II. 1(S
— Je sais tout; mais, Lucien, on ne sait rien encore clans la ville , et je ne puis croire que tu veuilles dévoiler un semblable mystère, toi-même.
— Non, non! répond Lucien d'une voix sourde et frénétique ; car ce serait tout à la fois trahir les motifs de ma vengeance et le désarmer. Je ne veux ni l'un ni l'autre , et je te remercie de me rendre justice, Victor. Mais si je reste muet sur ce point, il n'en aura pas davantage , crois-moi , la ressource qu'il se propose sans doute , de me refuser un duel ; jactance de générosité dans un misérable qui sans doute recule moins devant la mort qu'il mérite que devant l'horreur de la plus infâme victoire , et qui . par effroi de cette alternative, s'en tiendrait si volontiers, je le suppose, au plaisir de déshonorer ses amis à huis clos!
DKRISION. 2V3
Pendant ceJ éclat de Lucien, je snivais par rentrebâillement de la porte les mouvemens de Victor. Victor fit un geste pour interrompre Lucien, sonna son domestique, et dit un mot à l'oreille de cet homme. Lucien, après cet épisode , quand le domestique se fut éloigné , reprit avec un sourire implacable :
— - N'essaye pas de me donner le change , Victor ! Je suis certain qu'Auguste est ici ; je pourrais te désigner le lieu où il se trouve, et je te jure sur mon âme qu'il ne sortira pas de cette maison sans que je le contraigne à me tenir tête avec une épée. Je dois respecter ta demeure et tes scrupules; il est ton hôte! et je sais ce que cela me prescrit. Mais je puis le faire descendre dans la rue. Personne encore, à part nous trois , ne sait mon malheur dans la ville. Eh bien , je veux profiter du délai qui me reste ! je veux appeler cet homme à grands
cris et sous tes fenêtres! Au besoin, j'interpellerai tes gens : je t'interpellerai toi-même, j'ameuterai Verceil; je dirai qu'il est ici, qu'il se cache , que je l'ai provoqué parce que je l'ai dû, qu'il porte sur le visage un affront qu'il a dévoré, que j'ai la certitude qu'il est un faussaire et un espion de l'Autriche, un lâche banqueroutier, vendu pour une poignée d'or aux ennemis de Napoléon , chargé de fouiller dans les secrets de l'administration militaire pour le compte des ennemis de la France, incapable enfin de soutenir le regard d'un homme d'honneur et même de réfuter mon serment par du courage. Je dirai déplus qu'il te trompe, et que la noblesse de ton caractère t'abuse sur l'hypocrisie du scélérat. Je dirai de telles choses, vois-tu, que cela le suivra partout, comme moi ; car dès ce moment je ne le quitte plus. Il ne m'a laissé qu'une passion, la haine; qu'une vertu , la vengeance. Je ne saurais faire
assez de mensonges pour me trouver quitte envers lui. S'il pense éviter cette rencontre , il a tort, elle aura lieu; puis, dés qu'il m'aura tué , s'il me tue , vienne l'opinion publique ! C'est ce que je demande. Il me le faut !
En ce moment , la porte du salon vers laquelle Lucien se dirigeait fut ouverte et laissa passer huit soldats qui s'avancèrent la baïonnette au bout du fusil; et Victor, repoussant la porte qui me dérobait à la vue de Lucien, me désigna du doigt au chef de la troupe.
— Au nom de la loi , conduisez cet homme en prison et ne le perdez pas de vue. C'est un assassin.
Les soldats me saisirent avant que je fusse revenu de ma surprise.
Victor se mit à son bureau pour signer l'ordre de mon arrestation.
— Et sur la foi de quelle indigne accusation prétendez-vous que je sois un assassin ? m'écriai-je.
Victor ne me regarda pas.
— Sur votre aveu même. iVu surplus, gardez vos paroles pour le jour de votre interrogatoire, me dit-il.
— C'est vous qui répondrez des suites de ce guet-apens , repris-je avec une amertume étouffée ; songez à tous les malheurs que vous venez de rendre inévitables par cet indigne abus de ma confiance en votre hospitalité.
Puis, m'abandonnant aux soldats :
— Messieurs, je suis prêt à vous suivre.
Lucien, pendant le premier moment resté soupçonneux et sombre , revint à lui-même et s'interposa vivement.
Je vis sa main tremblante s'avancer à deux doigts de ma poitrine. Sa voix, singulièrement émue, me fit, malgré moi, relever les yeux sur lui. Dans la modération que sa figure affectait en ce moment , quelque chose de sinistre et de malade se faisait jour. Le^ tigre n'a pas plus d'intérêt pour sa proie qu'on lui ravit. Je compris ce qu'il se proposait.
— Une telle accusation est dénuée de vraisemblance, dit-il du ton le plus doux à Victor, et j'en appelle à toi-même pour rétracter un ordre qui n'est justifié par rien. x\uguste est mon ami d'enfance , il est le tien ; son caractère nous est connu. Son aveu, dont tu prétextes, ne serait qu'un acte de folie et ne mé-
ikS DÉRISION.
riterait nulle créance. Je répondrais au besoin pour lui de toute ma fortune , et si l'on exige une caution , me voilà prêt à la verser. J'insisterai pour qu'il reste libre.
Puis il ajouta en s'adressant à la troupe :
— Regardez cet ordre comme non avenu , messieurs : le procureur impérial se désiste.
Victor insista sèchement.
— Je n'ai rien à rétracter. Faites, messieurs , ce que je vous commande.
Les soldats m'entraînèrent.
Au moment où la porte retomba, j'entendis comme un cri de rage et la chute d'un corps qui fit retentir le plancher.
DÉRISION. %k9
Je fus mis au secret.
Lorsque le verrou du cachot se referma sur moi, je tombai dans une sorte d'anéantissement et de vertige. Je ne me sentais plus qu'un esprit délabré par toutes les émotions dans un corps brisé par toutes les tortures; il y eut un instant où je me crus insensé.
Les barreaux de ma fenêtre donnaient sur l'horizon de Verceil, dont j'embrassais le panorama. La ville tout entière s'agitait, en quelque sorte, dans le cercle de mon regard. Des gens couraient dans les rues ; des groupes se formaient au milieu delà grande place. La force armée s'organisait sur des points différens ; des régimens sta donnaient dans la cour des casernes. Qu'allait-il donc se passer? J'entendis les sons lents et continus des cloches, et derrière les arbres du cours , magnifique
250 BÉRISION.
paravent de verdure, au bas des redoutes que la fumée voila et dont j'entendis le canon , un cortège déboucha dans les rues , formé des congrégations de la ville , des pauvres armés de cierges , de jeunes filles qui semblaient soutenir une civière avec des rubans. Le concours s'accrut en gardant un profond silence. On se rendait vers lui de toutes parts; des équipages suivaient avec la foule , et des soldats formaient la haie. Ornée de tout le faste mortuaire, l'église enfin s'ouvrit pour Adrienne ; et le chant religieux , lacéré par les vives bouffées de l'air qui se brisait contre le donjon où j'étais enfermé , me tira du moins d'inquiétude au sujet des préjugés répandus contre la mort d' Adrienne.
De l'église , je la vis se rendre au cimetière. Étrange léthargie que la mienne, monsieur, pendant cette fantasmagorie funèbre; car je
restai comme le marbre d'une statue, sans comprendre si j'avais un corps, vivant par les yeux, mêlé dans tous les détails de cette cérémonie dont j'étais l'âme et la cause.
La nuit tomba. Ce fut un autre spectacle, et, cette fois, un spectacle tumultueux. 11 me sembla que l'on accourait en masse vers ma prison, et qu'à des prières pour les morts devaient succéder des blasphèmes contre les vivans. Je devinai juste. Des flambeaux s'allumèrent de main en main ; on se rallia comme sur un seul et même signal, et j'entendis gronder la clameur populaire, qui devint de plus en plus distincte. De bon cœur j'aurais voulu pouvoir m'offrir aux insultes de ces forcenés. Je ne sais quoi l'on traînait dans les ruisseaux , dont, sur le premier moment, je ne devinai pas la forme; puis, sous mes yeux, dans le rond-point où les exercices
militaires de la garnison se déployaient ordinairement lors des jours de fête , une large et pesante fumée, colorée de larges éclairs, monta précipitamment vers moi du milieu d'un large bûcher de paille, et, comme une explosion brûlante , salua le donjon avec des milliers d'étincelles. Enfin ce bûcher flamba, décomposant tout-à-coup le paysage des environs, qui tremblait des vacillations de la flamme , incendiant des masses de figures qui criaient, qui me désignaient , qui proféraient mon nom avec des malédictions immenses; et comme anticipation prophétique du supplice que l'on appelait sur mon crime, une espèce de mannequin, jusqu'à ce moment traîné dans la boue , fut lancé dans le bûcher, dont la fumée , devenant de plus en plus suffocante , me fit chanceler sur les dalles de la prison , où je me débattis dans le vertige avec Ijg!^ CîîpivuJsioAS d^ l'agoni^ç. J'étais tenté 4e
prendre ce qui m'accablait coup sur coup, en quelques heures , pour une de ces fièvres de l'imagination , que l'on nommerait si volontiers les châteaux en Espagne du remords, alors que, effrayée de l'avenir qui s'ouvre inexorablement devant elle, l'âme se fait à plaisir implacable contre son propre destin, et se berce avec fureur dans les plus effroyables pressentimens.
Ce doute me dura pendant quarante-huit heures de lourdes veilles et de rêves agités. Mais quand la force morale eut retrouvé son énergie, je n'en compris que mieux l'ironie des calculs humains et l'horreur de ma position. Tous mes efforts, tous ceux de Lucien lui-même, comme si nous eussions marché de concert à ce but, ne devaient aboutir qu'à l'explosion, en plein tribunal, d'un secret dont la basse malignité des oisifs allait se faire un noir divertissement par la ville; chionique
25ÎP DÉRISION.
infamante que la publicité graverait sur l'épitaphe d'une femme. Je résolus, en cas d'une seule chance pour absoudre l'honneur d'Adrienne aux yeux de tous , de m'y rattacher, dût la vindicte générale me trainer après cela sur l'échafaud ; car il ne me vint pas un seul instant dans l'esprit que la fm déplorable d'une infortunée qui m'avait honoré de son amour me réservât le droit de défendre mes jours au péril de sa mémoire. Je me souviens aussi qu'il m'arriva , dans une crise de ressentiment contre l'auteur de mon arrestation, de m'écrier :
— Victor! devais-je m'attendre que vous me trahiriez si cruellement?
Puis je frémis, car ma conscience emprunta la voix de Lucien pour me dire :
— Malheureux î .c'est bien à toi de te permettre un reproche de ce genre !
Une 3ssuf.
Oui ! si les passions qu'on voue aux gémonies,
Et qu'un sophisme impur couvre d'ignominies,
Trouvent dans nos discours des défenseurs ardens ;
Si nous ne voulons plus œil pour œil, dents pour dentf ;
Si, par la loi de Dieu, qui met le monde en fêtes,
ATéchafaud proscrit nous arrachons les têtes
Que le juge lançait au peuple tous les jours ;
Si nous lui parlons, nous, de splendeur et d'amour,
C'est de droit ! puisque enfin par des calculs sublimes,
Le génie a prouvé que la source des crimes
Jaillit dans l'ombre indigne où meurt la Liberté,
Et que cette énergique et noble déité.
Qui pleure sous le joug ou s'échappe en rebelle,
Des chauds instincts du cœur peut prendre la tutelle !
Oh! quand les pronostics d'un avenir si fier
Pour nos yeux éblouis flambent comme un éclair.
Et que la voix de Dieu les chante dans notre âme
Au risque de passer par la verge du blâme ,
Ne faut-il pas braver les rumeurs que tu crains?
Tu dis non. — Ainsi soiti Adieu; mais je te plains.
R. B. {A un Phalamtérien.)
Ciie Ijssiie,
Pendant cinq jours, je me trouvai complètement solitaire. On me passait des vivres par un tour : les gardiens ne communiquaient pas avec moi.
Dans le pain qui me fut passé le sixième
jour, je fis la découverte d'un papier. J'y lus
ces mots, d'une petite écriture inconnue : II. 17
« Les br.rreaux de votre fenêtre sont re- » tenus par la pierre supérieure dans laquelle >y ils semblent scellés. Soulevez-les, et vous » serez libre. On doit laisser traîner, le long » delà façade, une corde à gros nœuds, qui » sert en ce moment à des ouvriers pour des » réparations. Une échelle est placée contre le )) mur qui se trouve en face. Cette échelle » est très-légère. Vous serez attendu dans le M chemin de ronde, sur la gauche. A dix » heures du soir, faites un pas au-devant de » la liberté. Ni plus tôt , ni plus tard. Le mot » d'ordre : Silence / et France / »
Qui donc pouvait s'intéresser à moi dans Verceil? N'était-ce qu'une ruse de Lucien? Était-ce un avis officieux de Victorine? Après avoir pesé le pour et le contre de cette double supposition, j'eus enfin la confiance de me dire que Lucien ne songerait pas à m'attirer
dans un piège au moyen d'une supercherie , et que, en fût-il capable, il ne l'essayerait même pas, dans la certitude que je pénétrerais la ruse. Ce raisonnement est-il juste pourtant, ou ne serait-il qu'un sophisme dicté par le démon de la liberté? Oh! sans doute, je tenais à la liberté; mais c'était pour ensevelir cette déplorable affaire. Je me disais :
— Que prouveront mes lettres, si je les nie? Je les nierai; l'essentiel est de faire disparaître celles d' Adrienne ! . . .
Elles étaient restées à Vincennes, et je devais y courir. Cela bien réfléchi, je devais risquer tout.
La nuit tombe : dix heures sonnent. Je dérange les barreaux de ma prison ; je me cramponne à la corde, et je descends. L'obscurité
rég ne [dans le préau dësert : je le traverse. Bientôt je saisis une échelle , et je la dresse contre la muraille, dont j'atteins, en deux élans, le pignon. L'échelle coule de l'autre côté : je suis à terre.
— Silence ! me dit une voix dans l'omhre.
— Je réponds : France !
>ious marchons.
Quel est mon complice? je l'ignore. La nuit me dérobe ses traits , et d'ailleurs, il me précède , enveloppé d'un manteau. Son pas affecte la régularité d'une marche de sentinelle , et sa main , par une pression cadencée , m'invite à faire comme lui. Un dogue énorme accourt sur nous en grondant : il le caresse et le chasse. Une patrouille s'avance; il échange avec elle
un mot d'ordre, en me faisant agenouiller derrière lui. Cet homme semble armé d'un talisman qui le protège. Nous avons atteint la limite du chemin de ronde, où se trouve le logement du concierge. Nous faisons halte. Je suis à môme d'entendre, par le volet qui ferme le vestibule de la geôle , le dialogue de deux guichetiers qui fument en jouant leur partie. Là, nous demeurons immobiles durant près d'une heure.
Le roulement sourd d'une voiture a fait tressaillir mon guide, et, comme lui, j'ai tressailli , sans me rendre compte de ce mouvement d'effroi. Le roulement s'approche , la voiture s'arrête. Une cloche résonne bruyamment au-dessus de nos têtes.
Silence! me dit mon tijuidc. An nom du
ciel , silence I
Je respire à peine : la voix de Lucien se fait entendre dans le vestibule!...
— Ah! ah ! cela vous étonne , mon vieux, dit-il en riant au chef de la geôle ; mais vous reconnaissez bien , je pense , le sceau de la préfecture et la signature du préfet. Conduisez-moi donc sans retard auprès de mon ami. Je ne veux pas qu'il reste un instant de plus sous les verroux. Dès cet instant , Auguste est libre : l'ordre est formel, et lève expressément toute autre consigne à son égard. Je vous rends responsable de la moindre hésitation. Je n'aurai pas fait huit lieues pour rien.
Et sur un bruit de clefs , je comprends que le guichetier se résigne. Des verroux de fer glissent, des pas confus se pressent et s'éteignent dans un corridor. Pendant tout ceci.
les doigts de mon inconnu s'enfonçaient dans mes chairs comme des tenailles.
Mon inconnu frappe alors dans sa main; un ballot nous est lancé par dessus la muraille de l'enceinte extérieure. C'est une échelle de cordes qui se déroule. Je me hâte. Un instant après, nous sommes dans la rue.
Là, je me trouve enveloppé tout-à-coup par un détachement de carabiniers. Je veux me débattre ; on me \iç les bras ; on me jette dans une chaise de poste. Mon guide, le visage couvert, s'assied auprès de moi. Sur quelques paroles dites à voix basse, les portières sont fermées. Le postillon frappe l'air de son fouet ,• nous partons avec la rapidité de la foudre. J'échappe encore à Lucien, il est vrai ; mais, après tout, je n'ai fait que changer de prison. Quel est donc le sort que l'on me prépare ?
Pourquoi me mettre si singulièrement de moitié par la ruse dans cette évasion vers un second cachot? M'apprendra- t-on le mot de l'énigme sur laquelle roulent ma vie et ma liberté ?
Six fois nous avons changé de relais. Déjà le jour commence à poindre. Au milieu d'un bois, la chaise de poste s'arrête. Mon guide rejette son manteau pour se pencher à la portière.
J'ai leconnu Victor de P**'^.
J'aurais dû le pressentir.
11 remet un ordre au chef du détachement.
Lecture prise ; celui-ci se tourne vers ses
UNE ISSDE. 265
cavaliers: tous font volte-face à l'instant; et dans quelques secondes le bruit de leur galop cesse de se faire entendre sur le pavé de la route.
Sur un geste, le postillon s'éloigne à trente pas.
Victor et moi nous sommes seuls.
Je marche de surprise en surprise; je ne saurais dire un mot. Victor a coupé les cordes qui me lient; il soulève une des banquettes de la chaise, il en tire deux épées.
— Ces épées, me dit-il, sont celles de Lucien j il les traînait partout pour le duel impossible qu'il se vantait de vous arracher à tout prix, résolu qu'il était de vous délivrer, pour vous tenir à sa discrétion dans cette chaise
de poste qui vient de vous mettre à l'abri de sa poursuite. Il avait couru solliciter votre délivrance à Turin : on le surveillait sans qu'il le sût, et mon activité a défié sa promptitude. Indépendamment de douze heures d'avance qui me donnaient la facilité d'atteindre mon but , j'avais le secret de ses moindres préparatifs. On se ménage toujours , dans une prison , quelques ressources pour l'évasion d'un captif. La magistrature politique a ses réserves mystérieuses. C'est un moyen de police dont je me suis servi dans votre intérêt. Le doel n'aura pas lieu , et l'honneur de l'infortunée que nous pleurons est à couvert. J'ai mis de votre côté toutes les chances préparées par Lucien lui-même. Je ne puis dire ce que l'on pensera de l'expression d'assassin dont j'ai dû vous frapper pour éviter de nouveaux malheurs. C'était un parti violent; mais il réservait à notre triste amie les
honneurs d'une sépulture dont la clameur publique l'aurait peut-être privée. Il n'y avait pas à révéler l'adultère; il fallait écarter le soupçon d'un suicide. Vous avez payé pour la circonstance. En cela j'ai cru devoir m'associer à l'instinct de vos remords ; ils vous défendaient d'élever une épée sur la poitrine de l'homme que vous aviez indignement trahi. En dépit de Lucien, qui voulait briser tous les obstacles pour se rapprocher de vous, votre disparition furtive semble me justifier. Le nom d'assassin vous reste, et je ne saurais empêcher les tribunaux de le confirmer. Mais puis-je faire qu'après une faute, il ne vous reste une tache? D'autres vous conseilleraient le suicide! Il est trop tard; je vous conseille le repentir. Gagnez Gênes; embarquez-vous; fuyez en Espagne ou en Amérique ! la France vous est fermée. Je crois à ce reste d'honneur qui naît d'une passion
même. Vous resterez donc sous le poids du nom d'assassin. Deux fois vous vous êtes mépris sur mes résolutions ; mais leur issue dépendait, avant tout, de mon silence. Maintenant nous sommes aux frontières, et vous êtes libre. Dans ce portefeuille, vous trouverez un passeport et mille écus. Si cette explication ne vous semble pas suffisante , si vous ne m'excusez pas de la nécessité qui m'a forcé de vous lancer une insulte , vous n'avez qu'à dire, je suis à vos ordres.
Victor me tendit alors les deux épées.
J'étais comblé de tant de noblesse et de présence d'esprit j je balbutiai; je voulus me précipiter dans ses bras.
Victor me repoussa delà main. La honte et l'ironie enflammèrent son visage.
— Je puis encore accepter votre haine, me dit-il : votre amitié, je ne le puis !... Et moi aussi, j'ai une femme !!!...
Et, sur ce mot accablant, il me quitta .
Un itvnxtx MoU
Feuillage où In voix de la hrise Murmure de si doux regrets, Dis-moi vers quels mondes seerets Part Texistcnce qui se J>rise?
Si tu ne sais on des élus La troupe ardente est rassemblée, Les souvenirs du cœur sont le seul mausolée Des gens aimés qui ne sont plus.
Le brin d'herbe, un boulon de rose, Qui fleurissent sur des tombeaux, Viennent de nos destins nouveaux Traduire la métempsycose.
Lorsque la mort nous a perclus.
Dieu sème de fleurs la vallée, Et la création reste le mausolée
Des gens aimés qui ne sont plus.
Pi. B. [Le Cimetière.
Un ileriiler Iflot*
Parmi les monumens de cette triste époque de ma vie, peut-être ne dois-je pas omettre, monsieur , ce que j'écrivis à Lucien dès la première auberge où je m'arrêtai , quand Victor se fut éloigné. Dans la suite, cette lettre m'est revenue. Je la tiens : je dois vous la lire.
^k UN DERNIER MOT.
« Maîtrise-toi , Lucien. Pour la dernière » fois, Auguste t'adresse la parole. Mon de- » voir est d'oser le faire : ton devoir est d'y » consentir. Nous ne nous quitterons pas sur » un demi-mot. — Avant d'élever entre nous » une barrière qui ne s'abaissera plus, puisque » les âmes qui sont en divorce ici-bas ne » se retrouvent nulle part, j'ai voulu te » laisser lire dans mon âme , te parler en » présence de Dieu qui nous juge, et peut- » être même t'accuser à mon tour. — » Oui ! l'accuser ; car c'est en vain que je » voudrais prendre sur moi tous les remords, » et te déclarer pur de toute participation à » mon crime : je ne le puis. Mon crime vient » de ta faute, Lucien ! il faut que j'aie le » courage de te le dire. Ton enthousiasme » pour Adrienne et pour moi nous a follement » livrés l'un à l'autre. Sincères tous deux, ai- » mans tous deux, nous ne pouvions nous
>) rencontrer impunément sans doute; et » tu nous as dit eu présidant à cette al- » liance funeste , que nous serions désor- » mais frère et sœur. Sous le charme de » cette espérance , nous avons échangé les » gages d'idolâtrie que tu nous mettais » imprudemment à la main. La bonne foi >; s'égare à son insu ; l'amitié n'est qu'un » leurre où peut se glisser l'amour. La femme >i de mon ami me semblait justifier les plus )) ardentes prédilections. Adrienne pensait » naïvement le bien que tu lui disais de moi ;> tous les jours. Ton estime, Lucien, nous » invitait à nous donner réciproquement » notre estime : fiers de ton culte pour la » dignité de notre caractère, nous en arrivions » à nous élever de plus en plus à nos propres w yeux, et nous grandissions en vertus pour » nous acheminer plus vite à notre perte. — » J'en appelle à tes souvenirs. Une sorte de
» fièvre religieuse pour le bien ne nous rem- » plissait - elle pas alors de son exaltation » sainte; de même que si, pour nous affran- » chir des obstacles qui nous séparaient sur la » terre , nous cherchions à planer au-dessus » de tout pour joindre nos deux mains dans » le ciel? Aveugle époux, non moins aveugle » ami, tu nous incendiais l'un par l'autre en >) nous rapprochant au même foyer. Lorsqu'à » l'éclair de nos regards chacun de nous com- » prit ton imprudence, nous avons essayé de » fuir, ou, tout au moins, puisque tu ne nous » laissais pas la liberté de la fuite, nous avons » tenté de refroidir nos fronts en feu par le
» souffle glacé de ce mot : Devoir! — En
» croyant à la puissance de ce mot, nous avons » attisé la flamme. La certitude de triom- » pher de nous-mêmes augmentait notre » confiance durant ces effusions qui triom- » pliaient de notre sincérité. Il n'était ni
» dans l'âme d'Adrienne ni dans mon âme, » de rechercher au fond de notre amour des » voluptés vulgaires, et nous jurions encore n de persister dans cet éternel sacrifice lors- » que nous nous oubliâmes à la fois. — Les » sens sont implacables. — Te parlerai-je, » Lucien, de notre réveil après ce rêve? de » nos regards (|ui s'évitaient, surtout devant » toi; de ces sueurs qu'un mot pur et bon, » tombé par hasard de tes lèvres, faisait courir » sur tous nos membres et glaçait notre front? » 0 Lucien! profaner les droits les plus sacrés, » dans l'ombre, sans oser prendre sur soi de les » usurper au grand jour ; traînerlâchement sa » vie entre le mystère et la ruse ; ne recueillir » que des larmes en guise d'embrassemens sur » les lè>Tes d'une femme qui s'accuse et qui se » fait honte : si tout cela c'est de l'infamie, >) c'en est aussi la punition, et la plus amère. M Elle et moi, nous avons épuisé ces tortures,
278 DN BEKNlliK MOT.
» et les bourreaux sont aussi des victimes. » On ne plaint pas assez les scélérats. Nous )) n'étions pas nés pour chercher misérable- » ment le mal. Jamais du moins un so- » phisme ne vint se glisser devant notre » faute pour en atténuer à nos yeux l'infa- » mie : ta loyauté faisait notre supplice, et je » t'adorais , mon ami , quoique en te redou- » tant comme un Dieu. - Dieu lui-même te » vengeait dans les amertumes de notre bon- » heur. Lorsque la pensée du suicide venait » au secours des tourmens d'Adrienne, je ne » la réfutais pas : j'étais prêt à l'imiter. — » Non , Lucien , non ! tu ne me tueras pas , » car ne vaut-il pas mieux que je souffre ? Je » sens d'ailleurs que j'ai perdu le droit de me » soustraire à mes souffrances ; et pour aban- » donner ma vie j'attendrai que le ciel en » soit las. — Tu ne sais pas, Lucien, tu ne » peux pas savoir quelle image s'attache à ma
» pensée et donne une forme à mes remords? » Ta mémoire n'est pas souillée de la plus » odieuse portion de cette tragédie. Tu ne sais » pas que c'est dans mon pavillon, sous un » matelas, étouffée et morte , qu'après t' avoir » quitté j'ai revu cette femme! Tu ne sais pas » qu'à cet aspect, frappé de terreur, frappé sur- » tout de cette idée qu'il ne m'était pas permis » de t'arracher avec unfseul et terrible mot ta » dernière joie , la consolation de tes nobles » croyances , l'honneur de ta femme et l'hon- » iieur de ton ami , je me suis raisonné pour » faire en sorte de te laisser dans ta double >y erreur. Oui ! je me suis raisonné devant » Adrienne morte ! Ton intérêt m'en a donné » le sang-froid. Je me suis dit que ce suicide » involontaire devait passer dans ta conviction » pour un acte libre et désespéré. Tu ne con- » cois rien à cette révélation, peut-être? At- » tends , Lucien ; écoute le reste ! Apprends
» ma misère et mon crime. Victor ne t'a-t-il » pas parlé de mon aveu? Je te dois aussi cet » aveu. Tu me diras ensuite ce que peut signi- » fier la vengeance. Mon ami, j'ai soulevé ce » corps humide et froid , dont les bras nus » flottaient sur ma poitrine, dont les cheveux » défaits et à l'abandon étaient déroulés par » le vent autour de mon visage. Ces cheveux » avaient conservé le parfum de la vie; ils » me rappelaient des mystères qui font oublier )i tout, des lâchetés qui font que l'on vou- » drait étouffer sa honte dans le néant! Vingt » fois, Lucien , vingt fois, contre les pierres » amoncelées çà et là sur le chemin, rapide )) comme la terreur, ou paralysé comme le » désespoir, entre le choix des crimes dont » j'étais environné par ma faute, j'ai trébu- » ché, près de me laisser tomber à terre, sous » mon fardeau. J'ai persévéré pourtant; j'ai » persévéré , mon Dieu ! — Ce qui se passait
UN DERNIEK MOT. 28l
» dans mon cœur, nul ne pourra le dire. » Je le sens, je ne le l'exprimerais pas ; pour )) en parler, je ne vois pas de mot dans quel- » que langage que ce puisse être. Notre tête , » Lucien , ne passe qu'une fois par la main » du bourreau; mais cela, vois-tu, cela dure » toute la vie. Les malédictions que nous pro- » ferons contre nous-mêmes s'écrivent sur je )> ne sais quelles tables d'airain, — Et puis, » à ces clartés sans nom, à la clarté de l'aube M qui vient , témoin pâle et furtif, à la clarté » des étoiles qui meurent, et dont les reflets se » croisent de toutes parts avec le balancement » des eaux ; tandis que tu nous appelais peutj) être , agenouillé sur le sable , j'ai , comme M un assassin, et par un vrai calcul d'assassin, )) plongé ce corps dans la rivière; j'ai, de mes )) propres mains, noyé mon Adrienneî — L'eau )) a formé des bouillons, elle a jeté de l'écume, » elle a formé des plis; ces plis, ces bouillons,
» cette écume, je les ai vus se mêler et s'enfuir » dans le courant; car je suivais tout du re- » gard ! je ne pouvais plus m'arracher de là. » Nos environs étaient calmes, des jasmins » embaumaient l'air ; un oiseau chantait ! — » C'est affreux. — Et tu voudrais me tuer, » Lucien, me tuer! lorsque, plus cruel que » toi, je me condamne à vivre devant cette » image ! lorsque cette image odieuse ne » m'a pas quitté ! lorsqu'elle me désarme de » toute énergie et me reste comme un cau- >) chemar! Crois-tu donc que cela s'oublie, » et que cette couronne d'impiété cessera )) de me déchirer le front?. .. Lucien ! au nom » des années de bonheur qu'Adrienne t'adon- » nées; au nom de ta faute, puisque tu n'es » pas sans reproches vis-à-vis de toi comme » vis-à-vis de nous, songes-y ! — De ta main » ou de ma main , ma mort pourrait fournir » une accusation contre la mémoire d'A-
» drienn«, et faire descendre un funeste rayon » de joie sur les âmes que sa supériorité déso- » lait. Tune peux le vouloir, et je n'en ai pas » le droit. Enfin, son dernier vœu, ne de- » vons-nous pas le respecter comme un testa- » ment ? Choisis une vengeance qui soit » ignorée : laisse-moi la vie. Ta conscience a » la sanction de mes remords, puisque tu sais » que je crois en Dieu. Veux-tu donc, Lucien, » que des magistrats, sur le bruit de tonachar- )) nement, et par suite des indignes soup- » çons que soulèverait alors la seule coïn- » cidence de mon apparition à Verceil, aillent » soulever la pierre de la tombe pour interro- » ger Adrienne?... Sais-tu bien ce qu'elle » leur répondrait : — « J'étais enceinte!...»
Après cette lettre, monsieur, ce fut aux îles Baléares que j'allai cacher ma vie, résolu de rompre avec tous les nœuds qui me retenaient
au monde, et de m'isoler dans la torture de mes souvenirs. La seule distraction de ma solitude fut la lecture de l'Évangile, qui pardonne à l'amour et promet la miséricorde. L'amour et la miséricorde me cherchèrent encore sur la terre. Une autre fois, si vous le voulez, je pourrai vous dire comment Lucien me pardonna dans son agonie ; comment sa sœur vint veiller auprès de moi, lorsqu'à la suite du testament qui m'apprenait la mort et les dernières générosités de mon ami, tous mes remords , à la fois , dans une crise qui ne fut pas la seule , assaillirent ma faible raison. Sans le mériter jamais, je n'ai trouvé que de grandes et belles âmes autour de moi. Hélas! monsieur, mon cœur était épuisé.
Je n'avais plus rien à donner aux affections d'ici-bas; et je vis , sans pouvoir la consoler, une enfant si belle et. si pure s'éteindre de langueur à mon chevet ; dernier vestige d'une
famille dont j'avais si déplorablement insulté la gloire, et que je foulais encore dans ses débris. J'ai survécu h tout, même à ma fortune. Et, depuis, mendiant et malheureux, demandant à mourir , sans oser attenter à ma vie, j'ai vu bien des tristes jours s'écouler sans jamais perdre de vue la morte du pavillon de Verceil et le sacrilège de la Sésia !
Mais n'aurai-je pas à remercier Dieu, si mes remords vous en évitent !
Croyez-moi, jeune homme ! l'autorité des passions n'estabsoluequedu moment que l'on s'y résigne ; notre lâcheté les rend insurmontables, et le courage doit venir au secours de la vertu. Les âmes d'une trempe généreuse s'appartiennent. Si fortement noué sur notre visage que soit le bandeau qui nous aveugle, on peut s'en défaire encore, dût-on s'en re-
mettre au tranchant d'une épée. La conscience et l'honneur valent mieux que la vie ; et si vous les ôtez de la vie , la création se déshonore. Le rêve qu'elles donnent, si l'on veut à toute force que ce ne soit rien de plus, est mille fois plus grand que tout ; et , pour vous comme pour moi , leurs magnificences ne sont pas un rêve. Des sophistes prétendent que le seul concert des diverses facultés de notre corps forme ce que nous appelons l'âme. Ce système expliquerait peut-être la douleur ; il n'expliquerait certainement pas le remords.
C'est à réaliser parmi nous les aspirations de la conscience et de l'honneur que sont vouées les générations éperdues et souffrantes du sacrifice. L'initiation n'est que l'exercice fébrile et prophétique, grâce auquel nous entrevoyons les régions glorieuses de la li-
berté. Aussi bien, puisqu'il nous faut choisir trop souvent entre la dignité d'un noble sacrifice avant la faute et d'inutiles remords après cette faute; puisque ce monde est en lutte contre son Dieu, et qu'il doit y persévérer jusqu'à ce que les élus se- soient rassemblés dans une ligue forte et vaillante pour lui donner décidément le commandement suprême et la victoire; puisque les passions, en se livrant carrière, sont condamnées au crime jusqu'à ce que l'édifice de l'Unité s'ouvre à nos âmes , devenues alors transparentes et lumineuses , apprenons , pendant le reste de ce pèlerinage d'épreuves, pèlerinage que nous abrégerons en l'acceptant, mais qui ne peut que se prolonger ou s'aggraver douloureusement par nos révoltes, apprenons à devenir implacables envers nos passions, ne fût-ce que pour ne pas entraîner misérablement dans leur tourbillon des milliers d'autres victimes;
288 UN DKRNÏER MOT.
de même que l'on arrête la contagion de la gangrène en cicatrisant la blessure avec la pierre infernale !....
Après cette révélation, le vieillard me quitta.
Je n'ai pas à dire au lecteur l'effet que sa révélation produisit sur les événemens ultérieurs de ma vie. Ce ne fut pas un effet spontané, sans doute ; mais le germe que sa franchise avait semé mûrit et se développa.
Tout ce qu'il me reste à dire, c'est que j'ai salué pour la première fois la tombe de M. Auguste de R. .. , à vingt pas de la tombe et le jour même de l'enterrement de Carrel.
FIN DU DEUXIÈME ET DERMER YOLl'MF..
■*Hl* ■
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