement, en impie, dans les régions du blasphème et de la révolte.

Je n'étais pas libre d'aimer Eugénie, je n'étais libre que de l'épouser.

Sans douié, au milieu de nos époques de grossier matérialisme où le mariage est enveloppé de tant de ténèbres, une vive amitié, l'estime la plus franche, le chaste sentiment du devoir pouvaient être considérés comme de suffisans motifs en face d'une détermination semblable. Il y a là des nuances que l'on dédaigne, des différences que l'on ne compte pas. Nos consciences dégradées ne regardent pas de si prés aux premières harmonies de

cœur, et nous avons perdu la clef des âmes.

On ferme ainsi les yeux sur le résultat de ces fractions négligées presque de toutes parts dans le calcul universel de la vie, sans pressentir le désordre que ces omissions infinitésimales porteront au sein de l'ordre et de la paix. Tout le monde aurait eu pitié de mes scrupules, et souri de mes tortures; on m'aurait poussé pour me faire franchir le pas. Eh bien ! j'y voyais un adultère plus criminel que l'autre. Avec Adrienne , au moins , je n'étais adultère que devant les hommes; avec Eugénie, j'allais être adultère devant Dieu.

Essayez sur vous ces réflexions, par leur côté le plus tranchant, dans ce qu'elles ont de plus acéré ; analysez la vie , non dans ce qu'elle offre de faux, le aïonde extérieur; mais

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dans ce qu'elle a de vrai, le monde de Fâme ! Voyez se dérouler autour de vous le temps et les événemens qui se déroulaient autour de moi; vous aurez l'histoire du plus mortel de tous les supplices dans une hésitation de toutes les secondes.

Cette vie dura trois mois.

Trois mois entiers ! je comptais les jours et les heures.

Mainte et mainte fois , je reçus des lettres d'Adrienne; à la suscription seule je les devinais. Je les brûlai sans les lire et j'étouffai mon cœur. Mes palpitations né se disent pas ! Ce fut une lutte abominable, une de ces luttes dont on est résolu de mourir s'il le faut, sans jeter un cri. Lucien, vis-à-vis de sa femme, continuait de garder le mystère; il

me le disait, et, grâce à ma résolution, tout se préparait pour un mariage dont les conséquences auraient changé ma vie, quand toutà-coup la témérité d'Adrienne trompa mes calculs, épouvanta mon esprit, et me fit comprendre que je me devais à ma faute.

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Tout un panorama se déroule à ses yeux 1...

Des rubans du sentier le parcours gracieux

Comme un remords chéri rappelle à sa mémoire

Des souvenirs discrets dont le bois sait l'histoire ;

Les dédains sans pitié de l'altière Ëlisa;

Le piège où tant d'orgueil enfin s'apprivoisa;

Leurs explications, ses larmes, et le gag»

Qui scella pour un temps leur frivole esclavage,

Car l'infidélité fut réciproque entre eux!...

Et si l'anneau d'or reste à son doigt bienheureux.

C'est qu'égoïste au sein de les coquetteries,

Pour les moindres écarts. Amour, tu te récries ;

C'est que, fourbe en secret, tu t'arroges des droits ;

Et que, libre en ton vol, quand tes fers sont étroits,

Jaloux jusqu'au soupçon sans renoncer à plaire.

Tu frappes des oublis que l'Amitié tolère!...

lleurcux quand notre cœur sur tes plaisirs défunts

Peut respirer encor la fleurde tes parfums,

Et nous défend de joindre, en luttant par des blâmes,

Au divorce des sens le divorce des âmes!...

R. B. (le village de Silvio.)

lia Réisignatioiii

Le lendemain , après avoir reçu la double lettre d'Adrienne et de Lucien, j'étais en chaise de poste, galopant sur la route d'Italie.

Pour gagner Champrosay je dus faire un détour; il fallait, vous le devinez, m'excuser auprès de la sœur de Lucien , noble et pure enfant, dont, en effet, je n'étais pas digne.

J'avais essayé d'écrire, les mots s'étaient effacés l'un par l'autre dans mon âme , et refusés

à mon esprit, de même que la vue éprouve des vertiges sur le chaos d'une impression dont les caractères ont tremblé. En faisant la démarche, je m'en épouvantais ; la nécessité m'entraînait en m'étouffant. L'embarras, dés que l'on y cède , en engendre mille.

Que pouvais-je lui dire? et ne devais-je pas lui rendre, enfin, sa liberté?

Je ployais comme un enfant troublé sous le fardeau de toutes mes lâchetés réunies.

Eh bien! monsieur, malgré ce vif sentiment de mépris qui s'élève et qui crie contre moi du fond de ma conscience, lorsque je viens à fouiller *dans les pages éperdues de ma mémoire, l'imai^e d'Eugénie m'apparaît

encore avec ce sourire innocent et bon qui répandait tant de sérénité tout autour d'elle, et dont chacun admirait le charme en m'assurant que ses yeux noirs brillaient d'une plus douce lumière dès qu'ils venaient à se poser sur moi. Doux et confiant regard des femmes où la résignation rayonne avec ime foi si chaleureuse , ne reportez-vous pas l'influence épurée de leur esprit sur les objets chéris de leur âme?... Lorsque nous sommes justes et bons^ c'est que nous nous pénétrons de votre clarté. Peut-être , sans en deviner la profondeur, cette ange comprenait-elle que je lui cachais une blessure ! A son intérêt pour moi, j'aurais voulu donner tout celui dont elle était digne ; je ne le pouvais pas, et peut-être dois-je invoquer ceci comme une excuse! J'en ai si peu qu'il serait affreux de me refuser celle-là. Je connais la miséricorde pour les affections criminelles, monsieur,

pourvu qu'elles soient exclusives; il règne encore un simulacre de vertu dans la fidélité que se vouent deux coupables; mais je ne conçois pas de pardon pour les âmes qui transigent, ou qui font deux parts de leur amour : un semblable partage est immonde. Sincèrement , je n'ai jamais aimé la sœur de mon ami que comme une sœur. — Une fatalité dispose de nous ! Je ne veux m'accabler que de mon propre fardeau; mes épaules tremblent assez sous ce poids.

Eugénie se promenait en ce moment , avec sa vieille gouvernante , sur les berges fleuries du petit ruisseau de Champrosay, lequel, après avoir bondi sur les roues de plusieurs moulins étages le long de sa pente, court se perdre en bouillonnant parmi les roseaux de la Seine. A l'apparition de la cbaise de poste, Eugénie s'élança comme un éclair. Nous nous

trouvâmes face à face, à l'ombre des peupliers qui se balançaient au-dessus de nos fronts ; j'étais pâle, elle devint pâle. Les préparatifs de voyage parlaient suffisamment pour moi.

Ardent et joyeux , le postillon , tout en retenant la fougue de ses chevaux, faisait claquer son fouet.

Je me sentis impatienté; je fis un signe violent à cet homme, comme si, dans sou ignorance de mes émotions, il pouvait être coupable d'un blasphème.

Eugénie s'appuya sur mon bras pour modérer cette animosité dont elle eut peur.

— Vous me quittez !bégaya-t-elle.

Je la soutins ; je sentis son cœur battre à

ko LA RÉSIGNATION.

coups redoublés contre ma poitrine; j'étais, en vérité, tremblant comme elle; je eberchais vaguement ce que j'avais à lui dire! Les paroles n'arrivaient pas à mes lèvres. Il me semble qu'alors, en la trouvant si confiante et si belle sous le reflet amoureux de ces adolescentes barmonies du matin, dont la fraicbeur d'une jeune fille emprunte encore un nouveau lustre, je m'interrogeai dans le secret de mon âme sur cette ironie du destin qui fait que les inclinations ne sont pas libres. Je ne puis dire au juste à quoi je pensais, et si je pensais à cela; se connaît-on soi-même? Nos passions nous ôtent le plus amer de notre mépris, en nous enveloppant de leurs ténèbres. Mais en guise de cette explication que je lui devais et qui ne me venait pas, machinalement, sans songer à mon imprudence, je lui remis la lettre de son frère; cette lettre fatale que vous tenez et que vous venez de lire; cette

lettre qui n'est pas de Lucien tout seul, qui renferme tout mon secret. Puis, tout aussitôt, et comme du sein d'un oubli revenant à moimême, en songeant à l'écriture d'Adrienne, si remarquable par le contraste de celle de Lucien, ému d'un rapide et brutal instinct de frayeur, je froissai violemment les doigts de la pauvre petite, afin de lui dérober la vue de ce dangereux écrit.

Ce geste fut terrible comme la pensée.

Nous restâmes vis-à-vis l'un de l'autre dans l'attitude la plus étrange : moi, les sourcils froncés tel qu'un accusateur, fasciné par le sentiment de l'étourderie que je venais de commettre; elle, m'interrogeant de l'air d'une enfant prise en faute. Nos lèvres frémissaient, on aurait cru que nous allions mourir.

Ënfin^ Eugénie fondit en larmes, et, se cachant la figure dans ma poitrine :

— 0 mon bon ami ! s'écria-t-elle, je vois bien que vous ne m'aimez plus !

Comment revenir sur mon extravagant oubli ? je ne le pouvais, je ne. le devais pas. J'acceptai ce malentendu comme une faveur du ciel. L'instant d'après, lorsque je quittai la sœur de Lucien, sa persuasion était que je venais de rompre notre mariage

De fait, cela était.

On peut absoudre la plupart de nos actions de toute arrière-pensée, de tout calcul, et nous arrivons quelquefois à notre but sans le vouloir.

Je m'éloignais de Paris avec une préoccu-

LA RÉSIGNATION. h3

pation de terreur qui devait donner à mon esprit une activité fébrile. Les menaces d'Adrienne ouvraient un champ sans borne à mes suppositions ; et, malgré moi, par un dernier éclair de résistance, ou par cette sorte de défiance prosaïque dont notre ironie s'arme contre le côté romanesque du caractère des femmes, je me prenais à douter de ce prétendu mystère dont elle se faisait un prétexte pour exiger que j'accourusse à Verceil. Je m'expliquais ses exigences, et je ne supposais pas un danger. Mais, tout en en doutant, je me hâtais : avecAdrienne on avait beaucoup à craindre.

Sectateur fier d'un idéal sublime,

Quand tous les rois me semblaient des Tarquins,

 mettre en poudre un sceptre illégitime

J'ai consacré mes bras républicains ;

Au bruit du glas, après trois jours de gloire,

Mon idéal tourne en juste-milieu !

Je suis en deuil de ma propre victoire !

L'idole est morte, il faut adorer Dieu !

Las du bois vert dont il rossait Basile, Quand Figaro se vendit au pouvoir.

Dédaignant l'or qu'offrait sa main servile, D'un jour plus pur j'ai caressé l'espoir ; Le temps ajoute, hélafi! à ma soufifance ' Mon rêve passe et je lui dis : — Adieu! Dois-je ici-bas chercher mon Espérance ? L'idole est morte , il faut adorer Dieu !

Loin des partis, qui, dans ce monde en ilamme. Ont tour à tour de sang baigné leurs mains, Le Phalanstère émerveilla mon âme ; L'ordre céleste y groupait les humains.

J'espérais voir les chœurs de l'industrie Tourbillonner dans leur brillaDt milieu!

Fourier n'a pu mettre au jour la série... L'idole est morte , il faut adorer Dieu !

R. B. {Mes Déceptions.)

Ei^Aveiislc«

A trois lieues de Grenoble, ma chaise de [»osie se rompit.

Le postillon me demanda vingt-quatre héai^ res, et la beauté du site me frappa. Je ne me sentais pas en disposition de m'enfermer dans une auberge. Mon parti pris, je m'aventurai pédestrement dans les Alpes; je me pion-

48 l'aveugle.

geai dans les ruelles de ces montagnes dont la royauté sourcilleuse, objet de l'envie et des regards de tous les êtres qui deviennent de plus en plus invisibles en se perdant au niveau des plaines inférieures, s'élève splendidement, avec orgueil, ainsi que les pouvoirs de ce monde, au milieu de la région des orages, et ne s'y plonge que pour les affronter, afin de les résoudre et de les épancher en fécondités dans les alentours. Là, de grandes analogies parlent à l'imagination. L'aigle y plane bien au-dessus des sapins et des neiges, s' élançant à plein vol vers le soleil, comme la pensée du génie dans la lumière. Agrestes et rudes, ces lieux m'arrachèrent à mon marasme ; mon individualité disparut, toutes mes douleurs s'évanouirent ; et, pour quelques instans, je me sentis vibrer de ce frémissement généreux, ivresse mystérieuse, dont l'âme ne saurait se défen-

LAVE-UGF.E 49

(\i'Q lorsque 1 ou escalade les liautrr.rs. Los paysages n'ont peut-être que la couîeur de notre disposition d'esprit ; et le même point de vue, je m'imagine, ne se voit jamais deux fois de suite sous le même angle. On jouit d'un site comme d'une femme bien aimée ; on la coQtemple , on ne l'examine pas. Celui-ci m'émerveillait. Le soir vint; ses voiles m'enveloppèrent lentement de leurs brumes crépusculaires. Bientôt la lune se leva sur ces basaltes menaçans, e*t les ombres nocturnes semblèrent y creuser de plus profonds précipices. Les royautés du jour se métamorphosèrent en sépulcres; c'est leur sort lorsque la terreur se développe avec les ténèbres. Là, des lacs furtifs, miroiis du cici, où, comme des échos de flammes, venaient, en s'y rencontrant avec fureur, s'embrasser et se dévorer des météores; au-dessus de mon front, des arcs de pierre, jets hardis, passage du voitu-

50 l'aveugle .

rier qui regagnait son gîte, joignant des rochers à des rochers ; puis, l'ouragan, ce révolutionnaire des solitudes, plus bruyant avec la nuit, passant avec les rafales de ses marseillaises dans la cime des grands arbres qui s'entrechoquaient en frémissant. L'air était devenu lourd, le ciel se couvrit de nuages ; ces nuages volaient ainsi que des armées au combat. Le poème de Milton me revint alors en mémoire. Messagères des ressentimensdu ciel, des nuées s'abaissèrent en se développant; leurs vastes ailes paraissaient vouloir étouffer le monde ; filles de la révolte, des vapeurs terrestres volèrent de tous les points à la rencontre. Quoique emportées à la fois par kmême vent, l'œil, trompé par leur action rivale, les voyait glisser sur des points opposes ; les unes s'abaisser vers la terre en devenant de plus en phis sombres, mais en s'ouvrant avec des clartés étranges ; les autres, ainsi que

l'aveugle 5t

des escadrons, se dégager des amphithéâtres de rochers, ceints de leurs noires couronnes de mélèzes. Une double flamme jaillit de leur double choc ; je marchais cependant sans me consulter sur la route, et de blancs éclairs me guidaient encore. Enfin, les cavernes laissèrent échapper des murmures, la pluie pétilla, mêlée d'une exhalaison chaude, et les oiseaux effarouchés s'enfuirent ; ils me criaient de chercher un abri. L'orage éclata; j'en avais besoin. Le désordre des élémens n'est qu'une harmonie pour les révoltes qui couvent dans le sein ulcéré par la souffrance. Au loin des voix m'appelèrent ; mais, pour éviter des importuns, plus oflicieux qu'il ne me plaisait de le leur permettre, je m'enfonçai dans les ^ât~ ges; j'entendais jouir tout à mon aise de cette large dissolution de l'air qui me rafraîchissait le sang. Elle se fit avec tant de frénésie, qu'il semblait que ce fût un nouveau signal de la fin

52 l'aveugle.

du monde. J'allais, je gravissais les rochers ; j'hésitais parfois dans ces violentes bouffées de pluie qui m'offraient la lutte et qui paraissaient vouloir me renverser ; j'en eus trop tard du repentir. Des bouillonnemens rapides se dégorgèrent par les escaliers bizarres des tortueux corridors dont je me flattais en vain d'escalader les plateaux supérieurs. Souvent je crus perdre pied, car, avec le redoublement des coups de tonnerre, l'eau, qui se précipitait par les ravins, devenait plus forte et plus menaçante; elle entraînait des arbres, des pans de rochers ; je ne savais à quoi me retenir Enfin, dans l'éblouissement multiplié des éclairs, je vis venir à moi deux voyageurs qui répondk'ent à mes cris de détresse; l'un jeune, et l'autre d'un âge mûr. La débâcle des élémens redoublait ; coup sur coup, la foudre illuminait comme autant de colonnes de cristal ces impétueux ruissellemens qui me frap-

l'aveugle . 53

paient de leurs ondes; le temps était précieux et ne devait nullement se consumer en vaines paroles. Nous ne redescendîmes pas vers le vallon ; il fut question tout d'abord de s'abriter dans une grotte. Le plus âgé de mes deux compagnons désignait à l'enfant, d'une voix brève, les points qu'il fallait gravir, les sentiers que nous devions prendre ; et, si je chancelais, il me retenait d'une main ferme, en se faisant un point d'appui vigoureux d'un bâton armé de fer. Tout ruisselant de l'orage, nous pénétrâmes bientôt dans une caverne où mes sauveurs se hâtèrent d'allumer un grand feu.

Ce ne fut qu'à la lueur de la flamme qui pétilla dans ce brasier que je m'aperçus d'une singulière circonstance.

Mon guide était aveugle.

^ l'aveugle.

Il devina la cause de ma surprise à mon exclamation.

— Rien de moins étrange ! me dit-il gaiement. L'inconvénient des gens qui voient xJairy et clair en plein midi, c'est de ne pouvoir se passer d'un flambeau dans les ténèbres; l'aveugle alors a sa revanche, et prend le droit de les conduire. Mais je ne fus pas toujours aveugle, je connais ces lieux ; il y a treize ans, je les habitais. Un plus terrible orage s'était alors développé sur la France ; mais au fond de cette grotte, je ne m'en doutais pas. Dans ce temps-là, pour correspondre avec Lavoisier, j'y faisais des études si hardies sur l'essence même de la lumière, que, à la fin, j'en perdis la vue. Cela devait être et je ne m'en plains pas. Lavoisier, nouveau INÏoïse, interrogeait avec moi le mot sublime, que le texte de la Genèse a placé sur les le-

l'aveugle. 55

vres de l'Eternel; le Fiut lux l'obsédait. Lavoisier tenait le mystère dans sa tête, lorsqu'on la lui coupa. Il avait cependant demandé quarante-huit heures de délai pour léguer la formule de sa découverte à la France. Pétition perdue ! La France n'avait plus besoin de savans!.... Chargé des ordres du comité de salut public, un caporal de la république pénétra dans mc^ laboratoire. Il s'étonna de n'y trouver qu'un méchant aveugle; il le mit à la porte. Il faut être reconnaissant de tout, même d'un mauvais procédé. Je dois très-certainement au mépris de cet honnête républicain la faveur de vivre encore et de vous offrir l'hospitalité dans le lieu qui fut autrefois mon ennitage. J'étais chartreux.

Comme je le plaignais :

— Pourquoi ccla?mc dit-il. On se fait des

56 l'aveugle.

idées fausses sur le prétendu néant où nous plonge la perte de la vue. J'avais analysé bien des choses ; l'événement me renferma dans la réflexion. La nécessité de me créer une sténographie mystérieuse a totalisé mes découvertes dans mon esprit. J'ai saisi le lien des faits dispersés; l'univers s'est résumé pour moi. Je vois Dieu.

Plus tard, monsieur, lorsque j'aurai satisfait au cri de mes remords, je reviendrai peutêtre (s'il vous plaît de me le demander) à l'étrange entretien qui se passa dans une grotte des Alpes, au bruit de la foudre dont les roulemens ébranlaient les montagnes, entre cet aveugle qui voyait tout et l'homme dont les yeux s'étaient inutilement ouverts autour de lui. S'il faut vous l'avouer avec franchise, ma pensée ne date que de ce jour; dès ce jour seulement, je m'appartins dans une subordi-

l'aveugle. 57

nation volontaire. L'immensité de Dieu subjugua ma conscience, lorsque je lui restituai la tradition qui préside au développement historique de notre univers après la dispersion des races primitives, ainsi qu'aux jours du ralliement de l'unité catholique dont je pus saisir dans une seule et même vision les moyens d'ensemble , l'action graduelle , la marche, la singulière grandeur et le but. Aujourd'hui, je vous traduirais mal ce chant d'harmonie. Peut-être vous sufîira-t-il que je vous mette sur la trace. Conquérir la vérité par soi-même, c'est la posséder doublement. La magnificence de nos traditions restituées fit justice pour moi des interprétations sordides que la philosophie moderne a glanées de gaieté de cœur aux dépens des visions extatiques de ces bons simples qui se rencontrent partout, chez les philosophes comme chez les croyans; qui n'ont pas voix délibéra-

58 l'aveugle.

tive au chapitre, ce me semble; visions qui permirent à la cohorte des incrédules de livrer des batailles de mauvaise foi sur un terrain faux à des adversaires débiles, plus zélés qu'édifiés, car ils prétextent à chaque instant du mystère lorsque l'on met au défi leur ignorance. Où donc en serions-nous, mon Dieu, s'il fallait nier toutes les choses dont les sots font un pitoyable usage?... La science des livres est froide et nous trompe; nous nous y clouons, et notre esprit participe de l'immobilité de la lettre. L'humanité, par son action, en sait plus que par son érudition. Ce qui pourrait brouiller avec l'esprit d'examen, c'est sa tendance à nous écarter de la vie; il faut la lire dans le mouvement, et non dans le repos, pour la comprendre. De ce point de vue, l'ingénuité de l'enfant obtiendrait, plus facilement que la science des érudits, l'accès de la conception sacrée. Soumis oomme tant

l'aveuglb. 59

d'autres aux froids préjugés de mon siècle, je ne commentais pas avec énergie, je l'avoue, ce que l'évocation du royaume du ciel désignait comme but au genre humain, dans le sonore programme du Christ. Pour moi, la vallée de larmes ne devait pas devenir la vallée de joie ; j'oubliais que notre globe roule dans le firmament, et que sa métamorphose dépend de la résignation et du courage. J'acceptais d'une manière absolue l'anathéme de corruption lancé contre la matière, sans me rendre compte (ainsi que de plus illustres, hélas !) de ce qu'il y a d'expressément relatif dans la qualification franche de temps d'épreuves, qui caractérise les premiers pas de la mission du catholicisme. La nécessité de la purification m'échappait. Sur des énigmes lucides et faciles, je déployais le voile de mes ténèbres ; car, en prenant en pitié les mots, insensés que nous sommes, nous avons perdu jusqu'au sens des choses.

60 l'aveugle.

Monsieur, toute religion (il faut le rcconnaitre et chercher celle qui remplit le mieux ce but ) est un pacte fédéral dont les cérémonies servent surtout de moyen de ralliement pour les hommes de bonne volonté contre les hommes de mauvaise volonté; et l'inepte abolition de ces mille et une cérémonies, dont le sens peut échapper à l'imbécillité de nos dédains, mais se révèle ingénument à notre amour, ne fait que disperser des impies dans les voies de l'égoïsme et du malheur, jusqu'à ce que, à travers le brisement des ténèbres, la souffrance leur fasse crier grâce en les rappelant à Dieu.

J'étais dans la souffrance et prêt à l'une de ces commotions qui, comme le foudroyement de Saint-Paul sur le chemin de Damas, changent tout-à-coup l'horizon de la vie.

l'aveugle. 61

L'histoire de notre vie est souvent dans celle de nos idées. L'univers n'offre, an soin de notre conscience, que le double jeu de l'action et de la réaction; et , sous l'empire de certaines émotions de Tâme , le jeu^des événemens provoque en nous des révolutions extraordinaires.

A cette époque de mon existence , je tenais ( et cela grâce encore aux traditions chéries que j'avais reçues de ma mère) à ce que l'on appelle d'une manière assez vague le sentiment religieux; manifestation de l'esprit aussi distincte de la religion proprement dite que la théorie diffère de la pratique; sorte d'aumône individuelle qu'un élan plus ou moins réfléchi veut bien accorder aux harmonies de l'univers, mais qui s'en tient à cette frivole extase, prie à l'écart, et n'admet pas l'absolue nécessité d'un intermédiaire ter-

62 i/avetolf.

restre entre notre âme et l'éternel. La magnifique pensëe de rincarnation m'échappait : je n'y voyais qu'un mystère isolé, sans racines dans la puissance éternelle, sans résultat pour ^'avenir du monde. J'avais même, à l'égard du prêtre, un fond de tolérance et de mépris. Le costume du prêtre me repoussait et suffisait pour me tenir en garde contre tout ce qu'il aurait pu me dire. Au-dessus de lui, si j'entrevoyais le clergé, c'était comme une ombre, et non comme une institution dont le modèle se proposait à l'imitation des hommes ; inspiration sublime que nous devrions nous proposer de traduire partout. Je croyais donc en Dieu; mais, je n'y croyais qu'en amateur. Je ne reconnaissais à personne le droit d'intervenir entre mes élans et la divine puissance; prétention insolente et froide; germe de divorce, invisible 'sans doute, mais décisif, entre l'homme et Fhu-

l'avrugle. 68

manité ; l'humanité ! dont il semble que le déisme n'ait pas le moindre souci!... Depuis j'ai sondé cet abime, et je l'ai trouvé profond. Ce sentiment n'esta tout prendre que la canonisation de l'individualisme et la négation du glorieux avenir dont nous pouvons tenter la conquête sur la terre et dans le ciel, en marchant de concert sous les drapeaux de l'unité. Pourquoi se refuser à cette coopération sainte? La superstition dont on parle tant au sujet des cérémonies de l'Église, de ses symboles, de ses pratiques, de ses mystères; la superstition qui rallie vaut mieux que la superstition qui divise j et, iqut réfléchi, l'on ne se rend pas au bonheur en maraude. Sur le champ de bataille oii nous avons affaire à la coalition redoutable des fléaux créés en ce monde par le fatal génie du morcellement, c'est par une stratégie d'ensemble et des raugsscrrés qu'il faut procéder à l'espérance de

04 LAVRUGLE,

la victoire. Or, par sa marche panlliéistiqiie et ferme dans le chaos du morcellement temporel, Rome, en se suhsti tuant à Dieu vis-à-vis des chrétiens disciplinés autour de ses symholes, facilite notre victoire contre le démon du mal, et me semble aujourd'hui, de même que dans le mystère éblouissant de la génération, l'étincelle assimilatrice des élémens d'un Dieu qui se reconstitue. La vision sublime de la cité mystique des sept Sacremens, monument de coutumes réalisé dans les mœurs , plan d'unité légué par Jésus-Christ à l'Église de Rome, ralliant par degrés les êtres épars au centre commun d'un foyer de rendez-vous où les sympathies s'entrelacent et se fédèrent d'un bout du monde à l'autre par cela seul que l'on s'agenouille ensemble au pied des symboles et que Ton se trouve en contact par les mêmes cérémonies; cette vision sacrée, cette Cité de Dftu ne m'était pas encore apparue.

l'aveogle G5

Elle peut faire corps pour les yeux de l'esprit ; mais l'œil du corps n'en voit que l'ombre . Técorce de cet arbre m'en avait masqué la sève. Je n'avais pas tenté l'analyse de cette charte sacramentelle, souple comme la vie des individus et des nations, qui l'enveloppe d'un réseau transparent et léger dans les évolutions de son parcours ; qui se prête à tous les lieux , à tous les temps, grandit avec les formes sociales , se développe avec leurs transfigurations, et dont le texte est si simple, que par cela seul l'institution en est divine. Quand on appauvrit, on interprète; mais lorsque l'on enrichit, on restitue. C'est de ce point de vue , et sans haine préalable , sans insolent dédain, qu'il faut étudier ces traditions, qui, croyez-moi, ne laissent en dehors aucune science ; qui se justifient devant l'esprit si l'âme se met à leur égard en état de grâce et d'impartialité, d'hospitalité franche;

qui donnent la vie avec la lumière ; qui ren- II. 5

66 l'aveugle.

ferment les pronostics et la consigne de nos

élans vers une destinée dont la tourbe des

imaginations, adonnée à la colère et au doute,

s'obstine à repousser les pressentimens et la

gloire.

L'indulgence , on l'a dit , est le commencement de l'intelligence; l'amour en est le sommet.

Dans les événemens qui sont de notre jour, qui se manifestent tandis que je vous parle , je discerne , grâce aux convictions qui se sont mûries en moi depuis cet entretien, un symptôme inaperçu de îa plupart , et que je veux vous dire.

Il traduira le fond d'une profession de foi dont le développement nous entraînerait audelà des proportions d'un épisode.

o/rt

Laissez, laissez le pauvre en souffrant se morfondre

A la recherche de ses droits ; <

Est-ce que le canon n'est pas là pour répondre Si nous élevons trop la voix ?

Entre les biens du ciel et les biens de la terre,

Pauvres, restez donc isolés !

Toi, tu souffres, dis-tu?.. C'est bien!.. Dors sur la pierre 1

Vous, il vous faut du pain?... Volez !...

L'Ëvangile à nos fronts a passé comme un songe 1 Dans ces champs que nous traversons,

Quel orphelin pourrait, lorsque la faim le ronge. Prendre un épi sur les moissons?...

Même on ravit l'obole au pauvre qui travaille ,

Afin de gorger des heureux Qui veillent, l'arme au bras, de peur qu'on ait la paille Du grain dont le fruit est pour eux.

Ils vous diront que Dieu, depuis mil huit cent trente.

Pour mieux échelonner les rangs.

N'admet plus dans le ciel que des saints à patente

E des anges à deux cents francs!...

R. B. (La Flèche de Rouen.)

m^reissiou.

... Dans ces derniers temps , Monsieur, on a beaucoup déblatéré sur l'indifférence en matière de religion , cette maladie des peuples de l'Occident ; maladie dont la France du dix-huitième siècle propagea la contagion tant sur les états rétrécis de l'Europe que sur les vastes parages de l'Amérique. Le coup d'œil le plus superficiel confirmait ces améres doléances,

70 DIGitESSION.

et les faits sont là. Ils se manifestent avec un caractère d'évidence contre lequel il serait téméraire de protester, n'est-ce pas ? Et pourtant , malgré les décisions d'une école matérialiste qui s'agenouille devant l'apparence, parce qu'elle manque à mon sens de la seconde vue de l'esprit, j'oserai dire que les faits euxmêmes , si brutalement qu'ils s'expriment , et quelque soit le nombre de leurs complices, ne sont absolument qu'une lettre morte; l'œil de l'âme doit en sonder le sens mystérieux. Ne prononçonsjamais trop vite ! La prédestination marche de front arec la liberté. Sans la main de la Providence , qui peut dire où nous irions sur le penchant de notre propre faute ? Mais Dieu sourit de nos insultes et nous mène à son but miséricordieux par nos plus mauvais vouloirs. Les ruses de l'Eternel sont cachées surtout dans les humiliations apparentes de sa cause , et les faits ne sont une autorité

définitive que pour le vulgaire; les faits en génèrent d'autres qui mènent à des conclusions diamétralement contraires, et font ressortir l'esprit secret des événemens. Grâce aux retours inattendus de la sagesse divine contre la sap^esse humaine, les Te Deum des satisfactions éphémères de l'orgueil se changent ordinairement en ironies , lorsque les événemens se déroulent. Ayons pitié de ceux qui concluent du jour au lendemain. Où l'on croit Dieu vaincu, c'est Dieu qui remporte la victoire.

Entre mille faits, arrêtez-vous effectivement sur un des plus caractéristiques.

93 sonne. Une clameur apocalyptique se fait entendre dans l'Europe. La société française croule tout entière avec ses traditions et ses institutions. De cet ensemble ne prenons qu'un des épisodes. Armés d'un double

reproche dont les termes sont en contradiction formelle, les implacables ennemis du catholicisme ont ameuté sur le seuil des couverts la foule armée de la torche et du marteau. On communie-dans le vertige, et la démolition est décrétée. Une philanthropie de parade, une accusation mensongère, en dépit du contraste de leurs discours, se coalisent pour l'exécution d'un crime, à la faveur même de leur contradiction insolente ; et l'on avouera , mais beaucoup trop tard , mais lorsque l'on n'aura plus la force de remettre sur pied ces décombres , mais dans le repentir des faits accomplis, que ce mouvement de fureur fut plus qu'un crime, qu'il porte en même temps le caractère d'un sacrilège. — Ces religieux de tout sexe , disent avec feu les uns, ne vivent qu'aux dépens du peuple ! . . . — Délivrons des victimes cloîtrées ! s'écrient pathétiquement les autres. — Entendez-vous d'aboi d ! pourrait-on leur dire...

Et, le plus souvent, l'hypocrisie de la commisération sort au hasard de la bouche des furieux étourdis qui viennent de proférer l'insulte, comme, par échange de rôles, la grossièreté de l'outrage arrive stupidement aux lèvres des compatissans briseurs de grilles, dont l'âme parait si touchée du sort de ces infortunés reclus; mais tous les sophismes ne vont-ils pas au but que l'on se propose entre les mains de quiconque n'a que la destruction pour système? Au même signal, les démolisseurs frapperont à la fois. On ne considère pas, en affirmant que ces religieux de tous sHes ne vivent qu'aux dépens du peuple, que ces monastères sont, depuis le jour de leur développement presque universel parmi nous^ depuis des siècles, l'asile hospitalier du prolétariat ; qu'ils sont des foyers, des modèles progressifs d'administration territorialeetd'économie, l'école primaire de cette sublime chronologie

d'hommes d'état dont la gloire a si magnifiquement retenti dans le monde ; un fanal d'imitation à mille et mille égards, comme architecture, comme association, comme culture, comme hygiène; et (disons tout) qu'ils demeurent aussi par excellence le patrimoine , la sainte république des pauvres, qui ne trouveront pas de salut hors de la communauté religieuse; des pauvres que l'on vient de spolier, d'insulter, de chasser ; des pauvres qui vont tomber de manière ou d'autre à la charge de ce pays ingrat, dont, sous la consigne des premiers solitaires, leurs courageux ancêtres, esclaves échappés et demi-nus,ont défriché le sol et foiylé les^communes primitives. Plus tard (ô vertige de l'esprit qui s'éloigne de Dieu !)la philanthropie de nos temps, pâle écho d'une religion qui demeure au fond des consciences, ressuscitera les cloîtres, mais sans le savoir, à la faveur d'un mot qui lui voilera la chose, avec l'influence

DIGRESSION. TîJ

religieuse de moins, et sous l'empire d'une préoccupation dégradée ; car , à la place du monastère doué de Fheureiise propriété dfe convertir, nous aurons le système pénitentiaire : système ignoble , qui ne s'intéresse pas à l'homme avant sa chute, mais après sa chute; système qui continue, comme dans le cloître, le divorce des sexes , mais sans consulter religieusement l'âme et la volonté; système dont la propriété la plus incontestable est de pervertir l'homme. On relève doncle matérialisme,et Ton oublie l'âme ! A la grille qui faisait jadis hésiter l'enthousiasme d'un prosélyte , lorsqu'il était à la veille d'en franchir le seuil, on ajoutera le factionnaire qui ne permettra plus de sortir. La baïonnette en doublera les barreaux. A la prière qui remerciait Dieu , nous allons entendre succéder le cri de malédiction contre l'homme! Nous sommes dans le progrés du blasphème. — Mais revenons à 93 , et conti-

nuons d'examiner les démolisseurs, en leur pardonnant , car ils ne savent ce qu'ils font. Les démolisseurs ne considèrent pas non plus, en procédant, à ce qu'ils disent, à la délivrance de ces victimes cloîtrées, que (à part les exceptions, sur lesquelles d'ailleurs il reste tant de choses à dire ) ces prétendus martyrs d'une réclusion arbitraire, n'ont ni demandé ni pris la parole pour se plaindre; que leurs austérités sont volontaires ; que l'on s'est enrôlé dans un ordre et sous une règle de son choix ; qu'un noviciat rude a sondé les courages et précédé les admissions définitives , fortifié les résolutions prises; qu'en dehors de l'institution divine et fédérale des sept Sacremens, cité mystique des esprits disciplinaires, on tombe dans le morcellement temporel , à la merci de l'individualisme, qui nous délie les uns des autres, et qui nous livre, faibles et désarmés, aux misères des sept péchés capi-

taux; qu'ainsi la fausse liberté, la liberté vague et déplorable du siècle laisse la plupart des âmes isolées et orphelines , sans guide comme sans secours, sans expérience comme sans avenir ! On n'examine rien , car il ne s'agit pas d'examiner. Le vertige est aveugle. Satan a dit à l'oreille de ces hommes ; — Ces pierres vont se changer en pain !... et on le croit. Des ennemis de la religion, des philosophes, des abbés de fantaisie, flétris dans les ruelles et les boudoirs, des romanciers, des gens du monde, des hommes de haine etde combat, se sont institués de leur propre chef les avocats d'office d'un prétendu martyre nié par dix-huit cents ans d'un consentement avéré. Remontez en effet à la sainte origine : l'enthousiasme seul avait créé les cloîtres. Soustrait aux avanies infâmes du paganisme, à ses prostitutions, à ses avilissemens, l'esclave, sur les inspirations du Rédempteur , retournait à la liberté par la chas-

teté. Nos annales à la main , on démontrera que les suicides, les folies et cette immonde traite des blanches qui souille effrontément nos capitales, centres exclusifs de ce qu'on nomme avec tant de faste la civilisation, n'infectèrent pas, à -beaucoup près , les âges chrétiens, ces âges si grossièrement insultés par les malheureux qui perdirent l'intelligence avec l'amour, et, de gaîté de cœur, déracinèrent les institutions religieuses semées sur le sol . En vain la logique crie que la destruction des couvens n'enrichira pas le peuple, et, loin de là^ qu'elle ne fera que multiplier ses misères. La philosophie l'a décrété pour se divertir ; Diderot a déchaîné l'envie, on frappe ! et tout s'écroule au bruit du tocsin sous les coups des forcenés qui chassent leurs frères de ces asiles ; tandis que pour donner à la France des garanties réelles et salutaires à la place des libertés vagues et éccrvelées dont nous commençons^

hélas ! à désespérer après un demi-siècle de douleurs , il ne fallait peut-être que quadrupler le nombre des couvens , à moins encore , dans un élan de génie , d'en appliquer la concentration intelligente à la sainte alliance des intérêts communaux ; car ce qui est bon pour l'un est bon pour l'autre ; le double prodige du salut spirituel et matériel s'appliquait à Ibumanité dans ces régies simples et sublimes; et l'émulation , cet élan vers Dieu , peut développer radieusement ce que méconnaitet brise l'envie , cet élan vers les ténèbres et le mal.

Certes, monsieur, ce sinistre ravage, cette démolition qui s'est accomplie frénétiquement partout, ce fait vers lequel je vous reporte, a de l'éclat ; l'éloge des assassins et des spoliateurs est encore proféré dans le plus grand nombre des journaux de notre époque, et nos pères, ajoutant à leur crime le crime d'en murmurer l'apologie, nous en ont dou-

blement souillé la mémoire. Le siècle a crié : — Triomphe !... Il s'est félicité. L'échafaud et l'exil ont couronné la conquête; et, depuis, avec une vigilance inquiète, l'ombrageux libéralisme, qui proclame la liberté, mais qui ne paraît pas savoir ce que cette proclamation signifie, qui dénature les mots pour les tourner contre les choses, qui n'a trouvé contre le dérèglement des mœurs et contre la morgue que les contrepoids avares et tortionnaires du cachot et de la caisse d'épargne, qui prêche l'association et qui ne la veut pas, qui fait de la morale un dogme après avoir fait du dogme un néant; le libéralisme monte avec sollicitude la garde autour des ruines, à l'imitation des gardes du prétoire, de peur de quelque miraculeuse résurrection , comme celle du Christ.

Eh bien ! monsieur , aux yeux môme du

siècle qui ne comprend pas encoie, la vie a noblement vaincu le sépulcre, el le phénomène de la résurrection s'accomplit.

Non , non ! ce n'est pas tout que de proscrire des monumens et de faucher jusqu'à ras du sol des institutions qui s'étaient divinement matérialisées parmi nous. Dix-huit siècles avaient attesté leur utilité; quelques jours de désordre n'ont pas changé la nature des choses. Un élément ne meurt pas. En détruisant le monastère , on n'a pas détruit l'élément religieux. Ils existent toujours les caractères chastes , studieux , ardens. Elles sont encore sur pied, prêtes à protester contre le paganisme moderne, les âmes de résignation et d'épreuve que des traditions chéries ont rendues fécondes. Plongez dans la profondeur des foules j vous y retrouverez les

imaginations réfléchies et chaleureuses qiii , u. 6

dans les jeunes élans ilu calholicisme, créèrent les corporations industrielles sur le type do la hiérarchie de l'Eglise, se répandirent avec les sciences et les arts dans le monde , et, soldats pacifiques des doctrines de la rédemption, étendirent en les croisant les mailles cosmopolites de leur filet sjicré sur tous les méridiens et toutes les latitudes de l'univers. Vous croyez que la volonté révolutionnaire vient de limiter leur usurpation I Désabusezvous! La violence et la colère n'ont fait que leur donner le sceptre. Les jours de la contemplation mystique sont finis, le temps de l'œuvre commence. En leur fermant ks solitudes, on les a refoulées dans le monde.

S'il laut vous les designer nominalement, comment les a percevrez- vous ?

Qu on nti Si; ias<»e pas une illusion foile î

soit que l'esprit humain abonde en lui-même, soit qu'il reprenne son vol vers Dieu, la solidarité gouverne l'univers, et, comme un nivej^i^i qui s'abaisse en abaissant tout ce qu'il domine, les diverses classes plongent à la fois dans le jn^me gouffre quand les peuples sortirait des conditions de l'équilibre. Exilées du cercle des sept» sacremens , comme de leur paradis terrestre, ces ân^es disciplinées par les mœurs de l'unité sainte, et qui ne manquent jar mais au rendez-vous des générations dont elles forment L'^tat-major sublime, vivent éparpillées ainsi que nous dans le morcellement de la jualédiction commune, en lutte avec 1^ 4éf?^<>ii j*ii^ux du«ial, qui veille autour de sa proie ppur la dép vorer. Mais , si la foi nous éclaire, si noils plongeons le regard de la miséricorde au fond de nos ténèbres, l'adorable mystère de la gé^ nérosité divine éclate à nos yeux jusque dans leur chute, et le diadème de la réliabilitation

Sk DIGRESSION.

brille sur leurs têtes au milieu de l'obscurité qui les environne. Vous l'avez permis, ô mon Dieu ! Saint Paul fut persécuteur ; saint Pierre renia trois fois le Christ. Un fait identique se reproduit chez les élus de notre âge; c'est dans les rangs de ses adversaires que la sainte milice se recrute surtout. Le voile du sommeil, à la vérité, pèse encore péniblement sur la paupière du plus grand nombre de ces nouveaux soldats du Dieu vivant. Tous n'ont pas la conscience des voies par où le cœur les conduit. Plongés dans le tiède crépuscule du siècle, ils se dirigent intrépidement vers les régions où l'élan de leur caractère les emporte, sous l'influence d'une révolte légitime contre les maximes froides et matérialistes des hommes qui cheminent autour d'eux dans la révolte et dans la fange. Ils savent , ils ont vu de près les chimères de la sagesse humaine; ils ont, ainsi que

nous , vécu dans le délire et communié de l'eucharistie du mal. Bouillans sectateurs des religions éphémères qui balbutient autour de nous je ne sais quels dogmes avortés, ils cherchent à se rattacher à de plus fermes symboles, peu scrupuleux d'abord sur le choix, ahant de proche en proche, et de mieux en mieux, s'élançant toujours au-delà des croyances inférieures, qu'ils rejettent après les avoir avidement escaladées. Ces symboles, dont l'inepte publicité du jour ne dit mot et ne sait presque rien, qui groupent en ce moment des cercles agités; cercles qui parlent confusément au nom du désir, qui s'affirment au nom de je ne sais quelle science, qui puisent une verve enthousiaste dans le vague espoir de leurs pressentimens; ces symboles ne sont et ne peuvent être que des degrés de passage entre les régions du blasphème et celles de l'impérissable et sainte croyance, que des échelons obscurs,

g6 DIGRESSION.

des spirales ascendantes vers le catholicisme. Aussi bien , comme nous ne l'oublierons pas, en matière de culte, il n'appartient nullement aux derniers venus de prendre l'initiative; la vérité ne se proclame pas tout-àcoup, elle date du Verbe de Dieu. Je vous défends d'inventer le dogme. Après des temps de balte plus ou moins prolongés, selon la trempe variée des esprits, de degrés en degrés et de lumières en lumières , vous verrez toutes ces âmes . du fond des vallées assoupissantes du néant, reprendre leur vo' à tire d'ailes vers la tradition de lumière et de vie dont le réseau religieux enveloppe, depuis Jésus-Christ, lé monde. Les bataillons sacrés se reconstituent. Oui ! sur le chemin de retour qlii va le rendre aux eaux lustrales du baptême, ce clergé bizarre et passionné , qui ne sait pas encore le secret de sa mission céleste, iqui dérobe d'autant mieux son rôle providentiel aux soupçons

de l'incrédulité cfue lui-même il n'a pas la conscience du terme de sa réaction , sape de mille et mille manières le scepticisme étonné du siècle, entraîne les incertains, remue jusque dans leur lie les âmes blasées du mal et lasses de l'individualisme. Il a toute latitude pour opérer cette oeuvre ; on ne se tient pas sur ses gardes de ce côté. L'impie qui ne voit pas la robe du prêtre, et qui n'entend pas murmurer des paroles de pure orthodoxie, cède à des entraînemens qui lui deviendraient antipathiques si son esprit aveuglé pouvait étendre le rayon de la prescience au-delà des prévisions débiles et troublées du moment. On a des yeux pour ne pas voir , des oreilles pour ne pas entendre. On cherche, on s'inquiète; dans ce malaise universel , on se demande Dieu. Et ce que je vous dis se fait à la lois de toutes parts. L'athéisme a ses hérésies; des milliers de sectes réagissent contre le dogme

du néant. Robespierre en proclamant l'Être suprême ne fut pas autre chose que le Luther de l'incrédulité. Le sacrilège est désormais en déroute. Nous touchons au moment où va se vérifier un mot naïf et sublime : — Tous les chemins mènent à Rome, et le plus incrédule s'y rend à petites journées. Mêlées à toutes les classes comme à toutes prédilections, ces vocations religieuses, à qui le siècle refusa le saint abri qui les eût jadis casernées mystérieusement au fond de la paix contemplative de ses cellules , pressées et brisées par mille et mille souffrances dans le lourd milieu de cet air impur où l'âme étouffe, et tourmentées du besoin des institutions perdues , parlent à toutes les classes le langage de ces ciasses, à toutes les prédilections le langage de ces prédilections. Prédicateurs et catéchumènes s'ignorent ; mais les lévites sacrés les attendent à la porte du parvis, et, de ce point de

vue, Rome peut prédire avec autorité que le plus magnifique hosanna se prépare. Au foyer des moindres familles, dans tous les ateliers, au milieu même des salons, frivole en apparence, et dans sa réalité sévère, le duel religieux s'organise, il procède vers une victoire dont les plus intrépides poursuivans ne paraissent pas entrevoir le but, et dont quelquesuns même pensent naïvement recueillir le profit à l'avantage de quelque doctrine intermédiaire entre le néant et Rome, comme si la réaction , son essor une fois pris, pouvait s'arrêter ailleurs que dans le sein de l'unité. Nous vivons au milieu des préludes d'une seconde Pentecôte. Le merveilleux est que les ressources de l'esprit sont fermées à l'impiété ! Précurseur éblouissant des ruines, un homme s'est rencontré parmi nous, dont l'imagination éclatante épuisa tellement le sarcasme contre la religion en le portant à son plus riche dé-

90 DIGBESSION.

veloppement d'énergie, qu'il est désormais impossible à nos générations qu'il a dérobées de se singulariser dans cette voie. La mission du vieillard de Ferney fut d'en finir avec cette effroyable gloire et de se transfigurer avec elle dans les ténèbres. Le génie du mal s'épuise ; le génie du bien est seul intarissable. On n'aura même pas besoin d'un Voltaire catholique contre le Voltaire du dix-huitième siècle. Les doctrines de négation que sa verve rendit un instant populaires se trouvent à tel point défoncées de toutes parts, qu'on ne fera pas l'honneur d'une bataille rangée à la philosophie moderne. Tandis que je vous parle, cette philosophie de l'insulte périt en détail, et d'une mort sans bruit, sous les coups d'adversaires sans notoriété.

• Prêtres à leur insu, dominicains qui ne s'en doutent pas, catholiques futurs, grâce à

l'entrain de leur essor vers l'imité, les esprits destinés aux extases mystiques ainsi qu^aux travaux disciplinaires du cloître, disséminés à travers ce monde par les imbéciles décrets de la furie révolutionnaire, enlacent aujourd'hui le siècle , et réclament avec force l'équivalent des nobles institutions que l'on a réduites en poussière. Les vaincus ont enveloppé les vainqueurs; les calmes cénobites sont devenus des missionnaires pleins de fougue ; ils préparent les âmes pour l'œuvre d'une fédération plus vaste, plus puissante. La famille spiritudle distribue ( mais avec les ménagemens voulus par Dieu)^le pain de la sainte parole aux familles selon la chair. En dispersant la religion, 93 travaillait à l'universaliser. L'athéisme , rayonnant de sa victoire , s'est précipité dans le piège de Dieu .

Une question, ici, s'offre d'dle-mème à boa

nombre d'esprits : — Nous restituera-t-on les cloîtres?

J'ose répondre : — Non seulement on nous les rendra, mais on nous les rendra transfigurés. Les recréer tels qu'ils étaient, dans les proportions identiques, sans le surcroît d'un enrichissement, sans une force de plus, en face des mille et un préjugés stupides et des avares pusillanimités qui sont restés l'arme au bras sur les décombres, ce serait ineptement s'exposer à des récidives. L'obstination dans le mal a ses vanités, et la persévérance dans le bien a son génie. N'avezvous donc pas entendu, tout récemment, en dépit du jour et jusque dans l'enceinte de la chambre des députés, des appétits et des haines immondes s'exprimer à ce sujet avec un style de voleurs.'* Il s'agissait de biens cliélifs, amassés à la sueur de leur front, par les commu-

nautés religieuses qui se reforment timidement çàetlà. — « Vienne la guerre! s'écriat-on, et nous mettrons la main dessus ! » Ayons pitié de ces instincts grossiers ; mais, en nous refusant à leur donner prise, ne soyons pas aussi sots que ces coquins. Il y a des leçons pour tout le monde dans les décrets de la Providence, et le catholicisme est en mesufe de grandir encore.

En cela, surtout, nous pouvons être convaincus de l'esprit des événemens. Sachons les comprendre.

Les catastrophes révolutionnaires auront déblayé le terrain pour nous mettre à même de construire quelque chose de plus grand.

N'oublions pas non plus la double face des choses.

9fc DIGRESSION.

Oui, le siècle est captif au milieu des croyants, mais 4' Église, au milieu de ses recrues, n'est pas moins captive que le siècle. Ce ne sont pas, après tout, des auxiliaires bien faciles et de tiède humeur que ceux qui, de toutes parts, à leur insu, viennent ea ce moment au secours du clergé. Le clergé luimême ne découle pas d'une autre source ; et de quelle autre source, en effet, procéderait-il V Tous ces jeunes gens que l'imminence de la crise appelle, ne se sont pas proposé de renforcer les cadres destinés à de saints combats pour qu'on les endorme dans le marasme de l'oisiveté. Leur exigence est au niveau de leur abandon, et l'on devient responsable vis-àvis de la force, du moment qu'elle vous apporte son appui. Refuser cet appui n'est pas possible, et le plus invincible besoin d'agir nous tourmente. Le dévouement ne s'obstine pas à la recherche de la vérité pour rien.

La réaction religieuse se manifeste, n'est-ce pas, avec énergie parmi nous? Ce n'est rien encore : d'un seul mot, Rome est à même de décupler ses légions. Des milliers de haines tomberont comme par enchantement au souffle de sa parole. Avec ses ateliers de destruction , avec ses ateliers de conquête , la révolution et l'empire ont occupé nos enthousiasmes énergiques, ce qui les a distraits du moins; et, pour être vrai jusqu'au bout, les gouvernemens prétendus représentatifs, dont la restauration et 1 830 paraissent avoir épuisé le génie, nous paraissent à la fin ce qu'ils sont, tout à la fois cruellement parleurs et cruellement inertes. Or, on est las, qu'on se pénétre bi«n de ceci, du néant et de l'impuissancej on est las jusqu'au dégoût de ce scrutin stupide, qui, dans nos assemblées délibérantes, fait, en dernière analyse, que le nain est de la taille d'un géant, et le géant de la taille d'un nainj de

ce scrutin qui passe indistinctement tous les liommes au niveau brutal et bas d'un même chiffre ; qui laisse à la sottise le droit de contrebalancer le génie; qui range sous les drapeaux de la corruption la phalange des complaisances vénales ; qui, reléguant les privilèges de l'infaillibilité dans les ineptes évolutions de ce jeu de boules, comme pour s'en rapporter à la décision aveugle du destin, permet aux coups d'état de la matière de prévaloir à chaque instant contre les coups d'état de l'esprit. On en est las! En matière d'initiative, en préceptes administratifs, l'empire et la révolution n'ont laissé derrière eux que des cadavres. Sortons , au nom du ciel, sortons au plus tôt de vos charniers politiques. Si ces choses mortes ont encore un faux air de vivre, si cela semble de l'existence pour des yeux assoupis et des imaginations sur leur déclin, il faut en gémir lorsque l'on entend des gens

qui nous le jurent. Ce l'étichisnie étroit prolonge la crise, car nous n'en sommes plus au culte des idoles et des reliques. Les hommes d'action ne s'y trompent pas; ces hommes d'action cherchent avidement le pouvoir; ils brûlent de le reconnaître et de le saluer. Ils ont besoin d'un chef de file de quelque célébrité , possédant l'âme et l'énergie d'un grand capitaine, qui sache, qui veuille, et qui leur dise ; — a Je suis à vous ! Soyez à moi ! » Ils le demandent partout. Le jour où ce pouvoir nous apparaîtra sous l'horizon, sera le dernier jour des rhéteurs et des parasites. Ce pouvoir régnera seul sur la terre ; il aura l'infaiUibilité, même pour ses fautes; et, quel que soit le plan de reconstitution sociale qu'il propose, universel et violent, ou restreint sur de modestes proportions d'essai, des volontés et des bras par millions se précipiteront avec

amour dans le vertige de sa fantaisie. Il aura II. 7

9d DIGRESSION.

le sang, i! aura l ame, il aura l'or; on ne reculera devant aucune de ses demandes, car nous avons épuisé tous les programmes, tordu dans nos mains désespérées des milliers de mots qui n'ont rendu que des sons, donné que du vide , et nous avons insatiablement soif des choses. Jésus-Christ a dit : — « Cherchez d'abord le royaume des cieux, et le reste vous sera donné par surcroît ! . . . » Les termes caractéristiques de cette promesse ne sau~ raient être appauvris ou scindés que par des spoliateurs sans génie qui voudraient faire encore de l'Église une caverne de marchands et de voleurs. Les antécédens immenses du catholicisme protestent contre les pâles interprétations que l'on oserait objecter au programme de Jésus. Il s'agit toujours, ne nous le dissimulons pas, de la révolte de l'équipage espagnol contre les illusions ou les convictions de Christophe Colomb, et l'on ne rassemblera

pas des esprits sous la consigne d'un seul et même commandement, pour les bercer d'un pâle et mauvais rêve, puisque, après tout, la simple croyance en Dieu suffirait seule à notre espoir en matière de saints individuels, et que Rome a prétendu que l'on n'atteindrait le but si magnifiquement proclamé dans l'Evangile qu'en se groupant sous les ordres de l'infaillibilité. Lorsque l'on est désabusé de la loi des hommes, on retourne vers Dieu. Ceux qui le représentent sur terre ont maintenant affaire à nous, et notre tendance est de flamme ; elle n'attend pas moins qu'une réalisation terrestre des nobles élémens du bonheur; et le bonheur, pour nous, c'est de jeter une parole de courage, un enseignement d'activité salutaire à toutes ces populations qui souffrent, à ces milliers de nobles âmes dont le fanatisme ne sachant comment se dépjei^çer en œiiyres de charité, s'exténup

dans une agitation ruineuse et nous désole par des œuvres de colère. Les programmes d'ici-bas sont vains et remplis de mensonges ; tous se sont évanouis l'un après l'autre, et la foi nous fait croire à la double splendeur de la volonté divine sur la terre comme dans le ciel. Donnez-nous le levier, nous vous donnerons les matériaux.

Mais songez-y bien, les amours passionnés sont terribles, et rien n'est exigeant comme l'obéissance. La génération qui se lève et qui proclame sa foi démesurée dans un ralliement général, va peser comme une nécessité sans remords sur ceux qui déploieront l'oriflamme de salut. Cette génération argumente de la nécessité d'agir, elle ne reculera pas. Quelques âmes déjà , vives, généreuses, et par cela même suspectes aux yeux des incrédules de prêter la splendeur de leurs propres visions

au fantôme du catholicisme, frissonnent de fièvre en s'interrogeant sur ce qu'il peut y avoir de vraisemblable dans un si désolant soupçon. Ne les abandonnez pas au désespoir. Si le clergé, dont la voix prophétisa la chute de tous les gouvernemens qui le tiendraient à l'écart ou sous la férule , et qui (nous le savons) prophétisa juste ; si le clergé reste à son tour, à l'imitation de tous ceux que l'on a chassés, dans l'idiotisme^ éjaculatoire des prédications actuelles de la chaire , en continuant à mêler l'opium des lieux communs à ce que la plupart de ses pâles vicaires ont encore le front d'appeler la parole sainte; si le clergé, moins inspiré que les nouveaux croyans, se tient satisfait de rabâcher Pascal à des esprits qui sont nés dans le tonnerre de la voix de Mirabeau; s'il n'a que de vieilles légendes à dérouler devant les âmes qui regrettent les prestiges de Napoléon, le désenchan-

tertiehf aigrira ces esprits et ces âmes. Nous tourhèrons comme des lions dans un cercle ambulatoire de conversions et d'hérésies stériles; ceux-ci vietidront s'agenouiller devant le clergé ; ceuX-là le déserteront avec mépris; ses défections équilibreront ses conquêtes, le désespoir décimera ses propres rangs, et la conviction de la toute - puissance que l'homme pontifical a reçue des siècles et de Dieu pour nous arracher aux calamités du morcellement, tournera tôt ou tard des milliers de regards colères vers Rome; Rome, ce sphinx muet ; Rome , cet atome de l'Italie qui s'est déclarée l'esprit universel sur notre globe; Rome, qui subsiste après tant de révolutions dont la flamme a dévoré de misérables dynasties ; Rome, dont, après tout, le centre d'action est une grande chose pour quiconque aura de la grandeur , quoi qu'il se puisse à toute force que les élus aissis en ce

moment sur le trône de saint Pierre ne vaillent décidément rien. Dans cette hypothèse, il me semble déjà voir s'ourdir une conspiration étrange, plus radicale que les conspirations éphémères dont la propagande républicaine menace tour à tour les rois, dédaignant enfin de misérables oligarchies pour se poser en face du seul pouvoir dont les ramifications soient cosmopolites, allant d'emblée au cœur du mouvement occidental,* au siège de sa vie; et je me mêle en plein à cette conspiration terrible par la complicité de mes prévisions, par l'élan de mon dernier soupir j car les peuples souffrent, et tios activités refoulées se reploient sur elles-mêmes. Il ne faut qu'une poussière dans la balance. Le dévouement, s'il cherche inutilement les voies qu'on lui refuse, deviendra de la haiile; et tout ceci, ne nous y méprenons pas, serait plus décisif que les controverses énervées de l'hérésie ,

comme aussi plus logique. J'ouvre les yeux sur des symptômes étranges ; des témérités se profèrent, et je les recueille dans mon sein. Que m'importent, à moi, les individus, si les institutions demeurent ! La hiérarchie catholique , voyez-vous bien, ce n'est ni Pierre ni Paul ; c'est mieux ! etp du moment que l'on soustrait la valeur des institutions, les individus ne sont rien.

A l'œuvre donc! et puisque l'on prétend qu'il se trouve des hommes de néant là-haut, sur le couronnement de cet édifice de dix-huit siècles, d'où l'on voit tout d'une expérience qui ne meurt pas; renversez, renversez ces médiocrités les unes par dessus les autres jusqu'à l'installation triomphale du génie, dût-il n'y ceindre la couronne de la suprématie spirituelle qu'au prix du sang. Je ne tiens pas à tel ou tel pape, pourvu

que la papauté survive ! Ravaillac, sorti toutà-coup de sa tombe, le poignard à la main, et

cherchant à ses risques et périls, en tournant

le dos à Rome, au milieu de notre panorama

de principautés temporelles, s'il faut aujourd'hui qu'un roi périsse pour le salut de l'humanité, ne me semblerait qu'un fou, dénué de l'inspiration qui failles grands assassins; mais, dans la supposition d'une léthargie qui tromperait nos dernières espérances, j'accorderais un respect mêlé de terreur au Ravaillac sublime qui sonnerait le tocsin du réveil catholique, et le monde , en installant la Jérusalem céleste , rachèterait ce missionnaire des réclamations universelles aux flammes de l'enfer, pour le canoniser.

Monsieur, s'il était donné de rendre au néant ce que l'on pense, je fermerais volontiers mes lèvres, de peur d'ouvrir un abîme ; car ce

106 DIORB89IOH.

qui s'est dit ne se perd jamais, et le verbe engendre !...

Nous touchons à des temps extraordinaires!...

Préparez- vous!

£a iFemme*

Quand, d'un ciseau de flamme esquissant tes contours,

Dieu manifestait son génie, Leur beauté révéla quels trésors d'harmonie

Eve répandrait sur nos jours!...

Capter par tes regards, anoblir par tes grâces,

Charmer nos cœurs, plaire aux esprits, Des vols francs de notre âme être en tous lieux le prix,

Car leur tourbillon suit tes traces:

C'était là ton destin !... Mais, à nos baisers sourds

Par l'esclavage assujettie, Comment traduirais-tu l'ardente Eucharistie

Des impérissables amours, Si, malgré les concerts que ton sein nous destine,'

Tu n'es au bras de l'homme, enfin.

Lâche et pâle servante, ou froide concubine, Qu'un vil aliment pour sa faim?...

R. B. ( Hymne à la femme. )

lia Femme.

Le surlendemain je dépassai Fénestrelles.

Dans ce pays, je pouvais analyser à chaque pas, d'auberge en auberge, au milieu des rangs du peuple, classe énergique, où la colère ne se masque pas des formes de l'urbanité (ce que je regarde comme un vice de moins), la matière des doléances de Lucien au sujet des animadversions nourries si gêné-

ralement contre l'administration française.

On affectait volontiers d'en parler mal en ma présence , comme pour essayer de mettre au défi ma susceptibilité nationale.

Du double point de vue de la réflexion à qui tout profite, ou de Tenthousiasme, dupe aveugle de ses premiers mouvemens, les choses changent de caractère; on me donnait un sujet d'étude et non de ressentiment.

Je restai froidement observateur, et les provocations cessèrent.

Le nom de Victor de P*** , le procureur impérial dont Lucien me parlait amicalement dans le post-scriptum c|e sa lettre, me revint dans un de ces entretiens de table d'hôt, à l'occasion d'un fait décisif, avâc des éloges

LA FBMMB. lit

sur sa fermeté, d'après les uns, avec des insinuations chagrines et dépitées sur sa prudence, suivant les autres ; accords d'émotions diverses, dont la sincérité ne pouvait être suspecte.

Voici le fait :

Deux officiers de la garnison de Fénestrelles ayant, pour une cause des plus légères, tiré l'épée dans le cimetière même de l'endroit, en plein jour, l'Église, à la suite de ce duel, dont les moindres circonstances portaient le caractère du plus violent mépris envers les lois humaines'et divines, avait refusé les honneurs de la sépulture religieuse à la victime de cet ignoble démêlé. Le colonel du régiment, au contraire, s'irritant de cet acte de refus, qu'il traitait d'insolente momerie et de vieille superstition, tout en mettant le vainqueur à la

dispositioiî d'un conseil de guerre en vertu d'un ordre supérieur, avait, par esprit de rancune, pris sur lui de forcer les portes du saint lieu ; et des soldats avinés , parodiant les cérémonies du culte, avaient imité dérisoirement les pratiques des funérailles ; pratiques auxquelles , ainsi qu'on peut le croire, ils n'attachaient pas la plus mince importance. Suivant le langage de mes philosophes de caserne, ce devait être seulement une bonne leçon pour le clergé.

Avant que les murmures du pays eussent éclaté, Victor de P'*^**, coupant court à toute protestation populaire, s'était» hâté de poursuivre et d'obtenir auprès de l'empereur la déposition du colonel. En politique, on vit à l'affût des inimitiés. Les mécontentemens déconcertés se regardèrent cette fois comme battus.

Dérision curieuse que celle de l'incrédulité prenant d'assaut le sanctuaire, pour obtenir avec son argent (circonstance que l'on fait sonner très-haut) des honneurs qu'elle traite de pures simagrées, et dont, à s'en rapporter à ses airs de dédain, elle n'a vraiment pas le plus léger souci. Suivant le conseil des circonstances, on exige insolemment au nom de l'orgueil, ce qu'au nom de ce même orgueil, en d'autres temps, on se ferait une joie de repousser avec tout autant d'insolence. Un philosophe qui vend ses sottises à raison de trois sous la ligne, et qui blâme l'Eglise de faire de l'autel un comptoir, n'entendrait pas raillerie sur le droit que s'arrogerait le clergé de ne l'enterrer ni pour argent ni pour or. Lorsqu'il ne s'agit plus de la foi, il s'agit encore de l'étiquette. L'impiété veut que l'Église soif polie, et que la sacristie trouve

quelque part un morceau de papier pour lui II. 8

IIJP LA FEMME.

donner quittance. Il ne lui reste qu'à demander une bulle au pape , ou de proposer un concordat pour autoriser le duel et le suicide. Rien de sot comme ces gens qui ne voient les choses que de leur côté !

Dans un de mes relais, à l'auberge où je dus coucher, j'appris une affaire plus grave, et qui concernait Adrienne. Je fus bien étonné d'entendre prononcer son nom.

Mais cette affaire mérite quelques développemens. Je ne devinais pas, même instinctivement, que je jouais le principal rôle.

La comtesse de Montalte, à juste titre surnommée la Staël piémontaise, riche, veuve, jeune encore et spirituelle, liée aux meilleures familles du pays, et dont la demeure vraiment royale, à Turin, était le foyer de toutes les réunions patriotiques, avait depuis peu

reçu, dit-on, sous les formes d'insinuations polies usitées en pareil cas, l'ordre de se retirer à son château de Verceil. — Ce nom de Montai te, pour le dire en passant, me revenait comme un écho; le Chartreux, l'aveugle des Alpes, m'en avait parlé. Je devais même remettre à cette dame une lettre de sa part. Napoléon, en contestant aux femmes, avec son dédain impatient, le droit de s'immiscer dans les affaires politiques, avouait par cela même leur influence. La grâce et l'esprit sont partout des moyens de séduction. Les femmes, qui n'abdiquent jamais, luttent volontiers avec le génie des grands hommes. Elles se croient volontiers à couvert sous le prétexte de leur faiblesse, et n'en ont que plus d'audace. On ne les frappe qu'en désespoir de cause, et l'affront de cette échappée reste sur la main qui les châtie. Napoléon devait être de l'avis des théologiens sur le danger des filles d'Eve, car madame

de Staël, en particulier, lui donnait plus de soucis qu'une armée d'Autrichiens. Or, on savait à la comtesse des relations avec la cour de Rome, où l'un de ses oncles était cardinal. Par contrepoids, il est vrai de dire que deux de ses frères se trouvaient alors dans l'état-major de Napoléon ; volontairement ou non, c'est ce que l'on reste libre de supposer. On s'efforcer toujours de vivre avec toutes les formes de la bonne grâce dans le voisinage d'un puissant et magnanime empereur, et les prières qu'il nous adresse ne sauraient manquer de se voir parfaitement accueillies; mais de semblables otages métamorphosent étrangement le ton d'une prière. La comtesse avait compris et obéi.

A Verceil, les gens de la ville s'étaient empressés de l'accueillir comme une victime. Les tacjuineriesde nationalité se prennent à des riens.

Sur ces entrefaites, un directeur de théâtre voulut mettre à profit le passage à Verceil d'un célèbre acteur français, et donner une représentation en faveur de quelques incendiés. Piémontais et Français souscrivirent. L'emploi de cet argent rapprochait tous les gens dans une même sympathie. Il y a des malheurs cosmopolites. La comtesse envoya gracieusement et généreusement son offrande; mais, sous le coup de son exil, elle ne promit pas de se trouver au spectacle. En matières de bouderies politiques, le rôle de victime a son étiquette ; on y met de la coquetterie. Bon nombre de ses amis y vinrent toutefois de plusieurs lieues à la ronde, et même de Turin, se flattant de la rencontrer, et de lui décerner les fleurs de quelques ovations innocentes, dont la police impériale devait prendre plus de dépit que d'ombrage. Toutes les loges se trouvèrent prises, sauf les deux que, natu-

rellement, on réservait de droit aux autorités françaises de l'endroit, et qui restèrent vides. Le soir même de la représentation, l'empressé directeur , sollicité par quelques chauds amis de la comtesse, ayant d'abord fait prendre des renseiffnemens indirects chez Lucien, absent depuis deux jours, et comprenant qu'il pourrait disposer des places vides, n'eutpas descrupules à se rendre chez M"^ de Montalte. Elle ne se détermina que sur des instances répétées, et crut, comme les procédés excellens de Lucien autorisaient du reste une telle démarche, pouvoir, sans le moindre inconvénient, paraître dans la loge d'Adrienne. Des bravos la saluèrent ; on leva la toile, et déjà la représentation allait son train, lorsque, par un incident que l'on ne pouvait guère prévoir, et qui sembla renfermer le parti pris d'une méchanceté manifeste, la femme de Lucien se présenta quelques minutes après.

Quoiqu'il fût assez convenable de se piquer d'hospitalité dans une circonstance de ce genre, Adrienne affecta l'air le plus visiblement hostile, et des paroles d'une amertume calculée tombèrent de sa bouche, afin que la comtesse eût à lui restituer sur-le-champ sa loge. On fut distrait de la représentation. Les mots amers de ce démêlé volèrent de bouche en bouche. Adrienne, avec une volubilité pleine de morgue, sans attendre la moindre réplique, invoqua toute la rigueur du droit, et menaça même de faire intervenir la force. Rien n'était assurément moins nécessaire. On murmurait; la grossièreté de la foule allait peut-être se donner carrière, non sans raison. La comtesse de Montalte mit spirituellement fin aux embarras de cet esclandre.

— Mes bons amis ! dit-elle en s'adressant avec un sourire aux spectateurs tentés de pren-

dre fait et cause contre la Française, permettez-moi de profiter de l'occasion en vous offrant im bal à mon château; je vais faire illuminer le parc ; on dansera toute la nuit ; nous improviserons un souper; et, si vous m'en croyez, madame, dont je ne veux en aucune manière usurper la place, profitera toute seule du spectacle , dans sa loge que je n'ai pas le moins du monde l'intention de lui disputer.

On applaudit avec frénésie de toutes parts, et les spectateurs se levèrent en masse. Dans un clin d'œil, le spectacle fut désert.

Les acteurs incertains, et craignant de mécontenter les autorités impériales^ jouèrent devant l'imperturbable Adrienne, seule au milieu de ce désert, et dont le sang-froid, après une telle équipée, devint aux yeux de tous un nouveau grief. L'orchestre seul déserta.

La fête fut splendide au château; chacun y mit du sien. Il s'y mêlait un sentiment de représailles contre la conquête ; on dansa comme on se serait battu, et cédant à l'enthousiasme de ses amis, la comtesse jura, comme tous les assistans, de ne remettre les pieds au spectacle que lorsque, de manière ou d'autre, on aurait obtenu réparation de l'insulte.

L'esprit de parti, lancé de la sorte, ne pouvait s'endormir sur cette bagatelle désormais envenimée. Le directeur, par ses efforts pour rapatrier les esprits , ne donna que plus de verve aux échanges des mots amers; on aiguisa les paroles à doubles tranchans. Les épigrammes des gens de bon ton se formulent plus énergiquement à mesure qu'elles filtrent dans les rangs populaires. Des chansons et des quolibets coururent les cabarets, faisant cause commune avec le salon. Engagé dans

une foule de menues dépenses qui le compromettaient , le pauvre diable de directeur ne voyait que sa propre ruine dans un incident qui pouvait déterminer une conflagration politique. Les haines de fonds 'ont besoin du prétexte des formes; et comme les boute-feux l'avouaient, en poussant à l'extrémité cette affaire, les femmes dans leurs démêlés sont aussi susceptibles que des rois. Ralliés à des incrédules même, dans une intention de discorde, on vit des prêtres se passionner au sujet d'une querelle dont une chétive place au théâtre était le prétexte. Des chanoines fort sévères sur le chapitre des pompes de l'Églis^ montrèrent une science exquise de l'étiquette en ce qui concernait les droits de leurs ouailles au milieu des pompes de Satan. On en causait dans les casernes et les marchés. Des milliers de noms se firent inscrire chez la comtesse deMontalte, qui reçut

des députations le matin, et le soir des sérénades ; ce fut enfin la grande occupation du jour, la pensée qui tint les esprits en alerte. Les autorités se démenaient en vain pour étouffer le scandale.

Adrienne ne ploya pas.

Quel pouvait être son but ? que signifiait ce scandale de la part du caractère que j'avais connu si fort au-dessus de semblables misères? Aucune de mes conjectures ne me donnait le mot de cette abominable façon d'agir. Mes procédés envers elle avaient-ils donc pu la dénaturer à ce point ? Mais, loin de ressembler à de l'exagération, cet événement portait l'empreinte d'un acte de sang-froid méchant et faux. Plus j'analysais, plus tout cela me paraissait un rêve dont il fallait douter, et qu'il était nécessaire au moins d'éclairer.

A table , au milieu des buveurs de toutes conditions qui se faisaient entre eux, d'une voix animée , l'échange des circonstances diverses de ce récit, en les brodant, comme de raison , en y mettant , au besoin , cette dose d'esprit frivole et satirique dont on paye si volontiers le tribut lorsque l'on a le verre à la main , je devais sembler l'être le plus indifférent , grâce à mon air froid et distrait ; et cependant je me sentais la poitrine incendiée. Dans l'intérêt de mes préoccupations chéries , je disputais le terrain à l'évidence. Terne et voilé , mon regard glissait comme un fantôme à travers ces physionomies électrisées par l'espoir d'un conflit prochain qui balancerait largement des milliers d'avanies individuelles, inscrites en silence au compte général de la conquête. Les têtes se montaient, on s'embrassait avec une émulation mutuelle. Des gens du commun, gardes-chasse ou voitu-

riers, des gens du monde , à dessein mêlés parmi ces rustres énergiques , dont ils partageaient les ressentimens , communiaient dans un même désir, avec des réticences qui donnaient leur dernier mot par l'éclair du regard et le sens du geste. Ainsi , me disais-je, chacun de nous, si fragile qu'il soit, compte pour un infini dans le calcul des perturbations de ce monde. Lorsque l'on y songe , on tremble de vivre; il faut s'effaroucher de son propre Souffle comme d'une atteinte à la constitution de l'équilibre , et Dieu doit son sourire aux pusillanimités du fakir indien , qui se fait un scrupule d'oser le moindre pas sur l'herbe, de peur d'écraser un insecte. Notre âme recèle des monstres, et dès que ces monstres ont vu le jour^ leur destin est de s'entre-dévorer.

Le repas, long-temps prolongé, s'achevait, et , pour sceller des sympathies de nouvelle

date, on se préparait à brûler un punch. Un garçon de l'auberge , en desservant avec précipitation , laissa tomber sur la nappe une salière. Nos convives , tout-à-l'heure si bruyans , demeurèrent frappés de stupeur, et s'entreregardérent comme sous le choc d'un pronostic. Quelques-uns ûrent à la dérobée le signe de la croix.

Un de nos convives ne put comprimer un léger sourire.

Il se vit à l'instant le point de mire des yeux étincelans de l'assemblée.

— Est-ce de mon signe de croix que vous souriez? lui dit son voisin avec un accent de menace.

— De votre signe de croix ou d'autre chose , répondit le convive interpellé. Seriez-vous

LA FEMME. t^

donc , par hasard , chargé de la police des visages ?

— Non ! s'écria le Piémontais , bouillant de colère ; mais je m'en charge de bon cœur, au nom de mes camarades, vis-à-vis de tout étranger qui se permet d'être un insolent.

Et la joue de son voisin fut balafrée par un soufflet.

Je ne pus retenir un cri; je m'élançai, croyant prévenir une prise de corps ; tous les convives se levèrent. On me retint.

— Ne prenez pas garde , messieurs , reprit flegmatiquement l'homme insulté; je suis né dans le Brésil , et j'ai mes habitudes : je n'accepte jamais de duel qu'à coups de couteaux et sans |.émoins ; ce qui m'a déjà sauvé deux

embarras devant la justice. Je crois fermement que la salière renversée doit me porter bonheur. J'imagine aussi que celui d'entre vous qui m'a frappé saura se tenir à ma discrétion , loj7sque ma fantaisie désignera l'heure et l'àpropos favorables. Je ne suis pas pressé , ni lui non plus, j'imagine; ma vie est à lui , sa vie est à moi ; nous avons tout le temps , à partir de ce soir jusqu'à la fin de la semaine. Nul autre de vous , sur quelque détail que ce soit, ne doit s'attendre maintenant à ce que je le mette dans ma confidence : j'ai peut-être le droit d'ordonner que l'on n'ajoute pas un mot. Que le maître de cette auberge nous apporte le punch, et buvons.

Malgré cette injonction, à la faveur du punch même, dont les libations se succédèrent avec une rapidité fiévreuse, des groupes animés ne tardèrent pas à se reforme» dans les

diverses parties de la salle; on disentait la cause de la querelle, on agitait la qnestioa d'empêcher le combat. Les deux adversaires , devenus froids et polis, ne se refusaient pas aux rasades; mais, de commun accord, ils vidaient leurs verres sous la table. Deux volontés qui s'entendent sont plus habiles que vingt qui différent d'avis. Comme nous nous aperçûmes qu'ils venaient de disparaître , on frappa rudement aux carreaux de la salle.

J'ouvris la fenêtre.

— Le Brésilien est mort ! me dit un homme qui disparut dans l'ombre.

— Que Dieu veuille que le sort soit conjuré ! reprit l'aubergiste.

— Amen! dirent les convives.

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