‹ ScandaleChapitre 2 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

Et l'on se sépara.

Je ne dormis guère. Mon corps, dans ce triste lit d'auberge, n était pas moins à la torture que mon âme. J'aurais tout donné pour être à Verceil.

Ici, comme un jalon d'avenir, je place un très-petit épisode, qui, plus tard, aura sa portée.

Dans la nuit , un bruit sourd et des clartés dont les rayons errans venaient à moi par les fentes d'un volet, me mirent sur pied.

— Prends donc garde , malheureux ! dit en mauvais patois italien la voix brusque de l'aubergiste. Vas- tu faire ici comme avec la salière? ne t'en avise pas! Nous serions flambés en un clin d'œil. Eteins la chandelle.

Je mis un œil au volet ; ma fenêtre donnait sur un hangar rempli de paille.

La chandelle s'éteignit.

Les voix baissèrent. J'entendis chercher je ne sais quel objet dans la paille , et prononcer à bâtons rompus comme une série d'ordres que l'on expliquait l'un après l'autre, les mots de signal, d'armes prêtes à se réunir, de poudre à distribuer au premier coup de tocsin , du rendez-vous convenu sous l'arche du pont de Verceil !....

Un mot décisif, suivi d'un éclat de rire sinistre , illumina ce colloque, dont je cherchais rà-propos et le sens.

— Vérone se trouve partout ! dit le maître au domestique, et l'Italie est toujours à la veille de faire ses Pâques.

Qui ne se souvient des Pâques de Vérone, et du massacre des Français ! Il s'agissait d'une insurrection.

Après ce mot, tout rentra dans le silence.

Le lendemain , je ne vis pas reparaître le domestique; mais le maître de l'auberge tournait tout autour de moi. Il me demanda si je ne pourrais lui céder une place dans ma chaise de poste. J'eus un instant d'hésitation. Puis j'acceptai.

Le 20 mai , j'étais à Verceil.

L'aubergiste paraissait être en pays de connaissance à l'hôtel où la voiture s'arrêta. Je le quittai. Je courus chez Lucien.

Une ilrclje it moim.

Sous la Boire épaisseur d'un bois, Entre vingt sentiers à la fois, Cherchant sa route à l'aventure, Dans l'ombre, un flâneur aux abois Faisait assez triste figure !

Messire Loup et Don Voleur Vers minuit flairent la pâture !...

Il chantait, mais il avait peur j La politique est peu nouvelle.

Il débutait par le basson Pour finir par la chanterelle, Lorsqu'au retour d'une ruelle, Un ver luisant près d'un buisson Vint à s'offrir en sentinelle ; Mon galant reprit son babil :

— « Étoile des rois ! cria-t-il ,

u Ces lieux sont sans doute une auberge ? »

— «J'ignore ! »— « Ah , bah ! » Droit comme un cierge

En face du porte-fallot,

L'égaré semblait à merveille

Invoquer le grand Saint-Callot !

Enfin : — «Que diable! lorsqu'on veille

» A minuit, lanterne au côté,

» On cherche au moins la vérité

» Pour tirer gloire ou charité

» Des faveurs de la main suprême ! »

— « Bien ! dit le ver avec fierté ; » Mais si je traîne une clarté

» Qui ne m'éclaire pas moi-même ? »

Cet exemple indique, à mon gré.

Qu'avec lanterne ou sans lanterne, On a chez nous, pour sa gouverne, Des simples de plus d'un degré.

R, B. (Le flâneur et le ver luisant.)

tTiie Flèche de moins.

Au nombre des tortures inséparables d'une position criminelle, comptez surtout, mon jeune ami , à moins que toute pudeur ne soit morte au fond de notre âme , la torture de ne jamais savoir de quel air aborder un complice en présence de celui qui, d'un instant à l'autre, peut devenir notre accusateur et notre juge. Regards , parojes , contenance , nous n'avons

plus rien de libre et de vrai. La honte nous marque , nous sommes voués au mensonge ; une minutieuse étude nous paralyse , et, com; munément , notre réserve même peut devenir la plus grave des accusations par le contraste qu'elle forme avec nos habitudes précédentes. Dans une occasion de ce genre, réfléchissez sur ce contraste , il vous dira les progrès que les coupables ont faits dans la voie du mal. Lorsque, sous l'impulsion des premiers aveux, on se met en marche vers l'adultère (et, croyez-moi, dès que les aveux sont échappés, il n'y a plus , pour la résistance , à moins que l'on ne se fuie , qu'une mince et impuissante question de temps ) , -^s-à-vis de tous , et de commun accord , on déplace insensiblement, on fait disparaître une à une les barrières de la réserve; ne fût-ce que pour habituer ceux qui nous entourent à ne rien suspecter d'énigma tique dans nos rapprochemens; c'est par

là, malgré tous les détours, que l'on arrive tôt ou tard à sa perte , car ces libertés , qui portent le masque de l'innocence ainsi que des caresses de frère et de sœur , acheminent les sens vers le but inévitable qui leur est désigné. Si la réserve revient, c'est après la consommation de la faute; je n'en connais pas de symptôme plus énergique. Nous mettons notre considération sous la sauve-gcarde de la ré-

serve, parce que notre honneur estpefdu.Et quelle existence, mon Dieu! Sacrifier à* des lieux communs lorsque le cœur se brise ; rester en équilibre sur le fil d'une causerie dénuée d'intérêt, avec un vertige dans la pensée; sourire d'un mot à double tranchant, qui porte la fièvre et le frisson dans tous les membres ; spéculer enfin 'sur de furtifs momens de tête-à-tête, et ne se rapprocher que pour se fuir; telle est pourtant la vie que l'on se crée. Tout cela est horrible , mais un mot a

tout fait, un seul mot. Peut-être aussi le fol espoir d'échapper aux conséquences de ce mot que l'on ne reprendra plus; espoir stupide, orgueil de l'esprit, qui tourne au profit du crime ! Il n'est plus permis de s'en affranchir ; et l'on se déchire toute la vie la poitrine au milieu des ronces pour s'être un seul instant fourvoyé du droit chemin.

La vision de toutes ces tortures m'obsédait à Tavance j mais j'étais entraine. Un nœud se renouait et bravait tous les efforts que j'avais tentés pour le rompre. Je glissais dans le torrent après avoir cru prendre pied sur le rivage.

Je rencontrai Victoryie dans l'anlichambre. Elle écoutait prés d'une porte avec l'expression de la plus vive terreur.

A mon aspect, elle eut un élan de joie.

- Entrez vitç, monsieur, me dit-elle. Mon maître et ma maîtresse se disputent. II se passe des scènes affreuses tous les jours. I*ôur Dieu, tâchez de vaincre l'obstination de madame , car elle a tort.

Lorsque j'entrai dans le salon , Adrienne flt un cri. Mais elle se remit soiidaîn et resta contractée par une émotion de colère.

— Vous m'avez fait peur ! dit-elle.

— Ne sois pas étonné de la réception que nous allons te faire, me dit Lucien en me serrant les mains avec affection. J'ai la tête perdue; je* me trouve dans un enfer. Adrienne nous plonge dans un embarras affreux et soulève dans cette ville un conflit dont elle peut d'un seul mot nous sortir. Je ne la reconnais plus; elle est inconcevable. Les or-

l/'^O UNE FLÉCHR DE MOINS.

dres de Napoléon sont formels, et le télégraphe a parlé. Je ne suis pas (tu peux le dire) de ceux qui ployent facilement; mais, en cette occasion, tout nous en fait un devoir inflexible, car à quoi bon fournir des prétextes à ceux qui n'en cherchent que trop?... Est-ce à nous de soulever d'inutiles tempêtes ? de secouer des brandons sur un sol dont la poussière est de la poudre? L'honneur du pays et de l'administration exigent que l'on s'humilie, surtout lorsque la délicatesse n'y perd rien et qu'il est encore loisible de concilier la déférence avec la fermeté. Mais Adrien ne a pris le parti de m'exaspérer; je le vois bien.

Lucien était pâle et tremblant, Adrienne austère et fixe. Son œil, éclatant d'un feu sombre, disait : •

— Je ne romprai pas.

Une jeune femme lui tenait les mains avec amitié, mais Adrienne ne paraissait paB la voir. Victor de ¥^^^ faisait des efforts pour calmer Lucien.

J'avais eu tort de douter du fait , il était évident.

Tout me fut conté par Victor, et presque dans les termes que j'ai pu vous dire.

En face du récit de cette inconvenance, j'osai prétendre qu Adrienne puisait sans doute le prétexte de ses déterminations dans une raison antérieure.

— Ah ! s'écria-t-elle avec explosion, quelqu'un m'a donc comprise ! ... *

Et, d'après nos sollicitations réunies, en-

Ifr2 UNE FLÈCHE DE MOINS.

traînée par un élan qui venait de rompre enfin la glace, Adrienne, avec une volubilité d'amertume qui me plongea dans la plus étrange stupéfaction, eut la témérité de soulever ce qu'elle appelait, non sans une espèce d'ironie colère et fiévreuse, un des coins du voile impur qui nous dérobait les mœurs de la comtesse de Montalte. Étrange calice, et que je fus forcé de boire jusqu'à la lie !.. . Politique effroyable d'une femme, dont je compris toute l'arrière-pensée, sans en sonder encore toute la profondeur !.. . Crime obligé par le rigorisme inexorable de nos mœurs, car les coupables se font sévères par tactique, et cruels afin de se parer tout à leur aise d'une auréole de vertu. On se masque pour avoir le courage de se poser en bourreau, sans quoi le criminel indigné porterait la lumière au visage de son assassin, et s'écrierait avec mépris : — De quel droit?...

Je VOUS dois en deux mots le récit d'une accusation dont je tenais entre les mains la réfutation, sans le savoir.

La demeure de Lucien n'était séparée du parc de la comtesse de Montalte que par le courant de la Sésia, rivière qui prend sa source dans le versant oriental des Alpes milanaises, traverse des plaines admirables , et va se précipiter dans le Pô. D'une espèce de belvéder, sur le côté de la rive où s'élevait la demeqre de Lucien, on plongeait à loisir dans le parc, semé de villas, de ruines artificielles, de cavernes ménagées dans les flancs des rocs, baignoires ombragées de verdure, que réverbérait la rivière.

Du sein de ce belvéder , où quelquefois elle oubliait la chute du jour, Adrienne avait vu ce qu'elle prenait enfin sur elk de nous révéler.

ikk UNE FLÈCHE DE MOINS,

Le soir même de son arrivée à Verceil, la comtesse, qui ne croyait pas à la curiosité de ses voisins, ou qui la bravait, d'autant qu'un large clair de lune illuminait en plein la solitude apparente du paysage, s'était fait déshabiller par ses femmes et mettre au bain, dans un de ces kiosques à fleur d'eau dont l'extérieur agreste cache les magnificences. Ensuite elle avait renvoyé ses femmes ; puis, sur le signal d'une lumière à trois fois agitée, une barque fendant le courant de la Sésia, s'était amarrée près du kiosque, dont la porte, en laissant échapper un rapide éclat de lumière, s'était aussitôt refermée sur un homme.

— Que cette femme porte la peine de l'inquisition que l'on me fait subir, nous dit violemment Adrienne après ce récit. Je ne voulais pas parler; je voulais que l'énigme de mon mépris ne fût mise en lumière qu'entre sa con-

science et la mienne. Entre l'obligadon d(> divulguer sa conduite et l'obligation de fraterniser avec elle, j'avais su me créer un terrain neutre. J'ai refusé de la voir chez elle et chez moi; je l'ai fait chasser de ma loge. Si je n'ai pu résister à ce mouvement, indiscret à certains égards, je l'avoue, que l'on ne me. demande pas au moins que je m'en rétracte. On ne saurait me métamorphoser à ce point. J'ai parlé, cela vous suffira peut-être. Les droits de la politique s'arrêtent probablement au dernier terme du dégoût. Après un moment de dégoût, j'aurai la paix. Parce qu'elle vous plaît, Lucien, et que la populace en a fait son idole, suis-je obligée, moi, de m'humilier devant elle? et m'obligerez-vous à lui donner la main?

Victor et Lucien restèrent foudroyés.

Adriennc triom])hait.

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